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II. Les premiers moments à l’arrivée, CNRD 2015 - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

II. Les premiers moments à l’arrivée, CNRD 2015

La libération des camps nazis, le retour des déportés, par Martine Giboureau
mardi 27 mai 2014

Le sommaire : CNRD 2015 La libération des camps nazis, le retour des déportés

II. Les premiers moments à l’arrivée

Certains déportés ont pu bénéficier de la solidarité sans limite d’un petit groupe d’amis pendant le calvaire des camps. Leur angoisse permanente était alors d’être séparé-e des autres lors d’un transfert, d’une désignation pour un nouveau Kommando.
Or, au retour, ces liens si forts se dissolvent forcément, chacun, chacune devant retrouver une existence personnelle, individuelle après n’avoir été qu’un numéro accroché à quelques autres numéros.

Je flottais au milieu de cette foule qui glissait tout autour de moi. Et soudain, je me suis sentie seule, seule au creux d’un vide où l’oxygène manquait […]. Où étaient-elles ? J’ai constaté leur disparition quand il était trop tard pour les appeler, trop tard pour courir à leur recherche […]. Où êtes-vous Lulu, Cécile, Viva ? Charlotte Delbo [1]

De même, Gilbert Michlin raconte cette solitude lors du retour :

De Schwerin, dans la zone soviétique, nous sommes passés dans la zone britannique. […] Habillés en civil, nous passons ensuite dans la zone américaine. Petit à petit, j’ai perdu mes camarades qui l’un après l’autre sont partis de leur côté. Et c’est donc seul, avec d’autres déportés que je ne connaissais pas que, quelques jours plus tard, je prends le train pour Paris.  [2]

Sam Braun ressent une intense vexation pour ne pas dire une nouvelle humiliation à son retour : l’interrogatoire
 

Je me suis retrouvé assis dans un fauteuil et j’ai été interrogé par un agent du deuxième bureau français, le service de contre-espionnage. […] L’agent chargé de m’interroger m’a demandé mon nom, mes prénoms, mes date et lieu de naissance, où j’étais au moment de mon arrestation, les camps dans lesquels j’avais vécu et un tas de questions que je me suis efforcé d’oublier. [Les autorités françaises craignaient que des responsables nazis se mêlent aux rapatriés et échappent ainsi à l’épuration. Ce n’est qu’après l’interrogatoire qu’on lui] a remis la fameuse carte de déporté couverte de tampons, avec sept mille cinq cents francs de l’époque, des tickets pour une paire de chaussures, un costume et l’alimentation, et on m’a déposé dans une chambre de l’hôtel Lutétia. [3]

On peut remarquer qu’il n’y a pas que les Français qui soient soupçonneux. Madeleine Goldstein, quand elle passe en zone américaine, subit la même chose : 

Je fus admise dans une caserne où je commençai par subir un interrogatoire en bonne et due forme. Les Américains étaient méfiants. Ceux qui réclamaient leur protection étaient-ils tous des réfugiés, des rescapés des camps ? Ne s’était-il pas glissé parmi eux des collaborateurs de l’armée allemande, voire des nazis ? [4]

Le film de Virginie Linhart, Après les camps, la vie … présente un film des Actualités cinématographiques de 1945 qui montre une affiche disant : «  Profitant de vos convois pour rentrer en France, des agents de l’ennemi s’infiltrent parmi vous … Certains rapatriés peuvent vous paraître suspects. ». Le commentateur insiste sur ces ennemis réussissant à pénétrer en France, profitant de l’émotion et de l’organisation de convois rapatriant les déportés. Les images montrent une arrestation d’un de ces ennemis démasqué !

 

 Premiers contacts avec la France

pas toujours à la hauteur des espérances.

Yvette Lévy raconte que, lors de son rapatriement par train (wagon à bestiaux), à Longuyon, la Croix Rouge la passe au DDT et une « dame », impeccablement habillée dans son uniforme, lui donne un peu de chocolat Menier « du bout des doigts ». Yvette garde beaucoup de rancune vis à vis de la Croix Rouge !
Madeleine Goldstein précise :

Je rentrai au pays par le nord [en camion piloté par un soldat américain]. Inutile de dire que mon bonheur n’était pas complet : j’étais malade, éreintée, persuadée surtout de n’avoir plus de mari, anxieuse de savoir ce qu’était devenue ma fille. Et puis il y avait des tracasseries.
Beaucoup de déportés ont connu des mésaventures à leur retour au pays, beaucoup étaient des malentendus. A peine avais-je franchi la frontière et renoué avec la mère-patrie que les gendarmes me firent le reproche de n’avoir pas pillé l’ennemi. J’avais voyagé avec des femmes du STO qui, selon l’expression en vigueur dans les camps, avaient pu ‘’s’organiser’’, autrement dit voler de menus objets : petites cuillers en argent ou autres ; et moi, je débarquais les mains vides ! Comment était-ce possible ? Je sentis que je commençais à me faire mal voir.

Sam Braun explique la terrible déception quand il se retrouve sur le sol du Bourget et qu’il n’y a personne pour accueillir les déportés de retour :

 Je pensais être attendu et accueilli avec chaleur. J’étais si heureux de revoir la France ! Mais à la place de cette France idéalisée et dont j’avais tant de fois rêvé, je n’ai trouvé qu’un vide incroyable. […] J’avais cette étrange impression que notre présence gênait. […] Le moraliste dit avec quelque raison qu’on est toujours responsable de ce qu’on n’a pas empêché. Ceux que nous croisions avaient-ils ce sentiment de responsabilité ? A tort ou à raison, j’ai découvert, à mon retour en France, l’indifférence, le silence et la gêne.

Mais d’autres au contraire reçoivent un accueil très chaleureux.
Madeleine Goldstein raconte ce qu’a vécu son mari, Jacques Goldstein : 

Jacques rentra par le chemin de fer, dans un wagon où, pour les soigner, on avait aligné les malades sur des litières de paille. Parvenu en France, le train poursuit sa route s’arrêtant de village en village. Dans les gares, les gens pleuraient ou bien jouaient de la musique, entonnaient ‘’La Marseillaise’’ et se montraient impatients de venir en aide aux survivants en leur apportant des cerises et des œufs. Mais de quelle sorte d’aide les rescapés des camps avaient-ils besoin ? Ils ne pouvaient même plus manger. Ils peinaient à survivre ; Jacques, par ses paupières mi-closes, regardait ces Français pleins de joie. Comprendraient-ils jamais ce qui s’était produit ?

  L’hôtel Lutétia

La prise en charge à l’arrivée en France est largement dominée par le passage à l’hôtel Lutétia. Toutefois, ce n’est pas forcément la destination immédiate dès l’arrivée à Paris :

Plaque sur l’hôtel Lutétia
Photo U.H.

L’hôtel Lutetia

Jean-Louis Steinberg, revenu en avion, a atterri au Bourget.

[Il a été alors conduit] dans un grand restaurant de la Place des Ternes où un excellent repas pas trop lourd nous a été servi. A la fin du repas, nouveau voyage jusqu’à un gymnase du boulevard Brune où nous avons été soumis à un interrogatoire de sécurité. […] j’ai appris par la suite que toutes ces informations [son appartenance au PCF et la résistance en France puis au camp] ont été consignées dans mon dossier de la Direction de la Sécurité du Territoire (DST) et qu’elles ont été transmises à la CIA, la DST américaine. […] Les formalités remplies, on nous a conduits à l’Hôtel Lutétia.

À l’hôtel Lutétia, une organisation, mobilisant les services de l’État, les forces alliées, la Croix-Rouge, de nombreux scouts, est mise en place. Un lit, des repas, un interrogatoire serré, une radio pulmonaire sont les premières étapes auxquelles sont soumis les arrivants.
Ils doivent aussi faire face aux nombreuses personnes brandissant des photos d’avant-guerre et questionnant : les avez-vous rencontrés ? Où sont-ils ? Cette effervescence est déstabilisante pour les déportés qui y sont brutalement confrontés.
Liliane Lévy-Osbert exprime cette sorte de désarroi :

Quelle foule ! Trop de monde, trop de bruit, trop de sollicitude. De nouveau [5], la foire aux photos, aux questions, aux non-réponses. Nous sommes accaparées, agrippées, happées. Le service d’ordre nous protège, nous sommes ballotées, interpellées, embrassées. Nous sommes complètement étourdies, abruties, éberluées.
S’il vous plait, encore quelques temps, quelques moments, quelques instants pour nous reprendre. Nous planons, nous ne comprenons pas ce qui nous arrive, tout tourne, tourne, dans une confusion indescriptible. »
Francine Christophe décrit la situation quotidienne : « De notre fenêtre, au premier étage [de l’hôtel Lutétia], à gauche du porche d’entrée, je me penche et regarde. Au centre du boulevard Raspail, un large trottoir, sur lequel de grands panneaux de bois présentent à la foule les noms des rescapés, à chaque nouvel arrivage. Les gens s’agglutinent, anxieux, contre les affiches. De temps en temps, quelqu’un pousse un cri de joie et se précipite dans l’hôtel, un autre se met à trembler d’émotion sans pouvoir bouger, un autre encore s’évanouit. […] J’en vois qui reviennent chaque jour, une fois, deux fois, trois fois, et qui s’en repartent le dos courbé, las, anéantis. Tant d’entre eux reviendront ainsi, jour après jour, consulter les listes, jusqu’à leur suppression, jusqu’à la fermeture de l’Hôtel Lutétia.

Certaines remarques sont humiliantes : « Qu’ont-elles dû faire celles-là avec les Boches pour revenir alors que ma fille y est restée ? »
Sarah Montard était habillée de bric et de broc pour son retour : un pantalon d’homme remontant jusqu’à la poitrine, un bandeau pour cacher ses cheveux très courts – ce qui lui a valu une réflexion au Lutétia : « Elles étaient quand même coquettes, là-bas … »
Madeleine Goldstein vit mal les différentes procédures : « Je dus répondre aux questions soupçonneuses – certains devaient les juger blessantes – que l’on posait aux déportés dans le but de démasquer les éventuels collabos susceptibles d’avoir sauvé leur peau en endossant la défroque des victimes. » Elle détaille quelques pages plus loin l’atmosphère au Lutétia : « Le hall de l’hôtel semblait une ruche bourdonnante divisée en compartiments et bureaux. On y orientait les déportés capables de témoigner et de fournir des informations aux nombreuses familles qui accouraient à chaque arrivage, en quête de nouvelles de leurs disparus. »
Gilbert Michlin précise :

 Nous sommes emmenés à l’hôtel Lutétia où je suis, comme les autres, soumis à un interrogatoire en règle. […] Des fiches antérieurement constituées furent utilisées à cette occasion pour vérifier les dires de ceux qui étaient interrogés. Ces fiches étaient celles qui avaient déjà servi à Drancy.[…] Me voilà officiellement déporté racial – le nom sera bientôt abandonné pour celui de ‘’déporté politique’’.

Joseph Huppert, est quant à lui, très sensible à l’accueil chaleureux voire généreux reçu à Paris : Il est resté une semaine au Lutétia et a hautement apprécié la « chaleur humaine [qui] redonnait le courage de vivre » ; des marchandes refusaient son argent …
Stanislas Tomkiewicz évoque cette même générosité/solidarité :

 [J’allais au cinéma] ; en voyant ma tête, la caissière avait refusé que je paye. J’avais le cinéma gratuit, c’était très chouette. La même chose se produisait un peu partout : je n’avais pas d’argent, mais j’avais tout ce que je voulais. Un jour, j’étais allé au Bon Marché avec un micro-pécule pour m’acheter un plan de Paris. […] Quand j’avais sorti mes sous, j’avais vu la vendeuse courir chez son supérieur. Il était venu, ils avaient fait des conciliabules, et j’avais eu mon plan de Paris gratuit, avec une babiole en plus. Pourtant, je sentais le métèque à quatre lieues à la ronde et je parlais à peine français ; c’est pour ces souvenirs lumineux que je suis tellement attaché à la France.

Gilbert Michlin redécouvre au Lutétia le bonheur des choses simples : « J’ai l’impression, dans ce lit moelleux, dans ces draps propres, enveloppé dans cette couverture douce, qui peut être douce quand je croyais qu’elle ne pouvait être que rugueuse comme celle que j’avais aux camps, d’être dans un nuage. En quelques jours, je retrouve des sentiments oubliés : le confort, le plaisir. »
De même, Stanislas Tomkiewicz évoque « une vraie suite pour moi tout seul, une petite chambre à coucher meublée à l’ancienne, un salon plein de meubles précieux et de bibelots – j’osais à peine y circuler de crainte d’abîmer quelque chose -, un lit élastique, des draps blancs tout propres, des couvertures à la française. »
Edith Davidovici insiste plutôt sur la nourriture mise à leur disposition au Lutétia : « Nous descendîmes au restaurant, où une table immense était dressée pour tous avec des mets délicieux, des hors-d’œuvre variés dont nous ne nous rappelions même plus l’existence et sur une autre table, il y avait toutes sortes de fruits à notre disposition. 

Gabriel Bénichou raconte dans le film de Virginie Linhart Après les camps, la vie … son insatiable appétit, alors qu’il était au Lutétia : « On prenait le petit déjeuner mais en plus je mangeais du pain d’épices, des gâteaux. A midi, on sortait et avec d’autres tickets on allait dans un autre restaurant. L’après-midi, on mangeait des quantités de choses qu’on avait dans les colis. Et le soir, encore deux restaurants et en rentrant, à minuit ou une heure, encore de la confiture … Sans arrêt, sans arrêt, on mangeait. On avait tellement souffert de la faim que, même si on n’avait plus faim, on sentait le besoin de manger comme une vengeance de tout ce dont nous avions souffert. » 

Au Lutétia Mado Roland [6] a une grande chambre pour elle seule ; elle mange à sa faim, prend des bains et pense rester là où elle est si bien pour toujours. Elle a répondu invariablement aux questions qu’on lui posait qu’elle avait habité Paris mais que son appartement avait été démoli ; qu’elle avait eu des soeurs mais que tout le monde était mort. Elle était dans l’incapacité de comprendre que la vie « normale » ait pu continuer. D’ailleurs, pour elle, ces deux ans avaient été une éternité et personne n’avait pu y survivre dans son esprit. Toutefois les responsables du Lutétia ont fait des recherches et l’ont faite appeler pour lui annoncer qu’elle avait encore deux soeurs sur Paris qui la cherchaient. On lui indique l’adresse où les trouver (le logement de son père avait été réquisitionné pour loger une femme de prisonnier, victime de bombardement) ; on lui donne un ticket de métro et elle se retrouve seule dans Paris ! Dans le métro elle a très peur ; elle se sent enfermée dans cet espace carrelé de blanc ; elle pense être suivie. Elle arrive quand même au bon endroit et retrouve sur le quai sa soeur libérée de Mérignac qui se met à pleurer en la reconnaissant. Mado la menace : « Si tu pleures, je m’en retourne ! ». Mado n’a jamais pleuré durant sa déportation ni à son retour : les larmes lui étaient impossibles.

Certains déportés qui ne sont pas restés au Lutétia, pouvant rentrer chez eux, doivent toutefois y revenir pour les diverses formalités.
C’est ce que raconte Albert Bigielman :

Nous sommes revenus plusieurs fois à l’hôtel Lutétia, durant la journée, pour mettre au point nos nouveaux papiers et toucher un peu d’argent. On pouvait aussi recevoir des vêtements. Nous entrions par une petite porte sur le Boulevard Raspail et non pas depuis la place. [Ils bénéficient aussi du réfectoire]. Après les visites de divers ordres, et les papiers réglementaires en poche, il s’est produit à l’hôtel Lutétia un événement très important : la dispersion de notre groupe. Chacun, en effet, est reparti de son côté. Il n’y a eu aucune embrassade, aucun au revoir, aucune cérémonie. Rien.

Toutefois, certains déportés n’ont pas bénéficié des possibilités du Lutétia.
Ainsi Henri Borlant, revenu à Paris le 16 avril 1945, ne connaît pas le passage au Lutétia car celui-ci n’est pas encore organisé pour recevoir les déportés de retour.
Charles Baron, rentre le 17 septembre 1945, trop « tard » pour bénéficier de la moindre structure d’accueil. Un camion militaire l’a déposé à l’adresse qu’il avait indiquée (l’appartement familial étant occupé, il est hébergé chez une tante).
Henry Bulawko explique : « Ramené à la maison par mon frère, je n’ai pas connu l’Hôtel Lutétia où l’on avait installé les services d’accueil pour les rapatriés. De ce fait, je ne suivis pas la filière normale pour régulariser ma situation. »
Suzanne Birnbaum est directement rapatriée à Lyon (par avion, d’où un atterrissage à Bron). Elle y entend en sanglots La Marseillaise.

 Tout le monde nous entoure : aviateurs, dames de la Croix-Rouge et beaucoup d’autres. [Elle boit quatre bols de chocolat]. Tant pis si j’en meurs, c’est trop bon. Je ne peux pas y résister. Nous fumons, nous parlons, nous répondons aux questions de tout le monde. […] Nous repartons en car pour un autre centre de Lyon. Lorsque nous traversons la ville, les Lyonnais nous font de grands signes de bienvenue et de sympathie. Ce que c’est beau la France, et chic les Français ! Nous arrivons dans ce centre d’accueil et on nous installe dans un immense hall, devant de grandes tables. Des dames se précipitent et nous offrent du café, du lait, du chocolat, de la bière, de la limonade. Nous voulons tout à la fois. [Elle peut aussi goûter au ’’bon pain de France’’, aux fromages et même à des cerises …]. Enfin, on vient nous chercher pour la vérification de notre identité et l’établissement de nos cartes de rapatriées. On doit aussi nous vacciner, nous doucher, nous faire des prises de sang, et tout et tout … Mais, d’abord, on nous emmène … dîner ! […] Vers minuit, toutes les formalités obligatoires remplies, lavées, pesées, radiographiées, nous nous rendons à Lyon-Perrache, autre centre d’accueil. […] A l’hôtel de Bordeaux, on nous donne, à notre grande joie, une chambre à cinq lits. Nous revoilà ensemble, les cinq malades de la chambre de Theresienstadt, pour le dernier soir. [… Elles prennent le train le lendemain à 10 heures : c’est le 6 juin 1945]. Enfin, nous arrivons. Paris, mon vieux Paris. Nous sommes follement émues. Notre cœur bat. Viendra-t-on nous chercher ? […] De nouveau, nous entendons jouer La Marseillaise ; on nous présente les armes. Je reste là, plantée près d’un agent, regardant de tous mes yeux. [Elle retrouve son frère]. Je me jette dans ses bras et pleure comme une Madeleine.

 Les déportés à la rue

Retrouver un membre de la famille qui peut accueillir le déporté est une obsession. La différence est grande entre les déportés qui ont été les seuls de leur famille à subir ce drame et ceux dont les parents, les enfants, les frères ou sœurs ont aussi connu ce sort et dont ils sont certains qu’ils ne reviendront pas.
Le logis familial n’est pas toujours accessible. Les appartements des familles juives déportées avaient été réquisitionnés. Les déportés les retrouvent à leur retour occupés par des familles relogées. Ce fut souvent long de multiplier les démarches administratives, voire judiciaires pour récupérer leur bien.
Parfois, le sort s’est acharné et ceux qui sont restés en France ne peuvent pas être à l’arrivée du déporté.
C’est ce que raconte Jacques (Mesure de nos jours), détaillant à Charlotte Delbo son retour en Charente :

 Vous êtes sûr que votre maison existe toujours ? Il y a eu de gros bombardements dans ce quartier là”. J’ai été décontenancé. Je n’avais pas prévu cela. Des bombardements, oui, certes, je savais qu’il y en avait eu, et heureusement, mais dans mon quartier … Non, je n’avais pas prévu cela. […] Bien avant d’arriver à la hauteur de la maison, j’ai vu. Je me suis arrêté. J’ai dit : ‘’C’était là. – C’est vous le fils des Dumont ? Pardonnez-moi, je ne vous ai pas reconnu. Vos parents ont été tués dans le bombardement.’’

Des déportés se sont retrouvés totalement démunis, à la rue.
Frania Haverland quitte le Lutétia avec un carnet de tickets de métro, quelques affaires, un peu d’argent. Elle ne parle pas le français. Elle a erré trois ou quatre jours, dormant à l’hôtel. Quand elle s’est retrouvée sans argent, un soldat polonais lui donne l’adresse de la Croix Rouge polonaise : elle est envoyée au centre d’accueil de juifs, rue Lamarck puis rue Guy-Pantin.
Le retour de Henry Wolf [7] à Paris a été un calvaire : on lui donne un costume usagé en flanelle synthétique trop chaud pour la saison, une chemise usagée, une paire de chaussures aux semelles de bois, du savon, des tickets de métro, 3 000 francs et on l’a laissé partir « dans la nature ». Il trouve l’appartement loué par ses parents avant guerre occupé par un sinistré : il ne sait pas où aller, où dormir. A la Bastille, une prostituée lui refuse le gîte ; il a couché sur les bancs. Il retrouve toutefois des copains de « là-bas » ; dans un restaurant rue F. Duval, et derrière les Buttes Chaumont ; ils ont droit à des repas. Il a trouvé ainsi sa « vraie » famille, ses « frères ». Avec son groupe, ils font les 400 coups. ’’Nous n’étions personne, nous n’avions personne.’’
Esther Senot est restée deux semaines au Lutétia. Personne n’est venu la chercher. Elle quitte le Lutétia avec un peu d’argent et un bon de logement dans un hôtel boulevard Magenta, ainsi que des bons pour des repas. Elle se retrouve seule et vit la pire période de son existence : elle est sans aucun soutien, sans objectif. Les gens sont indifférents, incrédules. Elle trouve un travail dans une fromagerie mais tombe malade et doit être hospitalisée. Son amie Marie la retrouve, la loge chez elle à Saint Ouen. Mais Marie se marie et Esther doit partir. Elle se retrouve de nouveau seule dans une chambre de bonne, connaît une profonde dépression, tente de se suicider ; elle est internée dans un hôpital psychiatrique et se voit prescrire de fortes « drogues ». Toutefois, elle a un sursaut de vitalité, abandonne les médicaments, trouve un travail de vendeuse et se marie.

Des témoins insistent toutefois sur les solidarités individuelles dont ils ont bénéficié.
Jacques Altmann [8] a été aidé par Jules Romains, ami du père d’un déporté rencontré pendant sa convalescence. Jules Romains l’a logé gratuitement, précisant : « Tu peux rester ici autant que tu voudras. Je sais que tu n’as pas de famille. Tous les dimanches, tu viendras déjeuner avec nous. ». Il lui donnait même un petit billet de temps à autres. Jules Romains et sa femme ont su le comprendre moralement. Ils l’ont écouté. Jacques Altmann leur a raconté le camp, le travail sur la rampe, les milliers de personnes qui y arrivaient … Ils l’ont même enregistré sur un magnétophone, le premier qu’ait vu Jacques.
La personne connue lors de l’été 39 dans le Loir et Cher, accueille bénévolement pendant au moins deux mois, Mado Roland et son beau-frère pour qu’ils « se refassent une santé ». Mado en garde le souvenir de fêtes et banquets incessants. Elle fait ensuite un court séjour dans une chambre réquisitionnée dans une sorte d’hôtel meublé délabré et plus ou moins mal famé. Ensuite elle s’installe pendant quelques mois chez des amis de son père, « vrais » communistes, particulièrement généreux puisqu’elle couche dans leur chambre, l’appartement n’étant composé que de 2 pièces en rez-de-chaussée avec barreaux aux fenêtres. Mado fait des cauchemars, réclame dans son sommeil des pâtes si bien que son hôtesse lui prépare tous les soirs une gamelle pour la nuit.
Madeleine Goldstein précise un contexte peu connu :

Le soutien le plus significatif qui nous fut fourni ne vint pas des autorités publiques, mais de particuliers qui passaient des petites annonces pour offrir leur aide aux déportés et leur permettre de se rétablir. Certains Français, semble-t-il, commençaient à prendre conscience du fait que ces gens revenus d’Allemagne et de Pologne y avaient vécu des épreuves inhumaines. Ils tenaient à manifester leur solidarité, à faire un geste, à l’heure où la vie quotidienne reprenait ses droits, alors que s’éloignaient des temps où avaient triomphé la peur et le chacun-pour-soi. [… Une proposition les intéresse,] celle d’un M. Sévenier, maire de Lalevade-d’Ardèche, hôtelier et restaurateur. […] Peut-être s’était-il ému en voyant dans les journaux les survivants fixer sur l’objectif des reporters leurs yeux hallucinés. En tout cas, il était décidé à rendre service à quelques-uns. Nous sommes directement partis de Lyon pour Lalevade où nous attendaient notre chambre et notre table. […] Nous avons séjourné environ un mois chez Sévenier. Nous nous y sommes reconstitués, puisque nous avons chacun repris trente et un kilos – un par jour ! […] Au terme du séjour, nous avons demandé à M. Sévenier combien nous lui devions. – Pas un sou, répondit-il. C’est la maison qui invite ! » Ils sont ensuite hébergés un mois par une maison de repos à Dinard. Et leur fille part après ces deux mois pour Bruxelles « où elle allait passer plusieurs semaines, invitée par une famille désireuse elle aussi de “faire quelque chose”.

En effet, il a d’abord fallu se refaire une santé. L’extrême maigreur est un lourd problème : les poids indiqués au retour sont d’une trentaine de kilos y compris pour des hommes de taille adulte.
Charles Baron a eu l’impression d’avoir gardé la peau encrassée pendant des mois après son retour en France.
Quelques uns sont restés dans leur famille.
Yvette Lévy a longtemps dormi par terre car elle ne pouvait pas supporter un matelas ni des draps ! Elle est allée en Alsace, dans sa famille : en 3 mois, elle a repris 30 kg. (Elle a été « reconstituée » à coup de fromage blanc, sa famille vivant dans une petite ferme et ayant une vache).

 Se refaire une santé

Beaucoup ont connu de longs mois d’hôpital et de sanatorium. Certains ont dû réapprendre à marcher.
Stanislas Tomkiewicz dresse un réquisitoire très dur de la Salpêtrière :

Je me rappelle encore le déroulement des visites, c’était une vraie dérision : les médecins s’arrêtaient moins d’une minute devant chaque lit ; ‘’Ca va ? Ca va ? Ca va ?’’ Et quand quelqu’un mourait, on le recouvrait d’un drap ; c’était tout. Des déportés, ils auraient pu en sauver des dizaines, peut-être même plus, et ils les laissaient tout bonnement mourir. Il y avait à cela deux raisons : d’une part, ils pensaient ne pas savoir les soigner, ils se disaient : ‘’C’est au-dessus de nos forces, on n’est pas faits pour soigner des trucs pareils’’ […]. Mais il y avait une deuxième raison, très nette, et qui m’a été confirmée bien plus tard par des infirmiers cégétistes de la Salpêtrière : les médecins, plutôt pétainistes, n’avaient pas envie de soigner ces Juifs, ces communistes, cette racaille venue des camps.

Victor Pérahia explique combien ces longues hospitalisations pouvaient être vécues comme une nouvelle privation de liberté : A l’hôtel Lutétia « on décela des lésions pulmonaires et, après un examen approfondi, que j’étais tuberculeux contagieux. L’hospitalisation à la Salpétrière fut immédiate. Ma liberté, tellement désirée, n’avait pas duré longtemps. Pour moi, cette hospitalisation était un nouvel internement. […] Mon état nécessitait, aussi, un séjour en sanatorium. Il m’a fallu repartir loin de chez moi, dans un nouvel univers où régnait la discipline. Ce fut pour moi très dur à supporter et à admettre ! Et l’absence de liberté ! […] Après trois années d’internement, je me retrouvais malade et seul, éloigné de chez moi. […] Je savais que j’étais condamné à rester dans ce sanatorium au moins deux ans, temps nécessaire à ma guérison. C’était très dur à vivre. »

Les problèmes de santé peuvent se déclencher nettement après le retour.
Henri Borlant raconte qu’il se sent plutôt en bonne forme en avril 1945 car à la cantine du camp où il était affecté en dernier, il mangeait à sa faim. Il a donc récupéré très vite car, dit-il, il était heureux de vivre. Toutefois il a dû aller en maison de repos (Lourdes, Annecy …). Mais c’est quelques années après son retour qu’il développe une tuberculose pulmonaire d’où trois mois d’hospitalisation puis sept mois de sanatorium … en forêt noire (Allemagne) !
Nadine Heftler,Le jour d’après, pèse à son retour 36 kg pour 1,60m ; le pédiatre a seulement prescrit du repos et de la nourriture : elle est alors restée dix jours au lit puis est partie à la campagne (un mois dans l’Indre). Mais elle est victime d’une pleurésie en janvier 1946 (elle se sentait invulnérable et était sortie en chemise de nuit sur le balcon en plein hiver, très rude cette année-là) : elle reçoit alors des soins à Paris puis vit sa convalescence à Villard-de-Lans de février à juillet 1946 dans une pension très stricte, « à l’ancienne » et, toujours à Villard, chez des amis pendant un an. Elle est victime de la tuberculose lors de sa première année de médecine soit quatre ans après sa pleurésie : elle doit encore se soigner pendant trois mois puis reprend ses études presque normalement. Ses proches considèrent qu’elle a mis dix ans à se remettre physiquement ; elle s’est toutefois sentie beaucoup mieux au bout de six ou sept ans.
Joseph Huppert, au moment de l’évacuation du camp devant l’avancée des Soviétiques, a un abcès à la jambe qui l’empêche de marcher. Il pèse 36 ou 38 kg pour 1,82m. Il est obligé, une fois arrivé en France, de porter un appareil orthopédique. Un spécialiste de Cochin exige qu’il passe un an en sanatorium avant de l’opérer de sa jambe : Joseph refuse. Mais, en avril 1946, il ne peut plus marcher ; il est opéré en juin 1946 à la Salpêtrière ; il subit une rééducation et peut ensuite marcher normalement.

Certains ne retrouvent jamais une situation médicale leur permettant de vivre « normalement ».
Ainsi Julia Slusarczyk(Le convoi du 24 janvier) a connu de multiples hospitalisations dès la libération, en Suède, à l’Hôtel-Dieu, à la Pitié, à Valence. Elle est reconnue invalide à 100% en 1960, ce qui lui permet de toucher une petite pension ; elle fait de la confection quand elle n’est pas malade.
Tous constatent qu’à l’époque, on ne prenait pas garde à la nécessité d’aider à surmonter les grands traumatismes, et donc qu’aucune « cellule psychologique » n’a été mise à leur disposition.
Frania Haverland pleure beaucoup au Lutétia, ne sachant pas quoi faire, où aller et se méfiant de tout le monde. Une fois laissée dans Paris, elle est une vraie « sauvageonne », ayant peur de tout le monde et en particulier des policiers. Elle a besoin de l’environnement des déportés dans les centres d’accueil même si entre déportés ils ne parlent pas de leur déportation. Elle a mis des années à « être une personne convenable ».
Sarah Montard veut s’intégrer et va avec ses camarades de lycée aux surprises-parties mais, au milieu des réjouissances, elle doit s’isoler car elle a des moments de tristesse épouvantable : elle dit « avoir mal aux autres ». Elle cauchemarde chaque nuit ; « pourquoi suis-je vivante et eux morts ? ». De plus, elle subit des réflexions quand elle passe en priorité chez sa tante crémière et qu’elle montre son numéro : « On croyait qu’on les avait tous tués ces juifs » ; du fait de ses cheveux très courts on la prend pour une « tondue ». Elle estime avoir été en danger (elle aurait pu se droguer) et s’en être sortie grâce aux Auberges de jeunesse et la vie au grand air, le camping, les randonnées …

Beaucoup expliquent qu’ils sont devenus comme insensibles, sans compassion pour quiconque.
« Mes émotions, après ce que j’avais enduré, s’étaient comme tues et ce, pour fort longtemps. Depuis cette période, elles ne sont plus trop visibles, comme je n’ai pas ressenti ce que les gens appellent ‘’le malheur’’ ou le ‘’bonheur’’, jusqu’à mon mariage et la naissance de ma fille. Pour une partie, le reste du monde, hors ma famille la plus proche, m’indiffère encore aujourd’hui. » écrit Albert Bigielman J’ai eu douze ans à Bergen-Belsen, Le Manuscrit, 2005.
Ginette Kolinka (Nombreux témoignages) raconte : « [A mon retour], j’étais dans un tellement triste état, 29 kg à peine, cheveux rasés, qu’avec mes 20 ans, [on me confondait avec mon frère], un garçonnet de treize ans. En ouvrant la porte, c’est dans les bras de ma mère que je suis tombée et en me conduisant dans le canapé car je ne tenais pas debout, elle m’annonce : "On va me donner des nouvelles de ton père et de Gilbert." Et moi, sans la préparer doucement à ce que je vais lui apprendre, brutalement, je lui dis ! "Des nouvelles !? Ils ont été gazés en arrivant et leurs corps brûlés !" Le remords m’a hantée jusqu’à maintenant, mais ce remords je ne l’ai eu que beaucoup d’années après mon retour. J’avais alors perdu toute sentimentalité. »
Charlotte Delbo écrit : 

Tout était incompréhensible. Et que tout soit incompréhensible m’était indifférent. Je n’avais aucune curiosité, aucune envie de rien savoir. […] On m’a dit que mon absence au monde avait duré longtemps. […] Je ne parvenais pas à me réhabituer à moi. Comment me réhabituer à un moi qui s’était si bien détaché que je n’étais pas sûre qu’il eût jamais existé. […] Etais-je vivante pour avoir un après, pour savoir ce que c’est qu’après ? Je flottais dans un présent sans réalité. (Mesure)

Stanislas Tomkiewicz analyse sans indulgence son état d’esprit à la Salpêtrière : 

Je méprisais tous ceux qui ‘’n’en étaient pas’’, qui n’avaient pas eu l’honneur et la joie de connaître les ghettos, les camps, les charniers, les morts, les wagons, les coups de fusil dans les rues vidées par terreur, ou les coups de feu du haut des miradors saillant des barbelés : c’étaient des sous-hommes, des incomplets. Je méprisais, j’enviais, je ne comprenais pas, j’admirais tous ceux qui n’avaient pas eu de famille massacrée, tous ceux qui vivaient parmi les vivants, qui n’avaient aucun mort à qui penser. J’enviais, j’admirais, je méprisais, je détestais tous ceux qui avaient un chez-soi, un foyer, un feu, une table, un lit autre que celui de l’hôpital, une armoire remplie de vêtements autres que ceux qu’ils portaient. Je ne comprenais pas qu’on puisse être ‘’normal’’. […] Moi, j’étais sans attaches, j’étais à la Salpêtrière et je me promenais d’une salle à l’autre, gonflé d’orgueil, rempli de crainte, me répétant : ‘’Je n’ai besoin de personne, personne n’a besoin de moi, je ne dois rien, je n’ai pas de dettes, je n’ai pas peur. Sous mes paupières, il y a tant de morts que les trois, quatre morts par jour d’ici me laissent froid, insensible, indifférent.’’

Martine Giboureau, mai 2014

"Les pouvoirs publics n’ont pas, début 1945, pleinement conscience des sévices subis dans les camps. Les structures sociales ou médicales ne sont pas adaptées à la difficile réinsertion des rescapés. Les Résistants-déportés créent donc leurs propres structures pour les accueillir." :
http://lutetia.info/?page_id=857
La suite Raconter au retour

[1Mesure de nos jours

[2Aucun intérêt au point de vue national, Albin Michel, 2001

[3 Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu, Albin Michel, 2008

[4On se retrouvera ; l’amour au-delà de l’enfer, France Loisirs, l’Archipel, 2006

[5Déjà à Lille, Liliane avait noté que « des pauvres gens cherchent, demandent, interrogent, photos à la main »

[6Entretiens avec l’auteure de cet article

[7Enregistrement UDA du 20 avril 2004

[8Enregistrement de son témoignage en 2004


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