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III. Raconter au retour, CNRD 2015 - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

III. Raconter au retour, CNRD 2015

La libération des camps nazis, le retour des déportés, par Martine Giboureau
mardi 27 mai 2014

Le sommaire : CNRD 2015 La libération des camps nazis, le retour des déportés

III. Raconter au retour

  Le besoin de raconter

Le besoin de raconter est pressant ainsi que le dit Primo Levi, [1] :

 J’avais commencé à écrire [ce livre] là-bas, dans ce laboratoire allemand, au milieu du gel, de la guerre et des regards indiscrets, et tout en sachant bien que je ne pourrais pas conserver ces notes griffonnées à la dérobée, qu’il me faudrait les jeter aussitôt car elles m’auraient coûté la vie si on les avait trouvées sur moi. Mais j’ai écrit ce livre dès que je suis revenu et en l’espace de quelques mois, tant j’étais travaillé par ces souvenirs. [2]

Raconter dès que cela semble possible se heurte très vite à l’incapacité d’entendre de la part des interlocuteurs.
Robert Antelme explique ce mur qui se dresse de suite : 

[Devant le spectacle des déportés] il n’y a pas grand-chose à leur dire, pensent peut-être les soldats [américains]. On les a libérés. On est leurs muscles et leurs fusils. Mais on n’a rien à dire. C’est effroyable, oui, vraiment, ces Allemands sont plus que barbares ! Frightful, yes, frightful ! Oui, vraiment, effroyable. Quand le soldat dit cela à haute voix, il y en a qui essayent de lui raconter des choses. Le soldat, d’abord écoute, puis les types ne s’arrêtent plus : ils racontent, ils racontent, et bientôt le soldat n’écoute plus. Certains hochent la tête et sourient à peine en regardant le soldat, de sorte que le soldat pourrait croire qu’ils le méprisent un peu. C’est que l’ignorance du soldat apparaît, immense. Et au détenu sa propre expérience se révèle pour la première fois, comme détachée de lui, en bloc. Devant le soldat, il sent déjà surgir en lui, sous cette réserve, le sentiment qu’il est en proie désormais à une sorte de connaissance infinie, intransmissible. […] Les histoires que les types racontent sont toutes vraies. Mais il faut beaucoup d’artifice pour faire passer une parcelle de vérité, et, dans ces histoires, il n’y a pas cet artifice qui a raison de la nécessaire incrédulité. Ici, il faudrait tout croire, mais la vérité peut être plus lassante à entendre qu’une fabulation. [3]

Beaucoup de déportés ont fait la promesse à ceux qui sont morts à leurs côtés dans les camps de « dire, raconter à leur retour ». Mais raconter fut très difficile ; quelques uns ont pu transcrire de suite leur témoignage, gardant parfois ce texte pour eux (ces textes ont pu être publiés des décennies plus tard) ou arrivant à le faire éditer immédiatement comme Suzanne Birnbaum Une Française juive est revenue, Suzanne Birnbaum.
Nadine Heftler a écrit un récit de sa déportation : elle le commence fin 1945, le reprend en octobre 1947 (mais le livre n’est publié qu’en 1992) Si tu t’en sors... : Auschwitz, 1944-1945, Nadine Heftler ; c’est un hommage à ses parents puis à toutes les femmes mortes à ses côtés et suppliant qu’on raconte ce qu’elles avaient enduré ; c’est aussi une catharsis : libérer sa mémoire sans se sentir coupable d’oublier peu à peu et pouvoir ainsi vivre en s’approchant le plus possible de la norme. Toutefois elle s’est retranchée derrière un mur du silence pendant au moins 20 ans (c’était trop dur de parler).
Sam Braun (qui a publié son livre en 2008 Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu, Sam Braun) avait déjà écrit un texte quelques années après son retour pour que ses enfants sachent ce qu’il ne pouvait pas leur dire. Il a donné un exemplaire de ce texte à sa femme et à chacun de ses enfants en leur demandant de le lire après sa mort, ce qu’ils n’ont d’ailleurs pas respecté ! Sam précise :

Je ne l’avais pas ouvert depuis trente ans environ. Quand je l’ai relu il y a quelques mois, j’ai eu les larmes aux yeux. Des scènes que je ne voulais pas évoquer, je les avais ‘’crachées’’ dans ce livre. […] Ce document n’évoquait que l’événementiel, occultant complètement l’enseignement que j’avais acquis là-bas. C’est en cela qu’il est insuffisant et assez mal écrit car je l’ai vraiment ‘’craché’’. 

Gilbert Michlin précise :

 Je ne parle pas de ce que j’ai vécu. Avec personne. Même pas avec mes camarades d’enfance que j’ai retrouvés. […] Nous n’en parlons pas et pourtant toutes nos conversations contiennent en filigrane cette expérience qui fut la mienne et à laquelle ils ont eu la chance d’échapper.

 L’impossible communication avec les proches

La réaction de ceux qui écoutent est déterminante pour sauvegarder la capacité des déportés à raconter.
Souvent les auditeurs trouvent horribles, insupportables les descriptions des conditions dans les camps, des souffrances endurées par les déportés et alors, soit ils n’écoutent plus, soit ils demandent aux déportés de stopper leurs récits.
Ida Grinspan explique :

Dès mon retour, j’ai éprouvé le besoin de raconter. J’ai répondu chaque fois qu’on me posait des questions. Si je ne parlais pas longtemps, c’est qu’on n’écoutait pas longtemps. […] Quand je retourne dans les Deux-Sèvres [à mon retour], on m’interroge. Dans les ateliers de confection aussi. Mais les gens ont leurs problèmes. Ils ne sont pas prêts à entendre. […] Cela me poussait à une certaine retenue.

Yvette Lévy a vu son père tellement accablé par son apparence physique qu’elle n’a rien voulu dire. Des médecins qu’elle consultait, accompagnée de sa mère, ont mis en doute ce qu’elle disait, tellement cela leur paraissait inconcevable. Ce fut pour elle la cause de son silence à son retour. Toutefois, dès qu’à Drancy a été mis en place un mémorial, elle y a souvent témoigné.
Sam Braun accuse lui aussi l’attitude de ceux qui lui font face : 

Sitôt que je suis arrivé en France, probablement parce que je n’y ai pas reçu l’accueil espéré, parce que je n’ai pas ressenti la chaleur humaine dont j’avais tant besoin, parce que, aussi, j’avais le sentiment de ne susciter aucun intérêt auprès des Français, très vite, je me suis enfermé dans ma coquille. J’ai tout fait pour occulter, ce qui ne veut pas dire oublier mais mettre à l’écart, ma période de déportation. Et cette occultation fut telle qu’elle a généré un silence de quarante ans. » Plus loin il précise : « Je crois que pour vraiment se libérer de ce genre de vécu, seul le silence est nécessaire. Surtout pas le ressassement et le retour incessant des souvenirs lugubres.

Jacques (Mesure de nos jours) explique pourquoi parler était si épuisant : 

Moi, au début, je n’avais pas envie de parler aux gens. C’était trop difficile, après avoir parlé pendant des jours et des jours avec les camarades. Avec les gens, il fallait toujours commencer par une explication. Pour répondre à la moindre question, il fallait d’abord faire une introduction, décrire les lieux, l’heure, le temps qu’il faisait, préciser qui était celui-ci, qui celui-là. A n’en pas finir. Avec les camarades, il n’y avait pas besoin de références. […] Tout le monde savait de quoi il s’agissait.

Nadine Heftler, très lucidement, précise à Virginie Linhart dans son film Après les camps, la vie que sa propre attitude ne fut pas dénuée d’ambiguïté : elle a été choquée à son retour que de très proches amis aient le culot de lui demander de raconter ce qu’elle avait vécu, souffert. Mais elle fut aussi choquée que quelques années plus tard, personne ne voulait rien entendre sur sa déportation !

Les proches sont anéantis de voir l’état physique de ceux qui reviennent des camps. Mais en même temps, ils ont eux aussi souffert et les mêmes mots (« j’ai eu faim, j’ai eu soif, j’ai eu peur ») n’ont pas la même signification pour les uns et les autres.
Chacun a aussi tenté de protéger l’autre. Ceux qui sont restés en France ont pu croire qu’en ne les questionnant pas sur leur déportation, le traumatisme des déportés s’atténuerait : « Allez, va ! Oublie tout ça … N’en parlons plus ! ». Ceux qui sont revenus n’ont pas voulu ternir la joie des retrouvailles avec des récits épouvantables.
« A notre retour, nous n’avons pas parlé de la déportation ; à personne ! Je ne me suis jamais confié à cette époque, ni à des copains, ni à des adultes. Mon père, prisonnier de guerre était persuadé qu’il avait été le plus malheureux. Il est d’ailleurs sorti de cette épreuve gravement malade du coeur. Une fracture définitive s’est creusée entre mon frère [resté en France] et moi. Lui avait eu le sentiment d’être abandonné, moi j’avais vécu la déportation avec ma mère. Nous étions tous deux victimes mais incapables de communiquer à l’autre nos souvenirs et encore moins notre souffrance personnelle. Nous dormions ensemble mais le mutisme restait total. Ma mère, si elle lui prodiguait toute sa tendresse, ne pouvait s’empêcher de me témoigner plus d’inclination, du fait de ce que nous avions vécu ensemble et que nous taisions. » écrit Albert Bigielman qui été déporté enfant avec sa mère tandis que son frère était resté en France ‘’enfant caché’’.
De même le fils de Nathan Rozenblum (Le jour d’après), enfant caché, n’a rien demandé à son père : celui-ci ne lui a donc rien raconté. Et inversement son fils ne lui a jamais dit ce qu’il avait vécu pendant l’absence de ses parents (Nathan a été arrêté le 14 mai 1941 et sa femme le 4 août 1942).
Charles Baron dit que personne n’était disposé à l’écouter. Aussi a-t-il écrit pour lui ses souvenirs et chaque samedi il se rendait dans un local mis à la disposition d’associations d’anciens déportés : c’était le seul endroit où il se sentait en communion avec d’autres. Toutefois il eût l’impression d’être un déporté de deuxième catégorie face à ceux disant « nous, nous avons été déportés en tant que résistants ».
L’incompréhension, le scepticisme, affirmés par ceux qui sont restés en France, si douloureux pour les survivants des camps, sont dominants, même parmi les juifs.
Nathan Rozenblum raconte qu’à Belleville il allait avec des amis qui avaient été déportés. « Certaines femmes dont les maris n’étaient pas revenus des camps nous ont insultés et accusés d’avoir tué les autres pour survivre. C’est insupportable ! Nous n’avions pas la force de répondre … Elles n’étaient pas dans les camps … Elles ne pouvaient pas savoir. »
Addy Fuchs explique :

Après ma libération, le 21 avril 1945, je suis rentré à Paris, en mai, où j’ai retrouvé mes parents. J’allais à l’hôtel Lutétia pour attendre mes copains de camp et j’ai parlé, parlé, parlé … mais personne ne voulait m’écouter. On écoutait les résistants et pas du tout les enfants juifs déportés. Une femme m’a demandé si je connaissais son fils (même convoi, même parcours). Je l’avais vu mourir pendant la marche de la mort. Je n’ai pas pu le dire à sa mère, j’ai dit simplement que je l’avais perdu de vue lors de l’évacuation du camp. Elle m’a alors insulté, me disant que son fils était un bon garçon, et que moi je devais être un meurtrier, un kapo, puisque j’étais revenu.

Simone Veil [4] laisse percevoir beaucoup d’acrimonie vis à vis de ceux qui n’ont pas été déportés et qui n’ont pas su accueillir, écouter, prendre en charge tous ceux revenus de l’enfer. De plus, elle note le net distinguo qui s’est immédiatement mis en place entre l’attitude vis à vis de sa sœur Denise, « rentrée avec l’auréole de la Résistance », et celle vis à vis d’elle et de sa sœur Milou, « qu’on ne voulait pas écouter ». Elle semble pointer trois catégories de personnes dont on ne sait pas laquelle a encore plus avivé la souffrance immense des survivants : les personnes tenant des propos incongrus, celles se permettant des remarques humiliantes et/ou insultantes, et celles « aux regards fuyants qui nous rendaient transparents ». Globalement Simone Veil ressent un « sentiment d’incompréhension teintée de reproche ». Mais qui aurait pu trouver la bonne attitude, la bonne distance alors que « la Shoah demeure un phénomène absolument spécifique et totalement inaccessible » ?

 L’expression par la création artistique

Pour exorciser leurs souvenirs certains tentent de passer par la création artistique.
Bernard Hubel (Enregistrement UDA) veut raconter ce qu’il a vécu dès le retour en montant une pièce de théâtre, Une journée à Auschwitz, avec des copains, dont un ancien de Beaune-la-Rolande qui s’était évadé. Cette présentation a lieu dans un cinéma du boulevard Sébastopol et fut un échec total : le public ne supporte pas, quitte la salle. Il n’y eut qu’une seule représentation !

Martine Giboureau, mai 2014
La suite IV. Se réinsérer socialement, CNRD 2015 

[1Si c’est un homme, 1947, Julliard, 1987

[2Appendice data de 1976 pour l’édition scolaire de « Si c’est un homme » ; Pocket n°3117 ; 1987

[3Robert Antelme, L’Espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957

[4Livre de mémoire : Une vie, Stock, décembre 2007, Une Vie, Simone Veil


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