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« Aurais-je été résistant ou bourreau ? » de Pierre Bayard - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

« Aurais-je été résistant ou bourreau ? » de Pierre Bayard

CR par Martine Giboureau
dimanche 16 février 2020

P. Bayard essaie de montrer avec autant de précision que possible l’intrication des forces qui conduisent les êtres à basculer dans telle ou telle voie.

Compte-rendu de lecture « Aurais-je été résistant ou bourreau  ? » de Pierre Bayard ; Les Éditions de Minuit (collection Paradoxe) 2013

Ce petit livre (158 pages) est fort intéressant même si le point de départ de l’auteur, professeur de littérature à Paris 8 et psychanalyste, est déroutant et en fin de lecture peu important. En effet, Pierre Bayard, né en 1954, tente de se projeter dans le passé, déterminer ce qu’il aurait fait entre 1940 et 1944, empruntant la date de naissance de son père (1922) et construisant un parcours proche à la fois du sien et de celui de son père.

Mais autant ces hypothèses personnelles ne nous concernent guère, autant la réflexion fine des facteurs conduisant à tel ou tel engagement est passionnante. En effet, en détaillant diverses biographies et expériences scientifiques, P. Bayard essaie « de montrer avec autant de précision que possible l’intrication des forces qui conduisent les êtres à basculer dans telle ou telle voie. » (p150)

 I Des analyses de situations historiques

Pierre Bayard fait un livre d’histoire, expliquant, détaillant des parcours particuliers. Il donne au fil des pages plusieurs informations concernant l’histoire des classes préparatoires et de l’ENS à partir de 1939. Mais surtout, il appuie sa réflexion sur des « études de cas » très finement décrites, analysées, à savoir, dans l’ordre de l’ouvrage :

 II Comprendre chaque parcours individuel

Chacune de ces études de cas permet à l’auteur de lister des facteurs contribuant au choix d’engagements, les bifurcations qui ont permis à quelques uns de sortir de l’attentisme. Si l’essentiel de sa réflexion concerne 1939 – 1945, il s’appuie aussi sur d’autres périodes, contextes ayant produit des génocides.
Pour l’auteur, ce qui conduit à être un bourreau est assez facile à « comprendre » : « pour un freudien, le glissement vers les ténèbres n’a rien d’énigmatique et il est dans la logique du fonctionnement psychique de laisser cours aux pulsions violentes quand s’effondrent les barrières de la société. »
Devenir résistant, aller à rebours de ce que des autorités nous demandent, dire ‘’non’’ restent beaucoup plus mystérieux. (p 17) « Le désaccord idéologique est la condition première à toute action de résistance » (p 54), condition nécessaire mais pas suffisante, comme s’efforce de le démontrer l’auteur au fil des pages.

L’auteur reprend les classiques ressorts psychologiques : appétence pour la force physique ou, au contraire, total refus de toute forme de violence, fidélité à une figure d’autorité, à un modèle, à des valeurs, prise en considération du risque mettre en danger sa carrière, son confort de vie, empathie pour les victimes, peur des châtiments, représailles pouvant aller jusqu’à la mort … Il souligne aussi les hasards de la vie conduisant à être à un endroit donné à un moment particulier [1]. Mais il décèle d’autres facteurs essentiels.

  • La soumission quasi inconditionnelle aux ordres d’une autorité considérée comme respectable malgré d’éventuels conflits intérieurs entre ce que l’on impose à la personne et ce qui lui semble contraire à des valeurs morales ou éthiques. De par cette obligation venue « d’en haut », des personnes se croient ainsi déchargées de toute responsabilité.
    A l’inverse, la capacité de « sortir du cadre protecteur de la loi […] et du cadre de référence psychique que les règles de l’administration construisent et qui sont rassérénantes pour l’esprit. » (p 107)
    Certaines personnes n’ont jamais pu se laisser « emprisonner dans les contraintes mentales imposées » par un système politique ou/et religieux, moral, voire les codes sociaux de ‘’bonne éducation’’ [2].
  • L’impérieuse nécessité d’être digne de ce qu’on pense que les autres attendent de soi, le souci de ne pas dénoter au sein d’un groupe [3], la volonté de ne pas se couper d’un grand nombre d’amis, la peur du ridicule d’où l’extrême difficulté de se singulariser. Au contraire, d’autres, ayant « une pensée autonome au cœur même de la pensée collective » ont « la conviction que ceux qui viendront plus tard […] reconnaîtront la légitimité de ce qu’ils ont fait, tandis qu’ils condamneront ceux qui seront restés inactifs » (p 96-97)
  • La difficulté à anticiper ce qui va arriver (la victoire des Alliés) alors que tout semble en 1940 indiquer une domination prochaine des forces de l’Axe.
  • « Posséder une certaine forme d’organisation psychique » qui permet de prendre des risques importants, « déraisonnables [4] ». (p 69) Il y a « une mystérieuse contrainte intérieure qui fait que le sujet n’a pas le choix » (p 95). Ces personnes, peu nombreuses, ne peuvent supporter l’écart entre la réalité et la vision idéalisée [5] qu’elles ont des choses. Elles ont un sentiment de responsabilité personnelle et donc tentent de favoriser ce qui devrait être, parce ce que ce qui est leur apparaît insupportable, inacceptable. P. Bayard évoque la tension entre la peur d’être soi-même battu, voire tué et le besoin d’agir et cite un témoin qui explique : « incapable d’endurer cette tension plus longtemps, je décide […] de prendre le risque de venir à la rescousse d’un ami ». (p 129) A l’opposé, la majorité des personnes « désapprouvent ce qui se passe mais ne trouvent pas en elles la force de briser les barrières de la peur ». (p 94)
  • Avoir « un moi fortement structuré par une vigoureuse ‘’ossature’’ morale intérieure [… pouvant donc] opposer la résistance de sa liberté inaliénable […] à l’oppression, qui transforme le plus grand nombre en une masse asservie. » Ces personnes n’ont « besoin de personne d’autre pour penser et agir. » (p 130-131)
  • La capacité d’inventer des modes d’action jusqu’à lors inédits, de « frayer à chaque fois une voie originale qui ne se présentait pas comme telle avant d’être inventée et qui fait apparaître après coup que le sujet disposait bien en réalité d’un choix, même si celui-ci était invisible. » (p 118)

Cet ouvrage plonge le lecteur dans de profondes réflexions. Il peut être utile pour des lycéens, désireux de prolonger leurs cours d’histoire … ou de philosophie.

Martine Giboureau

[1C’est le cas pour Cordier dont le bateau qui devait l’emmener en Afrique du Nord prend en fait la direction de l’Angleterre, ou celui de Gary, appelé au téléphone par sa mère alors qu’il s’apprêtait à monter dans un avion qui s’écrase sous ses yeux

[2Ainsi, Milena Jesenska est dès le début de sa biographie présentée par P. Bayard comme quelqu’un qui « très tôt aime à se singulariser » (p 111)

[3P. Bayard rappelle que si « pour un intellectuel d’aujourd’hui, la démocratie est une évidence et l’antisémitisme une pathologie, […] tel n’était nullement le cas [dans les années 30] où des intellectuels de renom pouvaient critiquer la première et défendre le second ». (p 61)

[4Le consul Sousa Mendes, père de quatorze enfants mettait en jeu non seulement sa carrière, son destin mais aussi celui de ses proches (p 105)

[5Cet idéal peut être donné par la foi. P. Bayard développe dans le chapitre III « De dieu » le fait que beaucoup des personnes présentées dans son livre sont des croyants, de religions différentes, et propose l’idée « que leur foi leur a donné ce surcroît de force » pour agir malgré les risques.