Warning: file_get_contents(/proc/loadavg) [function.file-get-contents]: failed to open stream: Permission denied in /home/www/cercleshoah/www/config/ecran_securite.php on line 378
Krimi. Une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich. - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Krimi. Une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich.

de Vincent Platini. CR de Martine Giboureau.
vendredi 19 septembre 2014

La production de romans policiers a été considérable sous le nazisme.
Sous la République de Weimar, c’est l’époque des grands criminels avec les films comme "Le Docteur Mabuse", "M le Maudit". Le roman criminel conserve une certaine liberté face au national-socialisme. C’est une littérature en marge, qui ne peut être "mise au pas".

Compte-rendu de lecture :
Krimi. Une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich. Textes choisis, présentés et traduits de l’allemand par Vincent Platini, édition Anacharsis, avril 2014.

Krimi Vincent Platini

Ce livre de 445 pages est très inhabituel. L’auteur présente in-extenso des nouvelles, parfois très courtes (dont une, « Lettre ouverte au front de l’Est » ne relève pas du genre « roman policier ») en offrant une introduction générale et des textes introductifs pour chaque nouvelle prolongeant l’analyse théorique globale. Il joint aussi trois analyses critiques du genre policier écrites par des Allemands, respectivement en 1937, 1939, et 1940. Vincent Platini précise qu’il a rejeté les textes explicitement racistes, antisémites. Il remarque d’ailleurs que « la figure du Juif a très souvent disparu du divertissement populaire sous le Troisième Reich. […] Où sont passés ces Juifs criminels que la propagande dénonce sans cesse ? »
En picorant dans les diverses analyses, nous pouvons définir les caractéristiques d’un récit policier en Allemagne nazie. Vincent Platini étudie les " Krimis" (Kriminalromane) entre 1933 et 1945. Son anthologie est inédite en Allemagne qui « souffre d’amnésie face à sa littérature policière » alors que la production de romans policiers a été considérable sous le nazisme, la plupart des maisons d’édition possédant, à l’époque, une collection policière.

1. Ce genre est très populaire et est en grande partie resté sous l’influence des spécialistes du genre à l’époque, à savoir les Britanniques et les États-Uniens.
Les États-Unis dans le Reich sont à la fois objets de critique et de fascination. Les stéréotypes présentent des villes où se côtoient slums et quartiers riches, d’immenses espaces où circulent les gitans-trailers [1], descendants des pionniers. Les mythes de la voiture, des autoroutes peuvent être perçus comme un reflet de la politique nazie (Volkswagen et Reichsautobahn).

Le roman policier est le genre le plus traduit du Troisième Reich avec plus de 600 traductions pendant cette période dont, entre 1933 et 1935, 60% d’œuvres anglo-américaines. Toutefois, « à la fin des années 1930 et, plus encore, avec l’entrée en guerre, le flot de traductions va se tarir au fil des censures et des restrictions. […] En 1938, on ne compte qu’une petite centaine de traductions contre 450 titres allemands » et l’écart entre ces deux nombres s’accentue encore les années suivantes. Plusieurs raisons sont fournies par Vincent Platini : la lutte contre la fuite de devises, la méfiance envers la propagande ennemie, la volonté d’épurer la littérature allemande des “influences ennemies”.

2. Vincent Platini [2] fait une lecture entre les lignes, très subtile, des neuf nouvelles présentées. Très honnêtement, sans ses introductions, je n’aurai pas perçu la moindre démarche critique envers le nazisme (sauf pour la dernière [3], véritable pamphlet imprimé et distribué dans la clandestinité) !
Il voit dans La gaine  [4], qui raconte l’aveu d’un criminel lors d’une panne d’ascenseur, une allégorie « d’un homme pris au piège à l’orée du Troisième Reich et qui s’écrie : “Je vais étouffer, il faut que je raconte !” ».
Pour Vincent Platini, dans Une mauvaise conscience tranquille [5], « les formules de politesse à l’égard du préfet sont trop enflées pour ne pas être dérisoires, surtout quand il s’agit d’expliquer un crime que la police n’a pu résoudre. […] L’humour est également sensible dans le contre-emploi qui est fait de certaines notions propres au discours nazi. […] Au sein du roman criminel, de tels déplacements constituent un appel d’air face à l’oppression policière. »
Pour l’auteur, « difficile de ne pas faire une lecture politique de Sortie de scène [6]. […] Un théâtre pris en otage, délivré par des artistes restés sur place et finalement aidés par des travailleurs : le rapprochement avec la dictature allemande est d’autant plus tentant que des piques sont lancées contre ceux qui ont les honneurs du régime. »
De même, pour Vincent Platini, « la dernière pièce de Meurtre à cinq sous [7], censée affirmer l’efficacité de la justice, prend quelques reflets malicieux. La voix officielle semble bien contestée dans cette soi-disant nouvelle de propagande policière. »

Une autre forme de distanciation par rapport aux idéaux martelés par la propagande est liée à la manière d’occulter la terreur qui ravage l’Allemagne à la fin de la guerre. « La guerre n’est pas évoquée dans L’annexe 27 [8], mais cela ne signifie pas qu’elle soit absente à la lecture. On peut ainsi la deviner en creux, dans les paisibles moments de bonheur des personnages […], parenthèse presque exotique dans l’Allemagne de 1944 ». Et Vincent Platini analyse le vol du perroquet dans le salon de la façon suivante : « l’oiseau “après avoir effectué une parabole vrombissante à travers la pièce, [ajuste] sa cible pour attraper [la feuille de papier] d’un coup de bec” : étonnant rappel des attaques aériennes que la nouvelle cherche à faire oublier. » Soit !!!! Toujours pour cette nouvelle, Vincent Platini développe de façon plus évidente les liens avec la Poste, « véritable organisation policière », et l’importance des lettres anonymes qui ont dans le Reich un rôle inverse à celui connu sous Vichy : « la critique de plus en plus féroce envers le régime trouve son mode d’expression dans les lettres anonymes envoyées par des particuliers ou des groupes de résistance ». Et, précise l’auteur, ne pas affranchir l’enveloppe est loin d’être anodin : acheter de nombreux timbres peut d’une part attirer l’attention de la police ; d’autre part, refuser d’utiliser des timbres à l’effigie d’Hitler, « c’est s’écarter des représentations de propagande, c’est déjà s’exclure de la communauté idéologique ».

Certains auteurs ont pu profiter de leur succès de librairie pour multiplier leurs critiques. C’est le cas de Werner Bergengruen, que les origines baltes, le conservatisme politique, et le passé militaire placent parmi les écrivains de l’étranger choyés par les nazis. Toutefois en 1937, il est exclu de la "Chambre de la littérature du Reich" (Reichsschrifttumskammer-RSK). Mais il continue à publier, grâce à une autorisation spéciale octroyée par la RSK en raison de sa « valeur littéraire ». En parallèle, il participe à des lectures « semi-publiques », retranscrit des textes de la «  Rose Blanche », fait circuler sous le manteau certains de ses poèmes. Il n’est pas arrêté et meurt en 1964 à Baden-Baden.
Mais il me semble peu probable que les amateurs de cette littérature divertissante aient su dénicher les sous-entendus, les références parfois inconscientes mises en évidence par Vincent Platini. Celui-ci précise disant que seuls des lecteurs en nombre limité, constituant une “contre-communauté de lecture’’, ont su saisir les messages subversifs subtilement camouflés. D’autre part « les Krimis séditieux ne représentent que quelques pages dans la masse de la production. »

3. Si la censure nazie dans un premier temps s’est peu intéressée aux romans policiers, cette littérature a ensuite été soumise aux cadres contraignants des restrictions et de la propagande.
Cette littérature de loisir pouvait paraître anodine et a servi « comme abri contre les attaques du régime. […] Parce qu’il est négligeable, le Krimi peut s’exposer sans crainte. […] Si la littérature a été vite mise au pas en Allemagne, le Krimi a pu creuser son sillon car il n’était pas considéré comme de la littérature. » Il est d’ailleurs, dans un premier temps, souvent le fait d’auteurs amateurs qui ne sont pas concernés par l’adhésion obligatoire à la RSK. Et beaucoup de bibliothèques de prêt privées ne sont qu’une activité complémentaire pour des commerçants ou des travailleuses à domicile : elles ont joué un rôle important dans la circulation des romans policiers.
Les maisons d’édition qui voient de nombreuses interdictions de vente s’imposer à leurs “grands” auteurs, se mettent, pour survivre, au roman policier, à la “petite’’ littérature de divertissement voire aux livres pour enfants. Le Krimi « permet de supporter le quotidien en détournant le regard de ce qui pourrait heurter le public. […] De fait, il a souvent pris une apparence apolitique. »

Les organismes de contrôle et de censure sont submergés par les écrits qui leur sont soumis. Ainsi, le « bureau Rosenberg » produit, en 1939, 4 256 notes de lecture mais ce sont plus de 15 000 nouveaux titres qui ont paru cette année là ! « Il faut près de deux ans avant qu’un auteur comme Michael Zwick ne soit exclu de la Chambre – ce qui lui laisse tout de même le temps de publier une vingtaine de Krimis [9]. »
Toutefois, à la fin des années 1930, les pressions sur le genre policier se font plus pressantes. Les organes de censure sont plus centralisés, de premiers titres apparaissent sur la « liste des publications nuisibles et indésirables » de 1938. De plus l’attribution du papier à chaque maison d’édition, dans le cadre de restrictions et contingentements stricts, permet de soutenir les livres conformes à la ligne du régime.
Le régime en effet cherche de plus en plus à promouvoir le “bon’’ livre populaire allemand (prix, honneurs officiels, articles de presse élogieux …). Il en diffuse sur le front en mettant à la disposition des soldats des bibliothèques de campagne.

Il s’agit dorénavant de glorifier le combat du Bien contre le Mal, de dévaloriser le ‘’criminel’’ (même s’il pourrait sembler être un “gentleman cambrioleur’’) car ce criminel est forcément éloigné des valeurs morales de l’homme nazi : force, courage, sens de l’honneur, de l’effort, attitude positive. À l’inverse, plus que le détective privé ou le policier perspicace, les Krimis doivent survaloriser les méthodes de la police, le travail scientifique des enquêteurs, représentants de l’État et donc de la “communauté raciale allemande’’. Il ne s’agit plus pour l’enquêteur de faire fonctionner en priorité ses neurones mais d’opérer des interrogatoires destinés à mettre à nu la véritable nature des suspects, sans trop s’embarrasser de respecter la loi si cela permet à la justice de s’imposer ! [10] « Sous le Troisième Reich, la loi et son application sont une affaire de volonté. […] Les tribunaux mettent l’accent sur la “mauvaise volonté’’ [plutôt malveillance] (Böswilligkeit) du criminel qui, connaissant les risques encourus, a pourtant décidé de commettre son forfait. […] Qui plaindra des criminels aussi conscients de leurs actes ? »

Il est souhaitable que le cadre de l’histoire soit ancré dans le sol germanique Heimkehr ins Reich – “retour dans la patrie du Reich’’ [retour dans le Reich par exemple pour l’Alsace]. Toutefois se pose un paradoxe très compliqué à résoudre : « comment continuer d’écrire des romans criminels alors que le crime a officiellement disparu du Reich ? » Aussi, déplacer le roman dans un autre pays permet d’imaginer un crime d’envergure désormais impossible en Allemagne. « Par ailleurs, la migration du crime est l’occasion de piquants jeux de miroir » car on peut décrire (et dénoncer) des structures “de là-bas’’ ressemblant étrangement à celles “d’ici’’ (c’est-à-dire allemandes) et faire preuve ainsi d’audace. « Car c’est bien là un des principes du camouflage littéraire : donner des gages de bonne volonté au régime pour y inscrire en creux une critique mordante. L’ailleurs permet la fiction ; le déplacement et l’ambiguïté autorisent la fronde. »

Un « bon » Krimi doit donc être, sous le Troisième Reich, un divertissement irréprochable : le lecteur n’a pas besoin de réfléchir et d’ergoter ; il lui suffit de sourire et d’acquiescer ! Vincent Platini termine son introduction en précisant que son « dernier critère de choix a été l’ambiguïté des nouvelles – condition nécessaire à la liberté d’interprétation du lecteur. »
À vous de vous faire votre opinion !

Martine Giboureau octobre-2014

Pour en savoir plus :

WÜRMANN Carsten, Zwischen Unterhaltung und Propaganda. Das Krimigenre im Dritten Reich, Berlin, 2009, 309 p. (thèse de doctorat en allemand) :
http://d-nb.info/1045859192/34

La pensée subversive contre le national socialisme est introduite dans le roman policier en contrebande par Adam Kuckhoff, membre du groupe antifasciste résistant l’Orchestre rouge dans ce livre : Strogany und die Vermißten par Peter Tarin et Adam Kuckhoff, Berlin, 1941. Kuckhoff a été exécuté en 1943 dans la prison de Plötzensee à Berlin.
Il n’y a pas de "Heil Hitler" dans tous ces Krimis.

ADAM Christian, Lesen unter Hitler : Autoren, Bestseller, Leser im Dritten Reich, Galiani Verlag Berlin, 2010, 384 p.
PLATINI Vincent, Lire, s’évader, résister. Essai sur la culture de masse sous le IIIe Reich, Paris, La Découverte, 2014, 278 p.
Quelques titres à la fin de l’article :
http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20161013.OBS9763/je-me-suis-inscrit-hier-au-parti-heidegger-chronique-d-un-nazi-ordinaire.html

HH, Hitler à Hollywood, film de Frédéric Sojcher et Catherine Rihoit
Belgique - 2011 - 87 min, Projection Ciné-Histoire, 7 février 2015, 10h30,
57 bis rue de Babylone 75007 Paris
http://www.cinehistoire.fr/event/hh-hitler-a-hollywood/

N.M. octobre 2014

PLATINI Vincent, Lire, s’évader, résister. Essai sur la culture de masse sous le IIIe Reich, La Découverte, 2015, 277 p.
http://www.nonfiction.fr/article-7456-le_divertissement_populaire_sous_la_dictature_nazie.htm

[1Dans sa nouvelle « Fatal héritage » (Die verhängnisvolle Erbschaft) présenté dans l’ouvrage de Vincent Platini, Paul Pitt, en 1937, consacre un paragraphe « documentaire » à ces gitans-trailers (sa nouvelle se passe aux États-Unis) : « Un trailer est une caravane que l’on attache très souvent à une simple Ford. C’est dans ces “maisons’’ roulantes que vivent deux millions de personnes aux USA : riches à millions ou petits “capitalistes’’, artisans, fermiers à la dérive, chômeurs, voyageant pour le plaisir ou encore pour l’aventure …. »

[2Vincent Platini, enseignant-chercheur à l’université de Kassel, a fait une thèse sur la figure du truand dans l’entre-deux-guerres Démons du crime. Les pouvoirs du truand et son instrumentalisation idéologique dans la littérature et le cinéma de l’entre-deux-guerres (Allemagne, États-Unis, France).

[3Adam Kuckhoff et John Sieg, Lettre ouverte au front de l’Est, 1941-42

[4Werner Bergengruen, Der Schacht, 1933

[5Michael Zwick, Eine Gewissenbeichte, 1934

[6Adam Kuckhoff, Der letzte Auftritt, 1938

[7C.V. Rock, Mord um fünfzig Pfennig, 1940

[8Zinn, Anlage 27, 1944

[9Michael Zwick, auteur juif, interdit en 1936, a publié 25 titres entre 1933 et 1935.

[10Hans Joachim Freiherr von Reitzenstein écrit en préface de sa nouvelle « Schwenke, simple brigadier » en 1933 : « La littérature policière, toujours en plein essor, avait pris un chemin biaisé : celui qui mène à compatir voire à sympathiser avec la pègre, et souvent même à glorifier le criminel comme une espèce de sportif ou de héros des temps moderne. Personne n’avait jusqu’à lors songé à rendre justice à l’anonyme adversaire de ces “héros’’ : l’agent de police. »