Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Le ghetto intérieur, Santiago H. Amigorena (2)

CR par Martine Giboureau
vendredi 23 juillet 2021

« Sans doute s’était-il enrôlé dans l’armée pour affirmer qu’il était plus polonais que juif »

Le ghetto intérieur par Santiago H. Amigorena chez P.O.L., 2019

Ce livre est un « roman », élément d’une vaste et ambitieuse entreprise autobiographique : ainsi qu’indique l’auteur en prologue, il a « commencé à écrire un livre pour combattre le silence qui [l]’étouffe depuis qu’[il] est né », livre en six parties pas toutes encore publiées et dont Le Ghetto intérieur est une annexe.
À la fin du Ghetto intérieur, Santiago H. Amigorena précise ses liens de filiation avec les personnages du roman. Il est le petit-fils de Vicente et Rosita.

Vicente est présenté au fil des pages comme juif, issu d’une famille vivant en Pologne, ayant émigré en Argentine en avril 1928. La question des identités diverses est abordée dès la deuxième page du livre. « En fait, le 13 septembre 1940, Vicente Rosenberg ne savait pas encore au juste ce qu’il était » (p14). Il avait été très jeune officier de l’armée polonaise et avait participé à la lutte contre les Soviétiques aux côtés de Pilsudski [1] à l’issue de la première guerre mondiale.

« Sans doute s’était-il enrôlé dans l’armée pour affirmer qu’il était plus polonais que juif » (p 31) Aussi avait-il ensuite ressenti douloureusement l’antisémitisme de ses co-étudiants à l’Université de droit. « Pendant ses dernières années de lycée à Varsovie, [il] avait découvert et adoré la poésie allemande » (p 68) et avait même songé à poursuivre ses études à Berlin. « À partir de ce triste mois de mars 1941, Vicente allait […] se détester parce qu’il s’était senti polonais et il allait se détester davantage encore parce qu’il avait voulu être allemand […] ‘’Pourquoi jusqu’aujourd’hui j’ai été enfant, adulte, polonais, soldat, officier, étudiant, marié, père, argentin, vendeur de meubles, mais jamais juif ? Pourquoi je n’ai jamais été juif comme je le suis aujourd’hui – aujourd’hui où je ne suis plus que ça’’. ». (p 69)

Du fait de l’idéologie nazie et de la mise en œuvre de l’extermination des juifs « en 1941, être juif était devenu une définition de soi qui excluait toutes les autres, une identité unique : celle qui déterminait des millions d’êtres humains – et qui devait, également, les terminer. » (p 72)

L’auteur fait le point sur la difficulté à dénommer l’extermination systématique des juifs. Vicente « ne pouvait mettre aucune image sur ce qui se passait à douze mille kilomètres de distance de là où se déroulait son drame personnel. Il ne pouvait mettre aucune image, ni l’appeler d’aucun nom. Il est d’ailleurs étonnant à quel point non seulement Vicente mais tout le monde a eu du mal à nommer cet événement » (p130).
Santiago H. Amigorena fait ensuite l’inventaire des différentes appellations utilisées depuis 1940 pour aborder le génocide des juifs par les nazis.

Vicente était parti de Pologne « le cœur léger et le bagage mince » et n’avait gardé que quelques liens épistolaires avec sa mère restée à Varsovie. Quand, à partir de 1939 les lettres envoyées par sa mère et reçues au bout de très longs délais lui firent prendre conscience qu’il ne pouvait plus rien pour la faire échapper au destin de millions de juifs européens, il est détruit par son impuissance, la culpabilité dévorante, la honte et sombre dans une totale incapacité de formuler des mots, d’exprimer des sentiments envers sa femme, ses enfants, ses amis, errant à pied dans les rues de Buenos-Aires, assurant mécaniquement ses activités professionnelles, ne dormant quasiment plus et faisant un cauchemar récurrent, celui d’un mur l’enfermant et se resserrant de plus en plus sur lui. « Il voulait tout faire taire. Il voulait que tout soit, pour toujours, aussi silencieux qu’une grande plaine enneigée. » (p 122) « Dans cette fuite immobile, dans cette quête incessante de l’ignorance, dans ce choix funeste d’une mort lente et méticuleuse, une seule chose allait lui permettre de survivre : le jeu. Les chevaux, le casino – et le poker surtout. […] Comme le silence, le jeu allait devenir sa prison, et sa punition » (p 163). Jeu auquel il s’ingéniait de perdre chaque nuit !

Le texte suit rigoureusement les étapes du génocide des juifs par les nazis : l’auteur décrit des aspects factuels historiques soit en citant les journaux de l’époque ou le récit d’un témoin ayant fui la Pologne et en visite chez Vicente et Rosita en février 1943, soit en racontant ce que Vicente a pu apprendre « après ».
En parallèle on assiste aux minuscules événements de la vie familiale et professionnelle de Vicente et à son inéluctable effondrement, son effacement jusqu’à une tentative de suicide. Le critique de La Croix signale qu’ « une correspondance bouleversante s’établit entre la narration intime de la vie de l’exilé et le processus calculé de destruction des Juifs d’Europe. Les dates sont importantes, et l’auteur, à chaque tournant de son livre, les indique avec précision. »

Ce livre questionne aussi la mémoire. Dans la critique du Monde du 4 octobre 2019, Florence Bouchy écrit : Santiago Amigorena pousse « l’empathie littéraire aux confins du vraisemblable faisant siennes les pensées du grand-père qu’il a à peine connu, décrivant ses moindres gestes, ses émotions, ses hésitations, ses réactions. Il faut […] entendre dans ces mots écrits, à défaut d’avoir été prononcés, l’indicible reconnaissance d’une mémoire familiale marquée par la honte d’avoir échappé à la Shoah ».

En toute fin du livre, l’auteur écrit : « J’aime penser que Vicente et Rosita vivent en moi, et qu’ils vivront toujours lorsque moi-même je ne vivrai plus – qu’ils vivront dans le souvenir de mes enfants qui ne les ont jamais connus. » (p 191) Ce qui est certain c’est que ce couple vit en nous grâce aux mots que leur petit-fils leur a adressés.

Ce roman peut être une lecture intéressante, instructive et émouvante pour des lycéens : ils peuvent aborder la Shoah en lisant cet ouvrage qui développe des thèmes que de nombreux articles du site du Cercle ont étudiés.

Martine Giboureau
Juillet 2021

Un autre CR du même livre :
Le ghetto intérieur, Santiago H. Amigorena (1)

« l’Argentine ait été l’un des pays qui a le plus longtemps coopéré avec le régime nazi, qu’il y ait eu un antisémitisme considérable dans ce pays d’Amérique du Sud » Kein Ort ist fern genug, Aufbau Verlag, Berlin, 2020.
https://www.deutschlandfunkkultur.de/santiago-amigorena-kein-ort-ist-fern-genug-das-grauen-macht