Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Ruines bien rangées, Hélène Cixous

Osnabrück par Dominique Dufourmantelle
dimanche 24 janvier 2021

Osnabrück. Quel est le secret de la force de cette ville ?

Osnabrück
Osnabrück revient. Pleine de revenants.Ville très ancienne fondée au VIllème siècle.

Osnabrück peuplée d’une foule de fantômes, mélange de lumières et de
ténèbres, centre du monde, ombilic.

Osnabrück cultive la mémoire, petit théâtre des événements de notre
monde occidental. Noyau foisonnant de métaphores, bijou, trésor de toutes
les mémoires de l’Occident.

La ville est conçue comme une petite tour panoptique où l’on passe d’une
mémoire à l’autre.

Osnabrück envoie des messages, les ruines parlent.

Osnabrück, un livre que sa mère lui a laissé à lire et à écrire.

La mémoire se promène à travers les siècles, méditation autobiographique
sur le temps et certains lieux hantés par l’Histoire. L’histoire violente de la
ville dépasse toutes les ressources de l’imagination : rapidité des
métamorphoses, mise à mort, perfectionnements de toutes les cruautés
jusqu’aux plus surhumaines,

Dans cette ville se concentre tout ce qui a pu arriver au travers des siècles.
Guerres, tentatives de les arrêter, reprises, etc.

La place

Le livre voyage dans l’espace et le temps, voyage dans la ville aujourd’hui,
superposition de temps et d’espaces.

La langue parle en plusieurs temps à la fois.

La simultanéité, le rappel, opèrent en permanence grâce à la dimension
poétique de la langue.

Hélène Cixous scrute, réfléchit, cherche le sens caché, décrypte les signes,
décode. Quel est le secret de la force de cette ville ?

Elle traque la vérité, regarde à travers les fentes de l’Histoire, fouille les
entrailles du monde à l’aide de l’écriture, fait le portrait vivant de plusieurs
époques à la fois, archéologue à la recherche du site sacré, de la scène
primitive de l’Europe.

Les vivants et les morts entrent sur la scène de son théâtre intérieur.
Littérature et Histoire raniment le passé qui est présent : quand on lit, on y
est.

Archéologie de la haine, allégorie de la création

En 1648, le traité de Westphalie met fin à l’interminable guerre de trente
ans, guerre de religion. Catholiques et protestants s’entretuent. Tous les
pays européens sont engagés dans cette guerre.

La paix est signée dans une salle d’honneur de la mairie.

Rathaus

Ville de la paix et de la réconciliation.

En 1928, la ville est nazie !
Histoire du monde, histoire des femmes.
La haine, la pulsion cruelle se nourrit des Juifs, des sorcières.

L’Histoire se répète.
Osnabrück haut lieu de la chasse aux sorcières, brûlées vives ou noyées en
masse.
Procès en quantité, archives que l’auteure a consultées. Les archives
d’Osnabrück, volume mémoriel.

En 1641, on jette 127 sages-femmes à l’eau. On attache le gros orteil
gauche au pouce droit. Rivière gorgée de corps, qui déborde. On la bourre
de cadavres. On lui fait avaler des cadavres.
Gouffre sans fond de la rivière bourrée de cadavres.
Gueule béante de la foule nazie qui hurle.
Horreur et dégoût.
Persécution des sorcières, souvent sages-femmes, persécution des Juifs.

Dès 1927-28, le filet se resserre.
En 1928, Eve Klein, mère d’Hélène Cixous, fait sa valise et quitte
Osnabrück. Elle essaie d’entraîner sa mère qui refuse de partir ainsi que
beaucoup d’autres. Le nazisme va frapper sa famille. Une grande partie
sera déportée, assassinée. Une partie exilée un peu partout dans le monde.
Eve Klein résiste à toutes les illusions. Combative, elle est du côté de la
vie. Son père est mort en tant que soldat allemand en 1916.

Osnabrück cage, conservation morbide :
La synagogue qui venait de naître en 1905, a brûlé en novembre 38, la nuit
de cristal, brûlée vive comme une sorcière.
Félix Nussbaum l’avait peinte en 1926.

Plaques de bronze rappelant la destruction criminelle de la synagogue d’Osnabrück 1938

Le mémorial de l’ancienne synagogue, une haute cage à pierres empilées
serré, pleine d’ossements, murmure telle une momie mise à nu.
Et derrière un parking…
« Les restes soignés, étiquetés enfermés dans une cage c’est un portrait de
mes ruines intérieures. » (p.78)

ruines 9 novembre 1938, rue de la vieille synagogue

Sorcières sacrifiées.
Juifs déportés ou descendus.

Un mémorial à ciel ouvert :
On marche aujourd’hui sur les Stolpersteine, pavés couverts d’une plaque
dorée en laiton qui honore la mémoire d’une victime du nazisme.

« Les pierres sur lesquelles on trébuche »

Nature carcérale d’Osnabrück.
Les oubliettes, la chambre des supplices, la Caisse à Homme…
La Bucksturm, la prison inaugurée en 1302, servait de « suppliçoir » aux
16° et 17° siècles. La tour est intacte avec ses armements, ses machines à
supplice…
La tour aux sorcières est toujours là, jumelle de la tour de Montaigne.
Eve Klein passait devant la tour quand elle était petite, elle prenait la
minuscule allée des sorcières pour aller au lycée. La petite rue qui menait à
la Hase où on noyait les sorcières, la Hexengang.
La Cave, la Gestapo Keller, une cellule étroite dans laquelle sont entassés
jusqu’à 25 prisonniers, suppliciés entassés, condamnés.

La rue des sorcières, la rue Elfriede Stolz.
Les supplicié.e.s sont métamorphosé.e.s en rues, en places.

Elfriede Stolz, petite couturière, dénoncée par une voisine comme
antinazie pour avoir dit « je ne crois pas qu’ils vont gagner la guerre ».
Elle est arrêtée et décapitée par les nazis en 43. Elle est la soeur d’Erich
Maria Remarque, le grand écrivain né à Osnabrück, dont l’oeuvre sera
brûlée en autodafé. Il s’est exilé précipitamment aux États Unis. Il n’est
jamais revenu à Osnabrück.

Centre Remarque

L’Algérie son autre pays mental.
Hélène Cixous est née à Oran en 1937.
Son père est frappé par la tuberculose. Sa famille a pris la nationalité
française en 1867 sous Napoléon III, avant le décret Crémieux. Il perd la
nationalité française, interdit d’exercer la médecine. Hélène Cixous a 3
ans.
Abolition du décret Crémieux qui attribue en 1870 la citoyenneté française
aux « israélites indigènes » d’Algérie. Le 3 octobre 1940, le régime de
Vichy promulgue le premier « statut des Juifs », qui leur interdit l’accès à
certaines professions.
Son père lieutenant est mobilisé en 39. Mobilisé en tant que médecin,
démobilisé en tant que Juif. Il est exclu, déchu. La guerre et la tuberculose
ont fait cause commune. Il meurt en 1948.

Eve Klein devient sage-femme, amie des femmes dont elle est solidaire,
une vocation absolue : faire vivre. Elle a mis au monde des milliers de
petits algériens.
Triomphe de la vie, artiste de la mise au monde, au commencement du
monde.
Un métier qui consiste à délivrer.
A la Clinique à Oran, elle est sage-femme, pas allemande, pas française,
pas juive.
Hélène Cixous est élevée par sa mère et sa grand-mère allemande après la
mort brutale de son père.. Elle entend « Osnabrück », dans les échanges
familiaux.
Elle a été nourrie par la langue française de son père.
Les mots, un univers, une promesse, un lieu de vie.
Eve Klein est arrêtée par la police, emprisonnée à Barberousse en 1962, à
la fin de la guerre d’Algérie, après le départ des français.
Fouilles effectuées dans l’appartement de sa mère après sa mort : cartons,
valises, dossiers.
Des listes sur deux feuillets, sur trois faces.
« Première nuit à Barberousse, procès… »
Elle a laissé les clés et les énigmes.
Récits bien rangés, archives bien tenues, ruines bien gardées…
Liste autobiographique de sa mère.
Indépendance de l’Algérie : renversement de la Clinique en prison.
Le Procès de Kafka : on l’avait sûrement calomniée, car sans avoir rien fait
de mal, elle fut arrêtée…

Osnabrück, ville de la paix

Hélène Cixous, Ruines bien rangées, Gallimard, 2020

Dominique Dufourmantelle

ville d’Erich Maria Remarque et de Felix Nussbaum

musée

Osnabrück ancrée dans l’« Histoire de l’Europe et des Juifs »

Osnabrück die Friedensstadt
Paroles de paix :
https://www.ofg.uni-osnabrueck.de/

Photos Dominique Dufourmantelle et Ulrich Hermann


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