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La disparition de Joseph Mengele, Olivier Guez - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

La disparition de Joseph Mengele, Olivier Guez

Notes de lecture par Jean-François Hervieu
mercredi 21 février 2018

Mégalomane avéré, Mengele se promeut en « ingénieur de la race », accomplissant son œuvre avec entrain, tel un « infatigable dandy cannibale ».

La disparition de Joseph Mengele, Olivier Guez, Grasset, 2017, prix Renaudot

  Et puisque les bourreaux meurent aussi …

Que le livre d’Olivier Guez ait pu s’imposer en tant que roman au jury du prix Renaudot n’était guère évident, tant le livre s’échine à se conformer à une trame documentaire qu’atteste en annexe une bibliographie digne d’une thèse universitaire. Sans doute faut-il voir là un gage destiné à asseoir la légitimité du projet : si la personne de Joseph Mengele se meut bien en personnage, l’exhaustivité des connaissances amassées par l’auteur est censée garantir l’adéquation du réel et de la fiction. Est ainsi revendiquée l’élaboration d’un biopic littéraire [1], dans l’esprit du film de Lars Kraume, Fritz Bauer, un héros allemand  au scénario duquel Olivier Guez a collaboré, à partir du chapitre d’un de ses livres intitulé L’Impossible retour. Une histoire des Juifs en Allemagne depuis 1945, Flammarion, 2007.

Procureur général de Hesse, Fritz Bauer a lancé un mandat d’arrêt international à l’encontre d’Adolf Eichmann en novembre 1956 ; sous divers pseudonymes Eichmann et Mengele se croiseront à Buenos Aires, condamnés à demeurer solidaires sans pour autant s’apprécier. L’interception d’Eichmann par le Mossad en 1960, suivie de son procès à Jérusalem, constituera la césure dramatique du roman d’Olivier Guez.

Avant de recenser succinctement l’ensemble des faits et comportements - avérés ou plausibles- que prête l’auteur à Joseph Mengele sous le nom d’emprunt d’Helmut Gregor, signalons d’emblée l’usage systématique qui est fait du présent historique tout au long du récit, à l’exception évidente de quelques retours en arrière. Pareil procédé consiste « à peindre les faits dont on parle comme si ce qu’on dit était actuellement devant les yeux. » : c’est ainsi que Dumarsais définit l’hypotypose dans son manuel de rhétorique (Traité des Tropes, 1730). Il résulte de ce procédé narratif une proximité subjective du lecteur avec le personnage ainsi pris en charge, au risque même ici d’une trouble identification à J. Mengele qu’Olivier Guez cherchera à éluder. En évitant d’opter en faveur d’un récit à la première personne dont, au rebours d’un Robert Merle mieux inspiré, un Jonathan Littell s’était si mal dépêtré, le romancier a du moins écarté les dangers inhérents à ce type de choix.

 La mort est son métier

Et, tandis que, associée au continuum d’une focalisation interne [2] ininterrompue, l’immédiateté du présent donne à voir les atrocités commises, une digression quasi-autobiographique, où pointe la nostalgie mengelienne, dresse un portrait de « l’ange de la mort » en « ses plus belles années », permettant au lecteur de rétablir la distance qui le sépare du sinistre personnage sur les traces duquel on l’a lancé. Mégalomane avéré, Mengele se promeut en « ingénieur de la race », accomplissant son œuvre avec entrain, tel un « infatigable dandy cannibale ». Et, de cet « alchimiste de l’homme nouveau, (…) même ses camarades de l’ordre noir avaient peur… » (La disparition de Joseph Mengele, Olivier Guez, Grasset, 2016, p. 19)

Dans la seconde partie du livre, les scrupules narratifs d’O. Guez sont traités sur un mode plus explicite : lors d’une visite à Bâle du Musée Tinguely, d’effroyables sculptures-machines impressionnent un visiteur qu’on suppose être l’auteur. « Hanté par la mort et les camps nazis Tinguely a composé son Mengele - danse macabre. » (op. cit. , p. 114) Et, comme pour se disculper à nouveau du reproche malvenu d’une complaisance morbide, l’auteur va faire endosser à un tiers le récit des pires exactions de J. Mengele.

« Cette danse macabre d’Auschwitz, un médecin légiste hongrois a été forcé de l’exécuter à l’été et à l’automne 1944 » (ibid). Pour échapper au sort des Sonderkommandos, Miklos Nyiszli a consenti sous la contrainte à seconder J. Mengele : « Le Juif Nyiszli fut le scalpel de Mengele. » (ibid). Ainsi les scènes insoutenables rapportées des pages 114 à 119 citent-elles fidèlement des passages du livre de Miklos Nyisli, Médecin à Auschwitz, Julliard, 1961. Dans une sorte de procuration posthume, c’est aux mémoires de l’auxiliaire de Mengele qu’il revient d’assumer la part noire du récit ; aux guillemets de ces citations traduites du hongrois rien ne manque, mais la fidélité du propos est néanmoins entachée d’une transposition à nouveau systématique des verbes d’action au présent de l’indicatif.

Il ne s’agit sans doute pas là d’assurer seulement la continuïté stylistique de l’ouvrage, et il n’est pas déraisonnable d’y voir ainsi exorcisée « l’aura macabre » produite par Mengele, « prince des ténèbres européennes. » Le mélange ambigu de l’horreur et de la fascination, dévolu au seul Nyisli, préserve ainsi l’écriture du roman de toute contamination morale.

Dans l’amertume de la rumination, Mengele en vient cyniquement à jalouser la chance de ceux qui ont échappé aux poursuites, car, somme toute, si Horst Schumann, Carl Clauberg, Victor Capesius, Friedrich Entress, August Hirt et consorts n’ont pas acquis sa notoriété, à l’aune des prétendues valeurs qu’il aurait bafouées, leurs agissements sont tout autant répréhensibles : « Et tous les autres qui sévissaient dans les camps (trois cent cinquante professeurs d’université, biologistes, médecins) et avaient participé au programme T4 d’euthanasie, qu’étaient-ils devenus ? » De même, « en travaillant main dans la main à Auschwitz, industries, banques et organismes gouvernementaux en ont tiré des profits exorbitants ; lui qui ne s’est pas enrichi doit payer seul l’addition. » (op. cit. , p. 153-154) Pour un peu, il crierait à l’injustice …
La trajectoire du criminel de guerre en fuite ainsi dûment étayée, O. Guez peut désormais dérouler les étapes du périple argentin de J. Mengele. Le vieux modèle balzacien, faisant alterner grandeur et décadence peut dès lors efficacement tourner à plein régime.

 Le bonheur dans le crime

Sous les auspices d’un péronisme hospitalier J. Mengele fréquente tout le gotha d’un « IV ème Reich fantôme », dérisoire et balbutiant, menant grand train tambour battant, envisageant même de réapparaître au grand jour ; il ne s’est pas séparé de sa précieuse mallette, où voisinent carnets de notes et plaquettes de cellules, disques d’opéra et prélèvements sanguins, prêt à rempiler si d’aventure les élections fédérales allemandes de 1953 nourrissaient ses attentes ; las, installé aux affaires, Adenauer finira par l’emporter haut la main…

Pour l’heure, la situation de Mengele ne laisse guère à désirer : convolant en secondes noces avec son ex-belle sœur, il va s’offrir le luxe d’une lune de miel dans les Alpes suisses, veillant au grain de l’entreprise familiale de Günzburg dont il développe les filiales sud-américaines avec doigté, évoluant au sein d’un aréopage d’assassins et d’aventuriers où pullulent à l’envi « les rebuts de l’ordre noir déchu ». « Le pacha s’entoure et s’embourgeoise. La vie lui sourit. » (op. cit. , p. 81). Sur sa route, il rencontrera le besogneux Eichmann, dont le spectaculaire enlèvement met un terme au confort de l’exil argentin ; redoutant un second coup de main du Mossad, d’autant que le procureur de Fribourg a lancé un mandat contre lui, J. Mengele ne connaîtra plus qu’une existence clandestine dans la fazenda de Nova Europa qu’il a fini par aménager en modèle réduit des camps qu’il a fréquentés. Les rats quittent le navire, et il n’est plus que l’un d’entre eux, à ceci près qu’il condense en sa personne emblématique l’incarnation du mal ; car, à travers la métamorphose qui le guette et achève de le déshumaniser - mentionnée par O. Guez dans sa bibliographie, la référence à F. Kafka prend ici tout son sens - s’instille en lui la marque du meurtre originel.

 Au cœur des ténébres

Et, de fait, la première partie du livre se clôt sur un passage qui, pour une part, soustrait J. Mengele à l’Histoire, le renvoyant rien moins qu’à la Genèse : 
« Le voilà livré à la malédiction de Caïn, le premier meurtrier de l’humanité : errant et fugitif sur la terre, celui qui le rencontrera le tuera. » (op. cit., p. 110)
Quant à la seconde partie, signalons qu’elle s’ouvre à son tour sur le rappel insistant du même thème biblique :
« Mais le voilà livré à lui-même, asservi à son existence, aux abois, moderne Caïn errant au Brésil. » (op. cit., p. 119)

Autour de Mengele complices et comparses ont fait défection, englués dans la préoccupation de leur propre survie ; Argentine, Uruguay, Paraguay, où l’asile est plus chichement accordé, Brésil enfin, où l’attend la ferme de Nova Europa, à trois cents kilomètres de Sao Paulo, sous la houlette d’un couple de Hongrois dont il est devenu le gagne pain âprement disputé. Cauchemars et accès de fièvre qui le taraudent, démêlés sordides avec ses derniers soutiens, un fils dont il attend sans succès pardon ou compréhension, et pour comble Simon Wiesenthal constamment à ses trousses … Il ne lui reste plus qu’à se terrer et à se faire oublier, même si lors de modestes escapades il a encore la force d’ergoter et de vaticiner … Au cœur de ces ténèbres, tel le Kurz de Joseph Conrad, dont font mention la bibliographie et la quatrième de couverture, Mengele n’est finalement la proie que de ses propres démons. Et que l’inversion carnavalesque de l’atrocité de ses crimes vienne troubler ses nuits ne suffit pas à rendre justice à « ces juifs modestes de Lodz…qu’il a fait disséquer et bouillir à Auschwitz. » Pas plus que ses stigmates psychosomatiques
(maux de ventre, coliques, diarrhées …), le délire paranoïaque de Mengele n’a valeur d’expiation. À la différence du Caïn de Victor Hugo l’individu ne peut rendre des comptes à une conscience dont il est dépourvu. Et si, comme O. Guez charge Kierkegaard de nous le rappeler (épigraphe de la seconde partie), « le châtiment correspond à la faute », seul le sort d’Eichmann aurait dû échoir à Mengele.

Privé de sépulture, Joseph Mengele, décédé en ce 7 février 1979, aura échappé à la justice des hommes ; juste retour des choses, ses os seront légués aux autorités médicales brésiliennes en mars 2016.

Au terme de ces éléments d’analyse - partiels et partiaux - sans doute avons-nous fait la part belle à des considérations narratives, dans l’attention à la manière dont Olivier Guez noue et dénoue le rapport à son objet ; et au bout du compte, il apparaît bien que l’absence radicale d’empathie pour Mengele - personne et personnage confondus - se nourrit paradoxalement de la proximité imposée par le point de vue et la temporalité adoptés. Car, force est de constater que l’attirance/répulsion habituellement induite par ce type de choix a été pudiquement évitée, grâce notamment aux distorsions d’un récit qui dissémine la sidération éprouvée face à tant d’horreurs.

Au-delà de ces remarques formelles, mais faisant fond sur elles, il est utile de pointer la double métamorphose de Mengele, sa déshumanisation animale, juste rançon de ce qu’il a fait subir à ses victimes, mais aussi—et peut-être surtout—la transformation mythique du personnage en avatar moderne de Caïn, figure inversée du Juif errant. Et c’est cette mue de Mengele qui atteste l’appartenance du texte d’Olivier Guez au genre romanesque, faisant de Mengele un ogre légendaire tout comme l’est devenu sur un mode autrement développé Abel Tiffauges dans Le roi des Aulnes de Michel Tournier (Prix Goncourt en 1970).

On comprend dès lors mieux que la question posée à la fin de l’épilogue n’ait pas trouvé de réponse : si l’histoire de Mengele est bien celle « d’un homme sans scrupules à l’âme verrouillée, que percute une idéologie venimeuse et mortifère dans une société bouleversée par l’irruption de la modernité » (op. cit., p. 231), les conditions dans lesquelles cette collision s’est produite ne sont guère ici établies. Sans doute la stature mythique sinon légendaire acquise chemin faisant par Mengele en est-elle responsable puisque, sous couvert de prévenir le retour du mal, l’histoire s’efface devant les vieilles lunes de l’anthropologie. Car la bonne vieille nature humaine, pourvoyeuse de tous nos maux, a repris du service : « Méfiance, l’homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes ». (ibid). L’accumulation du matériau historique, remarquable au demeurant, accouche d’une lapalissade digne du Dictionnaire des idées reçues, réintégrant insidieusement J. Mengele au sein de l’humaine condition dont il (s’) était exclu. Ainsi va l’Histoire, Caïn… caha.

Notes de lecture par Jean-François Hervieu

De l’eugénisme à la Shoah

[1Biopic : film réalisant la biographie d’une personne célèbre.

[2Focalisation interne : la focalisation - du latin focus / point - définit le point de vue adopté par un auteur sur un personnage. Dans le cas de la focalisation interne nous savons tout de ce que sait ou pense le personnage. Le choix du présent historique vient renforcer cette impression – voire le risque – pour le lecteur de s’identifier au personnage, d’être embarqué à ses côtés, «  embedded » pour reprendre le jargon du moment.