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Politique nazie, travailleurs juifs, bourreaux allemands - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Politique nazie, travailleurs juifs, bourreaux allemands

Christopher R. Browning, CR Martine Giboureau
samedi 30 avril 2016

Il s’agit de la mise par écrit de six conférences prononcées en 1999 à l’université de Cambridge.

Christopher R. Browning, Politique nazie, travailleurs juifs, bourreaux allemands,  collection Texto, Le goût de l’histoire, Tallandier, 2009, (édition originelle au Royaume-Uni 2000 ; première édition en France 2002)

Ce petit livre (201 pages de textes + 65 pages de notes, index, table des matières) est très dense et s’adresse à des personnes ayant envie d’approfondir des thèmes qu’elles ont déjà travaillés, qu’elles connaissent bien.
L’auteur indique que la Shoah (lui emploie le terme d’Holocauste) est reconnue aujourd’hui comme capitale « pour comprendre la civilisation occidentale, l’État-nation, la société bureaucratique moderne et même la nature humaine ». Il en rappelle les spécificités, distinguant la Shoah des autres génocides :
« 1) la globalité et l’ampleur de l’intention exterminatrice qui visait tous les Juifs, sans exception, tombés dans l’orbite nazie ;
2) les moyens utilisés – à savoir ceux, administratifs et techniques, d’un puissant État-nation moderne et d’une culture scientifique occidentale développée. »

Le titre de l’ouvrage est explicite : il s’agit de la mise par écrit de six conférences prononcées en 1999 à l’université de Cambridge où l’auteur aborde trois questions :
Les mécanismes complexes de la prise de décision et de l’élaboration de la politique conduisant à la « solution finale ».
Les explications du recours conjoncturel et provisoire à une main d’œuvre juive en conflit avec le projet idéologique des nazis.
Les explications du comportement des Allemands « ordinaires » mettant en œuvre à leur niveau la politique nazie.
L’auteur analyse fréquemment les diverses thèses récentes soutenues par les historiens, puis apporte une argumentation s’appuyant sur des documents peu connus pour réaffirmer ses prises de position.
Il élabore tout au long de ses conférences une chronologie très fine de la politique nazie antisémite.
Il fait fréquemment de courts résumés, présente des conclusions synthétiques qui aident la lecture de ses textes très étoffés.

Christopher R. Browning montre que les projets concernant les juifs, et leurs mises en œuvre, ne suivent pas une ligne continue, univoque, voire connaissent des retournements spectaculaires car ils sont soumis à plusieurs facteurs :
Évolution de la pensée des différents hauts dignitaires nazis, dont, bien sûr, Hitler ; poids des propositions venues de responsables intermédiaires : il y a d’intenses conciliabules, un inévitable rapport de forces entre telles ou telles personnalités, telles ou telles administrations, rivales. Cela conduit à un mélange de coopération et de compétition, pesant sur la décision finale d’Hitler et sur la traduction en mesures concrètes des exhortations du Führer. En effet, souvent, Hitler « ne donne pas d’ordres précis à Göring, Frank, les Gauleiter de l’Est et consorts, mais fait en sorte qu’ils soient mis au courant de ce qu’il veut ou ce qu’il approuve ».

Contexte stratégique (comme la nécessité d’amadouer les États-Unis avant décembre 1941) et contexte militaire. La guerre a conduit à des phases d’euphorie ou au contraire à des moments difficiles générant des difficultés matérielles imprévues et a imposé entre autres une pénurie de main-d’œuvre. Conflit donc entre des priorités concurrentes. Les décisions prises relèvent souvent d’un évident pragmatisme.
Rapports subtils entre le cadre donné « d’en haut » et les initiatives locales.
Décalage entre les objectifs réels et les prétextes utilisés rendant a priori peu compréhensibles certains choix opérés, qui peuvent parfois paraître incohérents.
Différence pendant une longue période entre juifs allemands et juifs vivant dans des territoires occupés par les nazis ou soumis à leur autorité.

Je ne vais pas résumer les thèses de l’auteur, très denses et extrêmement argumentées, mais pour chacune des trois questions qu’il a développées, présenter quelques informations éclairantes.

A. Les mécanismes complexes de la prise de décision et l’élaboration de la politique conduisant à la « solution finale ».

Pour Browning, la prise de décision de la solution finale fut progressive et s’étala du printemps 1941 à l’été 1942. Il pense que deux tournants majeurs eurent lieu : l’un au milieu de l’été 1941, l’autre au début de l’automne 1941. Pour lui, ces deux moments correspondent à deux « sommets de l’euphorie de la victoire » qui décidèrent du sort des juifs de l’Union soviétique, puis celui des juifs d’Europe. 

Entre la mi-septembre et la mi-octobre 1939, il ne s’agissait « que » d’un vaste plan d’expulsions et de déportations vers les régions à l’est du nouvel empire allemand.
Mais les « 16 et 17 septembre 1941, Himmler s’est entretenu avec Hitler […] Jusque-là, Hitler avait chaque fois refusé que la déportation des Juifs allemands commence "avant la fin de la guerre’’ ». C’est à l’issue des discussions qui ont eu lieu ce week-end qu’Hitler a décidé que cette déportation commencerait dès cet automne 1941.
En octobre 1941, « Hitler, Himmler et Heydrich – puis un cercle de plus en plus large d’initiés – prirent conscience que le but ultime de la politique antijuive du régime était désormais la destruction systématique de tous les Juifs d’Europe, et plus seulement leur massacre et leur expulsion. » Bien évidemment, il ne fut pas diffusé dès ce moment-là des ordres précis, une liste de moyens concrets. D’où la remarque de Browning que « bien des actions entreprises dans les mois suivants allaient en fait découler d’initiatives locales ou régionales. »
De nombreux aléas et la volonté de conserver une certaine respectabilité vis-à-vis du monde extérieur, conduisirent à atténuer la politique génocidaire temporairement. « Ce n’est donc qu’en mai 1942 que l’extermination des Juifs du Reich devint réellement massive et sans équivoque. »

B. Les explications du recours à une main d’œuvre juive en conflit avec le projet idéologique des nazis.

Browning analyse finement différents regroupements de main-d’œuvre juive : ghettos, camps de travail, « camps-usines » ou « zones clôturées » baptisées Arbeitsghettos ou Restghettos. [1]

Il développe les cas de quelques personnes qui font fortune en exploitant la main-d’œuvre juive, tel Globocnik « qui se targue de disposer de 45 000 ouvriers juifs [… mais dont] l’empire s’effondre brusquement en automne 1943 » quand il est muté par Himmler à Trieste.
Browning précise longuement la situation exceptionnelle de Starachowice (district de Radom, centre-ouest de la Pologne) qui comptait quatre camps-usines fonctionnant jusqu’au 28 juillet 1944 et pour lesquels de nombreux témoignages ont pu être réunis.

« Le régime nazi donna toujours la priorité à l’idéologique sur l’économique ». Mais des nuances doivent être apportées : la thèse de Browning concernant le recours à une main d’œuvre juive tient en quatre points.

1) La politique nazie concernant l’utilisation de la main-d’œuvre juive en Pologne connaît des nuances, variations selon le temps et le lieu. 

2) « De nombreux responsables allemands accordèrent une place importante aux considérations économiques, mais toujours dans le cadre des paramètres politiques et idéologiques fixés par le régime. »

3) Les différentes positions idéologiques ou pragmatiques concernant l’exploitation efficace de la main-d’œuvre juive aboutirent à des oppositions allant jusqu’au « au sabotage des autorités locales, voire supérieures. »

4) Des périodes de flottement ont existé et ont conduit à ce qu’on abandonne provisoirement l’idée de tuer systématiquement les Juifs polonais. On décide alors d’en sélectionner un certain nombre pour leur imposer « un travail productif (et intense), l’idée étant toujours cependant qu’ils seraient ultérieurement déportés ou liquidés ».

Browning dans sa longue analyse des ghettos de Lodz et Varsovie souligne que la décision de mettre au travail les juifs enfermés dans ces ghettos est une tentative pour faire face à une situation de pénuries désastreuses : il s’agissait « de les mettre au travail afin qu’ils survivent par leurs propres efforts et à leurs propres frais […] dès lors que la déportation des Juifs était reportée sine die et que la nourriture faisait cruellement défaut. »
Quand Himmler décrète que « d’ici décembre [1942] le Gouvernement général devra avoir été vidé "de toute sa population juive’’, formule qui inclut tous les travailleurs juifs, "sauf ceux détenus dans des camps d’internement’’ », la liquidation du ghetto de Varsovie fut mise en œuvre (fin juillet 1942), en application de ce brusque changement de cap venu de Berlin et en dépit des premiers résultats de l’expérience d’économie autosuffisante.
A la fin de l’année 1943, la pénurie de main-d’œuvre devient insurmontable, et donc « la campagne de destruction de la main-d’œuvre juive menée avec un acharnement obsessionnel par Himmler se ralentit. » Les prisonniers juifs encore en vie à Radom, Lodz et en Haute-Silésie orientale furent dorénavant traités « comme des esclaves corvéables à merci, mais non plus comme des objets à détruire immédiatement et jusqu’au dernier. »

C. Les explications du comportement des Allemands « ordinaires » mettant en œuvre à leur niveau la politique nazie.

Browning analyse entre autres le cas du 307ème bataillon de police qui a, avec le soutien de la Wehrmacht , perpétré à la mi-juillet 1941 le premier massacre de juifs à Brest-Litovsk. Parmi ces policiers qui ont témoigné après guerre, aucun n’a le souvenir d’un refus de tirer parmi les hommes désignés pour faire partie des pelotons d’exécution. « L’un d’eux, cependant déclare avoir prévenu son sous-officier qu’il serait incapable de tirer. À la suite de quoi il n’avait jamais plus été désigné pour faire partie d’un peloton d’exécution. »

Dans l’analyse de la situation de Brest-Litovsk, Browning montre que les tueries « résultèrent d’une interaction entre les autorités locales et le pouvoir central. » : le "sommet’’ définit les grandes lignes, les autorités locales interprètent ces instructions et les mettent en œuvre diversement. Ensuite les plus hauts responsables (Himmler, Heydrich et Daluege) reprennent « les initiatives et les mesures improvisées qui leur semblaient les plus adaptées à leurs objectifs » et les imposent à tous.

Trois responsables gérèrent Brest-Litovsk : Burat, Rolle, Rohde. Ceux-ci ont pu se prononcer contre l’application locale des ordres de Berlin mais alors leurs « initiatives et plaidoyers en faveur d’une utilisation de la main-d’œuvre juive étaient écartés d’un revers de main sans que cela porte le moindre tort à leur carrière. »
Toutefois, « il y avait une ligne rouge à ne pas franchir » : les ordres donnés devaient être exécutés et toute remise en cause des fondements de la politique nazie était très sévèrement punie.

Browning analyse longuement aussi les comportements des réservistes de l’ Ordnungspolizei , représentatifs à ses yeux des « Allemands ordinaires ». Il en tire une typologie des exécuteurs et détermine trois groupes :
1) un noyau assez conséquent de tueurs zélés et enthousiastes.
2) un groupe intermédiaire obéissant sans chercher ni à échapper aux ordres ni à les devancer quant à l’exécution de juifs. Browning souligne à plusieurs reprises qu’il pouvait sembler plus acceptable à ces exécutants de tuer des partisans que des juifs.
3) une minorité non négligeable d’hommes ne prenant pas part aux exécutions des juifs, et n’en subissant aucune conséquence.
« En revanche, le passage de l’abstention à la protestation, créait des tensions et provoquait des sanctions disciplinaires. »

Browning conclut pathétiquement cette analyse en précisant que « la présence d’un petit nombre qui s’efforçait de ne pas participer aux massacres raciaux décrétés par le régime n’eut aucun effet mesurable. »

Ce livre permet d’affiner nos connaissances en développant des exemples précis et fait la preuve, une fois de plus, qu’il est impossible de généraliser les conclusions découlant des analyses de cas particuliers.

Martine Giboureau, avril 2016

Noter que les "Allemands ordinaires" sont d’anciens policiers ou font partie de l’armée. Ce ne sont pas de simples civils.
CNRD 2017. La négation de l’Homme dans l’univers concentrationnaire nazi

[1Ce sont les ZAL für Juden, Zwangsarbeiteslager für Juden : camps de travail forcé pour Juifs.