Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Le ghetto intérieur, Santiago H. Amigorena

CR de Francis Duhem
lundi 12 avril 2021

« Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit... »

Santiago H. AMIGORENA, Le ghetto intérieur (2019 Folio n° 6893, 179 pages)
Compte-rendu de Francis Duhem

En 1940, voilà plus de 12 ans que Vicente Rosenberg est arrivé à Buenos Aires. Issu d’une famille juive aisée, brillant capitaine dans l’armée polonaise, il a quitté sa mère, sa sœur et son frère bien que n’ayant pas achevé ses études de droit. Il a alors 38 ans. Ayant ouvert un magasin de meubles, il mène une vie confortable et paisible entre son épouse Rosita, ses 3 enfants, ses amis avec lesquels il fréquente cafés, champs de course et éventuellement tables de jeu. Viventy est devenu Vicente, se sentant bien plus argentin que juif ou polonais.

Alors qu’il avait depuis le début de la guerre refusé de prendre connaissance des nouvelles de l’Europe, à partir de septembre 1940, ces dernières vont de plus en plus phagocyter son existence entraînant une progressive métamorphose de sa personne et de son existence étant donné les nouvelles de plus en plus tragiques d’Europe et surtout du sort des juifs de Varsovie. Certes il n’a que des informations incomplètes, incertaines, confuses par la presse et la radio par contre les quelques lettres de sa mère lui décrivent une situation de plus en plus dramatique.

Vicente va alors connaître une progressive métamorphose, ce sera son « ghetto intérieur », il est de plus en plus silencieux, marche SEUL, néglige son apparence, lui autrefois si élégant et soigné, s’éloigne de sa femme, de ses enfants, de ses amis, il dort de plus en plus souvent dans la réserve du magasin écoutant de la musique après avoir passé la nuit à jouer et...à perdre. Le silence comme le jeu l’aident à répondre à ses angoisses et ses tourments. Son épouse souffre de cette situation bien que tentant de le soulager, de le consoler. Il vit désormais sans le moindre désir, sans le moindre plaisir hormis quand il apprend le soulèvement du ghetto de Varsovie....espérant que sa famille en sortira vivante.

Il en vient à détester la Pologne et les Polonais mais également l’Allemagne et les Allemands alors qu’il avait développé depuis ses années de lycée une passion pour la littérature et la langue allemande qu’il parlait mieux que sa langue maternelle, le yiddish. D’où une double haine de lui même se détestant d’avoir été polonais et ayant voulu être allemand. Alors qu’il ne s’était jamais senti juif, il n’est plus que cela, il se sent de plus en plus juif et il en est fier ! Il prend alors conscience de son identité unique qui ne renvoie ni à un territoire, ni à une nationalité mais à un héritage, « lourd, immense ». Cette identité inéluctable, irrévocable, douloureuse « a aussi quelque chose de merveilleux » car on est juif sans savoir ce que c’est, et sans jamais le savoir.

Vicente est accablé et miné par une triple culpabilité envers sa famille et surtout sa mère : celle d’être parti de Pologne pour s’en éloigner entretenant des liens épistolaires des plus réduits ; celle de ne pas avoir assez insisté pour qu’elle le rejoigne en Argentine pour les sauver et surtout celle de l’inaction. Même s’ il ne découvrira qu’après la guerre que ce qu’il avait soupçonné, est sans commune mesure avec la funeste réalité, la dernière lettre de sa mère, reçue après l’échec du soulèvement du ghetto, le rend étranger à lui-même, cessant de croire que la vie est plus importante que la mort. Il est sauvé du suicide par sa femme qui lui annonce qu’elle est enceinte. Leur fille prénommée Victoire naît en juin 1945. Quand Vicente meurt en septembre 1969, il sait que sa mère était morte à Treblinka II.

Ce livre est écrit par le petit fils de Rosita et Vicente. L’auteur est né en 1962 et ne les a que peu connus. Mais grâce aux lettres de la mère de Vicente, Gustava Goldwag, il restitue la rencontre entre le fils émigré et les affres du ghetto de Varsovie. Non seulement il rend compte du douloureux vécu des événements qui se déroulent en Europe mais il témoigne surtout du destin d’une personne rattrapée par son passé. Il retrace ainsi l’itinéraire de la révélation de son identité juive qui l’entraîne dans un douloureux exil intérieur, ayant vécu jusqu’à présent dans, sinon le déni, tout au moins une insouciante indifférence.
Francis Duhem

Santiago H. AMIGORENA, Le ghetto intérieur (2019 Folio n° 6893, 179 pages), 1ère édition P.O.L. 2019.
Santiago H. Amigorena écrit, ce qu’il a nommé, pour lui-même, Le Dernier Livre.