Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Anatomie d’un génocide. Buczacz. Omer Bartov

Fiche de lecture par Martine Giboureau
mardi 13 avril 2021

Les Polonais disaient des insurgés ukrainiens qu’ils étaient des sauvages, et les Juifs estimaient qu’ils étaient ‘’pires que les Allemands’’. Mais de leur point de vue les Ukrainiens étaient les martyrs d’une cause juste et sainte...

Anatomie d’un génocide ; vie et mort dans une ville nommée Buczacz de Omer Bartov, édition Plein Jour ; janvier 2021 ; traduction de Marc-Olivier Bherer.

« Buczacz est une petite ville de Galicie (aujourd’hui en Ukraine). Pendant plus de quatre cents ans, des communautés diverses, Polonais, Ukrainiens, Juifs, y ont vécu plus ou moins ensemble – jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. […] A partir d’une documentation considérable, récoltée pendant plus de vingt ans – journaux intimes, rapports politiques, milliers d’archives rarement analysées jusqu’à aujourd’hui – l’auteur retrace le chemin précis qui a mené à la Shoah. […] Omer Bartov est professeur d’histoire européenne à Brown University (États-Unis). » (extraits de la quatrième de couverture)

Ce gros livre (441 pages dont 96 pages de remerciements, notes, index, table des matières) présente de façon chronologique les rapports complexes et destructeurs des communautés vivant dans ce territoire qui a changé de nombreuses fois d’appartenance à un État. Le livre commence d’ailleurs par quatre cartes : la République des deux Nations en 1569, les grands empires en Europe de l’Est en 1914, la situation de l’Europe de l’Est en 1942 (occupation par l’Allemagne nazie entre autres) et les frontières en 2018 montrant que la Galicie d’avant 1918 est aujourd’hui partagée entre la Pologne et l’Ukraine. Ce territoire a vu les noms de lieux varier grandement en fonction de l’époque et de la langue employée (yiddish, polonais, ukrainien, allemand, russe …). Ainsi Buczacz en polonais est Buchach en ukrainien. L’auteur a choisi la toponymie polonaise puisque c’était celle dont les autorités se servaient pendant la période étudiée dans le livre (p 13).

De très nombreuses biographies sont présentées au fil des pages et permettent une compréhension « à hauteur d’homme, de femme », une lecture de l’Histoire à travers des histoires individuelles. Pour les survivants, on suit leurs destinées au-delà de 1945.

I- Chronologie : des chamboulements de frontières et souverainetés

  • 1260 : Buczacz apparaît pour la première fois dans les chroniques de la Pologne
  • 1569 : création de la République des Deux Nations, réunion, au sein d’un même État, de la Pologne (appelée la Couronne du royaume de Pologne) et du grand-duché de Lituanie. (République des Deux Nations) « La noblesse invita les Juifs à s’installer dans les territoires conquis afin qu’ils y développent les villes, le commerce et l’industrie. » (p 24)
  • « Au milieu du XVIIème siècle, les 450 000 Juifs de Pologne formaient la plus grande communauté juive au monde. » (p 24)
  • 1648 : soulèvement des Cosaques et des paysans conduisant au massacre de 20 000 à 50 0000 juifs. « Le soulèvement se termina en 1649 avec la création de l’État cosaque, dont on chassa les Polonais, les Juifs et les jésuites. Cinq ans plus tard, cet État fusionnait avec la Moscovie. » pour devenir ensuite la Russie (p25)
  • Octobre 1672 : traité entre le roi de Pologne et le sultan ottoman « en vertu duquel la Pologne cédait une grande partie de ses territoires de l’est du royaume aux Turcs ». Buczacz subit les assauts et destructions commis par les Ottomans. La rivière séparant la ville en deux servit de frontière entre la Pologne et les Ottomans.
  • 1699 : le seigneur polonais, Potocki confirmait les privilèges accordés par ses prédécesseurs à la communauté juive de Buczacz. Ce régime dura jusqu’à l’annexion autrichienne, sept décennies plus tard.
  • 1772 : les forces autrichiennes pénètrent dans Buczacz qui « faisait maintenant partie de la Galicie orientale, où les Ruthènes, terme servant, surtout dans l’Empire austro-hongrois, à désigner les populations aujourd’hui désignées comme ukrainiennes formaient la majorité. » (p 31). Décrets anti-juifs des autorités autrichiennes : « impôt de tolérance » - ceux ne pouvant pas payer étaient expulsés de Pologne ; obligation de prendre un patronyme allemand ; contrôle par l’État des dirigeants religieux …
  • 1867 : émancipation grâce à la « Constitution » promulguée par François-Joseph. « Près des deux tiers des juifs de l’Empire austro-hongrois vivaient en Galicie, majoritairement dans sa partie orientale, où ils s’entassaient dans des ghettos. » (p 52) « Dans la presse ruthène émergente, les remarques hostiles aux Juifs furent bientôt plus nombreuses que les attaques contre les propriétaires polonais. » (p 36) Les juifs étaient considérés comme ayant la mainmise sur le commerce et les tavernes, cause de l’alcoolisme et de l’endettement chroniques des paysans. « A la veille de la Première Guerre mondiale, les Juifs détenaient 10% des domaines (de Galicie), constituaient 20% des propriétaires terriens, et formaient plus de 50% des locataires. » (p 38)
    « Au cours des dernières années avant la guerre, les trois groupes ethnoreligieux (polonais, ruthènes, juifs), se repliaient sur eux-mêmes […] de façon plus agressive, amère et accusatrice. » (p 55)
  • Première Guerre mondiale : « Buczacz fut rapidement emportée dans le carnage et se trouva une fois de plus sur le chemin emprunté par des armées en campagne. Au cours des six années, la ville allait être conquise et occupée de façons répétées par un camp puis l’autre. » (p 58) Les bombardements et destructions, violences organisées et crimes contre les civils se succédèrent. Des épidémies de choléra et de typhus frappèrent la ville. Les juifs de la ville manifestèrent leur loyauté envers l’empire austro-hongrois, alors que Polonais et Ruthènes rêvaient d’obtenir chacun un État indépendant. 320 000 Juifs dont 25 000 officiers servirent dans l’armée austro-hongroise.
  • La première occupation russe – les Cosaques - qui dura 375 jours amena des mesures anti-juives : confinement dans un ghetto se limitant à quelques rues dans le centre-ville, arrestation puis exigence de bakchich pour la libération …
    Le 10 juin 1916, commença une nouvelle occupation russe qui dura plus d’un an et de nouveau se déroulèrent contre les juifs des scènes de destruction, vandalisme, cruauté.
  • 7 novembre 1917 : armistice, suivi du traité de Brest-Litovsk en mars 1918. L’Ukraine et la Pologne devenues indépendantes, la disparition de l’Empire austro-hongrois (31 octobre 1918) faisaient que « la Galicie redevenait une terre offerte à qui voudrait la conquérir. » (p 85)
  • Le 2 novembre 1918 les Ukrainiens prirent le contrôle de Buczacz. Les fonctionnaires polonais furent destitués, l’élite polonaise arrêtée. Les habitants de la Galicie subirent deux ans de durs combats et des massacres sanglants. Les juifs ne semblaient pas pouvoir faire partie d’un des deux groupes nationaux en Galicie, ne furent jamais considérés comme de véritables fils du sol sur lequel ils vivaient.
  • 4 juillet 1919 : après divers retournements de situations, les forces polonaises s’emparent de Buczacz. « Les combats avaient emporté près de 10 000 Polonais et 15 000 soldats ukrainiens, sans compter les violences contre les civils, le pillage et la destruction des propriétés privées. À cela, il fallait aussi ajouter les nombreux pogroms menés par l’armée polonaise contre les communautés juives. »
    Les Polonais dénonçaient une « vaste agitation juivo-ukrainienne » et « faisaient subir aux Ukrainiens ce que ceux-ci leur avaient imposé quelques mois plus tôt. » (p 96)

Dès 1919 des juifs de Buczacz partirent pour la Palestine. Mais la majorité se consacra entre les deux guerres à tenter de se remettre des désastres et de faire face à l’hostilité croissante de leurs voisins et du gouvernement.

  • Octobre 1920 : trêve entre Polonais et Soviétiques préparant le traité de paix de 1921 qui ruinait les espoirs d’une Ukraine indépendante. Le 21 novembre, le Conseil suprême de la Société des Nations avait rédigé « un projet d’accord qui plaçait la Galicie orientale sous mandat de la Pologne pour une période de vingt-cinq ans. » (p 100)
    « En 1921, la ville de Buczacz abritait 7 517 habitants, 50% d’entre eux étaient juifs, 30% polonais et 20% gréco-catholiques ukrainiens » mais selon les déclarations juifs et Polonais représentaient respectivement 40% car beaucoup de juifs s’étaient inscrits en tant que Polonais. (p 142)
  • L’auteur note « l’effet cumulatif des violences commises et de la déshumanisation après plusieurs années de guerre, de propagande vicieuse, de conflit fratricide. […] Pendant les vingt années suivantes, ce seront les Polonais qui dicteront les règles de coexistence. Quand la guerre explosera, elle entraînera le retour vengeur des fantômes du passé. » (p 103 et p 105)
    En 1931, deux députés britanniques venus visiter la Galicie orientale, notaient dans leur rapport le « refus des Polonais de mettre en œuvre l’autonomie locale qu’ils s’étaient engagés à accorder aux Ukrainiens lors de l’indépendance de la Pologne. » (p 129), les répressions sans pitié envers les paysans ukrainiens, les discriminations à l’emploi et à l’éducation.

Lors des fêtes du 3 mai 1930, jour de la Constitution polonaise, l’événement fut pensé comme purement polonais et catholique, les associations ukrainiennes et juives n’étant pas représentées lors des célébrations officielles.

  • « En 1933, le préfet du district de Buczacz relevait que ‘’l’activité économique’’ de la communauté juive était ‘’pratiquement au point mort’’ à cause ‘’de la crise économique et, par conséquent, de l’appauvrissement de la population’’. » (p 121)
    « En 1936, les 11 000 habitants de Buczacz, majoritairement juifs, eurent uniquement pour dirigeants des Polonais catholiques. Les Juifs n’occupaient que des postes de subordonnés, même si nombre de médecins et d’avocats de la ville étaient juifs. » (p147)

« La radicalisation politique entraîna ‘’la montée d’un sentiment antijuif au sein des sociétés polonaise et ukrainienne’’ comme le remarquèrent des officiels en poste à Tarnopol […]

Les appels à la violence, dès lors, étaient constants. […] Les organisations paramilitaires apparurent plus que jamais au grand jour. » (p 149) « Les nationalistes ukrainiens s’adressaient avant tout au Troisième Reich d’Hitler pour qu’il leur offre son soutien politique et militaire. » (p 151)

« En 1937, même la police de Buczacz faisait la distinction entre les communistes polonais, considérés comme fidèles à l’État, et les communistes juifs, soupçonnés de lui être hostiles. » (p 128)

  • Deuxième Guerre mondiale : 1er septembre, invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie. 100 000 Juifs sont intégrés à l’armée polonaise. 17 septembre, l’Armée rouge pénètre en Pologne orientale. « La propagande soviétique présentait l’invasion de la Pologne […] comme ‘’une grande mission de libération’’ ». (p 169)
    « Dès les premiers jours de l’attaque, les minorités ethniques – encore soumises peu de temps avant aux autorités polonaises (les Ukrainiens et encore davantage les Juifs) – prirent désormais le dessus. […] La direction de l’administration de Buczacz passa entre les mains du Juif polonais Segal, qui avait séjourné plusieurs années dans une prison polonaise à cause de ses opinions communistes. » (p 159)

Les Ukrainiens pouvaient s’en prendre aux Polonais « en toute impunité ». (p 160)

« On considère aujourd’hui que 315 000 citoyens polonais ont été déportés au Kazakhstan, en Sibérie et dans le Grand Nord de l’URSS, et que 110 000 ont été arrêtés en l’espace de vingt-et-un mois. [… Ainsi, par exemple] le 10 février 1940, les Soviétiques déportèrent 3 000 personnes venant du district de Buczacz. » (p 176-177)

  • 22 juin 1941 : invasion allemande de l’URSS
  • Le 4 juillet 1941, suite aux bombardements allemands et opérations de démolition soviétiques, un observateur note que dans les rues de Buczacz « les magasins ont été réduits en poussière et pillés, les pauvres et les paysans fourmillent en tous sens par petits groupes avec l’espoir de trouver quelque chose à voler. » (p 191) Des meurtres dans les prisons eurent lieu.
  • Une milice ukrainienne – la Sich - prit en charge la « sécurité » en attendant les Allemands et fut à l’origine de « multiples exactions au cours de la période qui sépare la fin de l’occupation soviétique de la prise de contrôle allemande. » (p 193)
    Le 20 juillet, défilé de ‘’l’armée ukrainienne’’ adressant un salut nazi aux officiels allemands.

Une fois la nouvelle administration mise en place, le contrôle des opérations de sécurité assuré par les Allemands, la Sich harcela juifs et Polonais.

« Des centaines de jeunes Ukrainiens de Buczacz se portaient volontaires pour servir dans la division Waffen-SS ‘’Galicie’’, créée au printemps 1943 pour incarner la participation ukrainienne au combat allemand contre l’Armée rouge. » (p 320)

  • Août 1941 : obligation du port pour les juifs d’un brassard blanc avec une étoile de David bleue. Interdiction de marcher dans les rues principales. Obligation de se découvrir en croisant un Allemand.
  • 25 août 1941 : ‘’action d’enregistrement’’ : plusieurs centaines de juifs de Buczacz furent isolés et assassinés sans la moindre formalité ni explication.
  • Rançon imposée contre la libération de personnalités juives arrêtées. Création d’un Judenrat et d’un Ordnungsdienst (OD = police juive ayant participé à de nombreuses arrestations).
    Décembre 1942 : Création d’un ghetto « ouvert » (il n’était pas entouré par une clôture).

Esclavage d’artisans (cordonnier, couturière, dentiste, serviteur …) obligés de travailler gratuitement pour des Allemands : les juifs étaient corvéables à merci.

Juillet 1942 : interdiction d’employer des femmes juives comme domestiques (plus ou moins respectée à Buczacz).

  • Plusieurs rafles de juifs eurent lieu pour le travail forcé ou les meurtres de masse sur place ou la déportation vers Belzec : octobre 1942, novembre 1942, février 1943, avril 1943 …
    La période la plus meurtrière s’étendit du printemps 1942 à l’été 1943 : tueries par balles et déportations des juifs vers Belzec. La Gestapo œuvrait avec les policiers ukrainiens. Les juifs de Buczacz furent ainsi arrêtés et tués par des hommes qui avaient été « leurs voisins, leurs collègues, leurs camarades de classe, les parents des amis de leurs enfants. » (p199)

Juin 1943 : les derniers juifs de Buczacz furent exécutés. La ville est déclarée Judenfrei. Des jeunes juifs se regroupent dans une forêt à un peu plus de 30 km de Buczacz, se procurent un pistolet et des munitions auprès de partisans soviétiques. (p 297)

  • 24 mars 1944 : première libération de Buczacz
  • 7 avril : la ville est de nouveau aux mains de la Wehrmacht
  • 21 juillet : la ville est définitivement contrôlée par les Soviétiques
  • 9 septembre 1944 : accord de Lublin entre l’élite communiste polonaise et le Kremlin ; vastes échanges de populations entre Polonais et Ukrainiens. « En même temps que les Soviétiques étaient occupés à traquer les insurgés (ukrainiens) et à déporter leurs familles à l’Est, ils continuaient de travailler à ‘’rapatrier’’ vers ce qui deviendrait la Pologne communiste, le reste de la population polonaise de la région, et à absorber les Ukrainiens expulsés de Pologne. » (p 331)
    Il est difficile d’établir un bilan de ces massacres. Omer Bartov donne les chiffres suivants :
  • Le 17 octobre 1942 : environ 1 600 juifs sont envoyés à Belzec, plusieurs centaines de juifs sont tués dans la rue ou chez eux.
  • 27 novembre : 2 000 juifs déportés à Belzec ou exécutés sur place.
  • Épidémie de typhus fin 1942 : nombre inconnu de décès
  • 2 février 1943 : 2 000 juifs exécutés aux portes de la ville (colline Fédor)
  • 15 avril : 3 000 Juifs exécutés au même endroit
  • Deux tueries de masse le 27 mai et le 26 juin 1943
  • La plupart des quelques centaines de Juifs qui sortirent de leur cachette lorsque l’Armée rouge occupa brièvement Buczacz le 23 mars 1944 furent tués lorsque la ville tomba de nouveau entre les mains de la Wehrmacht le 7 avril. »
    Au retour des Soviétiques le 21 juillet moins de 100 Juifs étaient encore en vie dans la région. (p 266-267)

L’auteur précise aussi : alors qu’au début 1944 « les combats s’intensifiaient entre la Wehrmacht et l’Armée rouge en Ukraine, une guerre civile entre nationalistes ukrainiens et polonais […] coûta la vie à des milliers de civils et combattants paramilitaires, sans que l’occupant allemand y soit vraiment mêlé ou que ses intérêts soient en jeu. En tout on estime que 30 000 Polonais et près de 5 000 Ukrainiens furent massacrés en Galicie orientale de 1943 à 1945. […] Le massacre continua même après le retour de l’Armée rouge en Galicie orientale […] Les nationalistes ukrainiens poursuivirent le combat jusqu’au début des années 1950. » (p 310-311)
À Buczacz qui comprenait 15 000 à 16 000 habitants avant guerre, ne restaient à la mi-1945 que 2 750 personnes.

Les bilans démographiques concernent aussi les déplacements de populations. « Entre 1944 et 1947, environ 560 000 Polonais durent quitter la Galicie orientale, qui intégra l’Ukraine soviétique […] plus de 500 000 Ukrainiens furent déracinés de Pologne. » (p 316)

« En 1948, la démographie du district de Buczacz avait été entièrement transformée. La population avait chuté pour se fixer à 36 000 habitants, dont 4 000 dans la ville de Buczacz. […] Les résidents de la ville étaient ‘’en majorité des Ukrainiens’’ dont près de 1 500 tout juste arrivés de Pologne.

II- Mémoires opposées

  • A- Poids des idéologies

Dans les années 1930, les Polonais voulaient rester indépendants, les Ukrainiens espéraient devenir indépendants grâce à l’Allemagne nazie, les juifs communistes croyaient en une libération sociale, culturelle à venir selon le modèle soviétique, les juifs sionistes rêvaient de rejoindre leur terre en Palestine. Les rancœurs étaient aussi liées aux poids économiques qu’avait chacun des groupes : propriétés des terres, contrôle des commerces, appartenance à l’intelligentsia …

Un rapport anonyme envoyé au gouvernement polonais en exil à la fin de l’année 1940 « établissait une nette distinction entre la déportation des Ukrainiens et des Juifs, ‘’clairement de nature politique et préventive’’, et celle des Polonais qui, elle, ‘’avait visé la destruction de la substance de la nation. » (p 185)

Les différents récits concernant les occupations soviétique et allemande pendant la Seconde Guerre mondiale rapportent des viols, meurtres, déportations, exécutions de masse mais chaque membre d’une communauté pense que c’est son groupe qui a été le plus martyrisé … et que ce qu’ont vécu les autres n’était qu’un juste retour des choses alors qu’eux-mêmes étaient seulement des victimes !

«  Cette concurrence des victimes, qui a commencé au début de la guerre, et se poursuit encore aujourd’hui, a très certainement eu un impact sur les chiffres et compte-rendu de l’époque. » (p 185)

Toutefois « parfois les Polonais se réconcilient avec les Ukrainiens, puisqu’ils partagent le même point de vue très négatif sur le comportement des Juifs. […] Même après le meurtre de la majorité des Juifs, des Polonais, au cours des premières années qui suivirent la guerre, commirent de nouvelles violences. » (p 187)

Les Polonais disaient des insurgés ukrainiens qu’ils étaient des sauvages, et les Juifs estimaient qu’ils étaient ‘’pires que les Allemands’’. Mais de leur point de vue (les Ukrainiens) étaient les martyrs d’une cause juste et sainte, la libération de leur pays de l’oppression étrangère : l’objectif justifiait donc les moyens, y compris les massacres, le nettoyage ethnique et le génocide. […] Décrits par les communistes comme des collaborateurs fascistes, ils sortirent de leur retraite et furent célébrés en héros de la nation après l’indépendance de l’Ukraine en 1991. » (p 342)

  • B- Complexité des comportements individuels
    Omer Bartov s’efforce de montrer combien au quotidien les attitudes peuvent être éloignées de celles qu’on pourrait anticiper du fait de l’appartenance à tel ou tel groupe.

« Dans un contexte aussi extrême, les gens se comportent de façon inattendue et parfois paradoxale, sous l’impulsion de facteurs qui s’opposent les uns aux autres : convictions idéologiques et préjugés, altruisme et courage ; cupidité et lâcheté, pitié et compassion ; veule indifférence et indignation justifiée, en même temps que peur des représailles et défiance. » (p 291)

Ainsi, dans l’atmosphère de chaos et de meurtres, […] Shmuel Rosen reçut de la part d’un cuisinier de l’armée allemande une miche de pain. » (p 201) « Dans cet univers où l’ordre moral avait été renversé, même aider des vieillards à rejoindre le lieu où on allait les exécuter ou rassembler des petites filles pour les conduire à la mort plutôt que de les tuer soi-même pouvaient passer pour des gestes de compassion » de la part des nazis !!!! (p 244-245) Une femme allemande, voyant régulièrement des personnes exécutées dans la rue, entendant chaque fois les fusillades aux portes de Buczacz, raconta qu’ « on savait toujours à l’avance quand une rafle allait être organisée », qu’elle avertissait alors du danger imminent et que « lorsqu’une rafle était terminée, les Juifs me remerciaient et m’offraient des cadeaux, une fois, par exemple, un gâteau. » (p 254) Cette même femme, apprenant que « sa » couturière était arrêtée par la police ukrainienne, demanda l’aide d’un agent de la Gestapo, retrouva « sa » couturière. Celle-ci refusa d’être sauvée sans sa sœur, son frère, son mari. Tous furent libérés. (p 260)

Le clergé chrétien local réagit à plusieurs reprises afin de sauver les objets religieux juifs. « Alors même que les membres de la communauté juive étaient massacrés, plusieurs rouleaux de la Torah survécurent. » (p 202)

« Les comptes-rendus par des Juifs de l’occupation allemande du district de Buczacz dressent invariablement le récit de l’aide et de la trahison par des non-Juifs. […] Les témoignages conservés mêlent, d’une part, la rage et le désir de vengeance et, de l’autre, la gratitude et la culpabilité. » (p 285) « Même ceux qui accueillirent des Juifs pouvaient finir par leur dire de partir ou appeler les autorités ; même ceux qui espéraient s’enrichir aux dépens des Juifs qu’ils abritaient pouvaient en venir à risquer leur vie et celles de leur famille sans même penser au profit. » (p 287)

Faire partie du Judenrat ou de l’OD ne fut pas chose facile. « Coopérer avec l’ennemi, même avec l’intention d’aider la communauté, contraignait ceux qui étaient investis de cette autorité toute relative à faire des choix insoutenables. […] Plusieurs survivants ne pardonnèrent jamais à ceux qui collaborèrent avec les Allemands ; d’autres trouvèrent à certains membres du Judenrat et de l’OD des circonstances atténuantes. » (p 203)

Des juifs « rallièrent la résistance en juin 1943 lorsque les Allemands entreprirent de liquider les derniers survivants, y compris ceux qui étaient retenus au camp de travail et les membres de la police juive. […] La Gestapo et leurs auxiliaires ukrainiens firent face à une résistance armée. » (p 212-213) Alors qu’un témoin juif a pu écrire en 1973 « J’ai fermé les yeux pour ne pas voir mes frères, mes concitoyens, mourir ; une obsession que cette vision de ma ville et de mes morts, menés par leurs tortionnaires comme des brebis à l’abattoir, vers leur fin lamentable et cruelle. » (p 9)

  • C- Tentatives pour cerner ce qui fait d’un humain un bourreau

Parmi les exécutants, beaucoup prétendirent n’avoir qu’obéi aux ordres. Mais l’auteur souligne « la complète impunité dont bénéficiaient ces hommes alors que leur violence s’affranchissait du cadre fixé pour les massacres organisés » c’est-à-dire qu’ils tuaient de leur propre initiative. (p 228) L’auteur donne une explication de cette brutalité : elle serait le résultat d’un mélange de complexe d’infériorité, de préjugés, mépris total pour les victimes juives, de suffisance. (p 232) Un témoin note qu’ « il n’était pas utile d’ordonner à quiconque de faire partie d’un peloton d’exécution, puisqu’il y avait toujours des volontaires. » (p 233).

D’autre part, « dans ces petites communautés allemandes isolées, la complicité de tous dans les meurtres de masse nourrissait une intimité grotesque et joyeuse. » (p 232) « Les civils allemands considéraient normal d’être servis par des Juives empressées, à moitié affamées et terrorisées. » (p 253) « Cette banalisation du meurtre, l’élimination des Juifs perçue comme une routine, comme un jeu, un bruit de fond animant des beuveries ou des liaisons amoureuses, ainsi que cette perplexité face à la conduite des Juifs, mêlée à une colère à leur encontre –parce qu’ils auraient rendu les meurtres trop faciles – voilà des éléments, des parcelles de l’expérience allemande du génocide. » (p 234)

« Assister quotidiennement à la commission d’un génocide, faire la fête avec les meurtriers, voir hommes, femmes et enfants se faire tuer, bénéficier du travail des victimes, se lier d’amitié avec elles, les aider à certaines occasions, les dénoncer, les voler ou les tuer, puis retourner après guerre à son existence la conscience claire et tranquille, cela démontre chez ceux qui vécurent de cette manière une faculté » difficile à imaginer. (p 265)

Omer Bartov souligne l’incroyable fossé qui sépare la vie d’avant et après la guerre des bourreaux, vie ordinaire, sans intérêt, de celle marquée pendant l’occupation par la brutalité, la cruauté, le dédain pour les victimes.

La Buczacz d’aujourd’hui garde très peu de traces de la vie et de l’assassinat en masse de ses juifs. La grande synagogue, largement endommagée par les bombardements n’avait pas été réparée : elle a été définitivement détruite en 1950. « La pierre tombale mémorielle sur la colline Fédor (lieu d’exécutions de masse) est entourée par une dense forêt et reste pratiquement inaccessible et oubliée. Un timide mémorial, érigé il y a une dizaine d’années dans le cimetière juif, a été endommagé et reste dissimulé pendant une bonne partie de l’année sous d’épais buissons. » ( p 340)

Le livre d’Omer Bartov offre à la communauté juive une visibilité que l’histoire récente lui a confisquée.

Il laisse le lecteur français de 2021 interloqué par cette accumulation d’affrontements toujours caractérisés par des vengeances, meurtres, exécutions de masse. Et hélas, ce constat affligeant ne peut guère être compensé par l’espérance d’un « plus jamais ça » puisqu’en 2016 l’auteur voit un drapeau flotter sur les ruines du château de Buczacz, glorifiant le combat des Ukrainiens contre leur puissant voisin oriental, la Russie et qu’il écrit : « L’histoire rejouait l’un de ses vieux tours. » (p 343) !!!
Martine Giboureau, mars 2021

Anatomie d’un génocide. Vie et mort dans une ville nommée Buczacz, d’Omer Bartov, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc-Olivier Bherer, Plein Jour, 448 p.

Die letzten Tage von Buczacz Die Zerstörung einer multiethnischen Stadt :
http://www.vwi.ac.at/images/Downloads/SWL_Reader/Bartov/SWL-Reader-Bartov.pdf