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Histoire, mémoire et politiques mémorielles, H. Rousso et S. Ledoux - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Histoire, mémoire et politiques mémorielles, H. Rousso et S. Ledoux

Martine Giboureau mai 2016
lundi 6 juin 2016

Henry Rousso, "Face au passé ; essais sur la mémoire contemporaine"
Sébastien Ledoux, "Le devoir de mémoire ; une formule et son histoire"

Liens entre histoire, mémoire et politiques mémorielles
(évolution sous la Vè République)

Deux livres récents proposent des réflexions très érudites [1] sur ce qui est au cœur des démarches du Cercle d’étude : Henry Rousso Face au passé ; essais sur la mémoire contemporaine  éditions Belin, 2016 ; 327 pages dont 26 pages de notes, index et table des matières. Sébastien Ledoux Le devoir de mémoire ; une formule et son histoire CNRS éditions, 2016 ; 357 pages dont 101 pages de notes, index et table des matières ; reprise d’une thèse soutenue en 2014

Ce qui suit est un croisement subjectif des propositions faites par ces deux auteurs : je n’ai choisi que les propos concernant directement l’histoire et la mémoire de la Shoah (et par conséquences celles de la Seconde guerre mondiale).

I. Les définitions :

  • a) Histoire : processus de connaissance du passé, visant à « une compréhension, une interprétation du passé, lointain ou proche, fondé sur l’analyse de traces de toutes sortes laissées par l’activité humaine. […] Elle s’écrit avec des points de vue, des angles d’observation, des questionnements pluriels et variés » (H. Rousso). Les témoignages ne sont qu’une des multiples traces à la disposition des historiens. [2]

On [3] a pu opposer « l’Histoire, officielle, savante, qu’on apprend à la une des journaux ou sur les bancs de l’école, celle des diplomates, des politiciens, des généraux [… à] l’histoire de chacun, individuelle, subjective [… reposant sur] la mémoire fragmentaire, hésitante, tissée d’émotions plus que de raisonnements, d’hommes et de femmes qui ont plus souvent l’impression de subir les ‘’événements’’ que d’y participer ».

Pascal Ory, cité par Sébastien Ledoux affirme : « L’histoire n’est pas une science du passé, c’est l’art de parler du temps » tandis qu’on a pu écrire que l’histoire était une « science du présent ». Le journaliste Philippe-Jean Catinchi écrit dans Le Monde en 1997 : « L’Histoire a sur la mémoire la force de l’établissement d’un savoir transmissible par l’explication ».

  • b) Mémoire : mot sur-utilisé, ayant envahi l’espace public. D’après Sébastien Ledoux, le mot vient du grec, mnêmôn, personnage chargé de garder le souvenir du passé en vue d’une décision de justice. H. Rousso souligne que le « rapport entre passé et présent » est devenu un élément déterminant de l’affirmation d’une appartenance à une collectivité nationale ou communautaire. La mémoire sélectionne les souvenirs, multiplie les oublis, les refoulements/occultations aussi bien pour chacun d’entre nous que pour les groupes constitués. Or, Sébastien Ledoux remarque que « la transmission de [l’]expérience [est trop souvent] perçue comme certification factuelle de la vérité historique. »

Henry Rousso analyse longuement la « mémoire négative », à l’origine terme de psychologie, qui permet de différencier les bons souvenirs (associés à des émotions positives) des mauvais souvenirs (liés à des émotions négatives). Il constate que la mémoire historique retient plus volontiers les événements violents (guerres, massacres …) que les progrès de l’humanité. La mémoire négative, « désigne des politiques ou des actions publiques concernant le passé qui visent à entretenir le souvenir d’un crime dont la collectivité est directement ou indirectement coupable ou responsable, dont elle doit donc avoir honte et qu’elle doit réparer d’une manière ou d’une autre. » Ainsi, cette mémoire est négative par son contenu mais positive par ses objectifs civiques et moraux.

Sébastien Ledoux consacre tout son livre à l’émergence puis l’omniprésence du « devoir de mémoire » [4], spécifiquement celui relatif au génocide des juifs : il s’agit dans un premier temps de l’ « obligation » pour les rescapés de témoigner [5]. de l’expérience des camps de la mort selon une promesse faite à leurs camarades et ce d’autant plus quand les négationnistes tentent de nier ces faits ; ce devoir de mémoire concerne ensuite la lutte contre l’impunité des criminels nazis et leurs complices. Le devoir de mémoire renvoie aussi d’après S. Ledoux, dans la seconde moitié des années 1980, à la construction d’une identité juive post-génocidaire [6], une réappropriation des origines, une volonté de fixer les signes culturels d’un monde disparu. Il s’agit alors d’un devoir de mémoire et de parole. Dans les années 1990, le devoir de mémoire est chargé d’un objectif pédagogique : faire savoir aux jeunes générations, afin qu’elles n’oublient pas et qu’elles puissent agir en conséquence contre les racismes, la xénophobie, contre les révisionnismes et négationnismes, pour la défense des droits de l’homme. Enfin, l’injonction de « parler, raconter » est imposée par une société culpabilisée de n’avoir pas su accueillir dans un premier temps la parole des survivants. « Le témoignage de la victime est sollicité comme vertu thérapeutique pour elle-même comme pour la société » (Sébastien Ledoux).
L’expression « devoir de mémoire » apparaît furtivement dans les années 1970 et de façon plus conséquente dans les années 1980. Pour Pierre Nora, premier historien a utilisé cette expression, il s’agit moins d’un devoir lié à la dette vis-à-vis des morts qu’un devoir dû à la hantise de la perte rapide de la connaissance du passé récent. A partir de 1985, le devoir de mémoire formalise l’obligation de regarder en face la destruction des juifs d’Europe et associe à cette nécessité un impératif de justice passant par des actes concrets : poursuites pénales et condamnation des criminels. S. Ledoux constate que « le corpus du devoir de mémoire devient ‘’saturé’’ en 1993. A partir de là, [… l’expression correspond à plusieurs problématiques] : reconnaissance des crimes du passé, procès, commémoration, dette envers les morts, témoignages individuels, dispositifs de transmission du passé (école, mémoriaux), conservation du patrimoine. » Quant au dictionnaire Larousse il donne cette définition : « obligation morale de témoigner, individuellement ou collectivement, d’événements dont la connaissance et la transmission sont jugées nécessaires pour tirer les leçons du passé (la Résistance ou la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale par exemple). »

Sébastien Ledoux analyse tout au long de son livre la manière dont « le devoir de mémoire » est devenue une « formule », tant pour les historiens, que les médias ou les politiques : il retrace donc l’invention lexicale, sociale, politique de ces trois mots et définit un temps du devoir de mémoire qui commence dans les années 1970 et dure encore aujourd’hui. Il démontre que cette expression devient très présente dans les quotidiens de la presse écrite [7], à la télévision [8] et dans les magazines de télévision relayant les émissions, à la radio, bref dans tout l’espace public en 1992-1993, accédant ainsi au rang de « formule ». L’expression est utilisée pour la première fois dans un texte législatif en novembre 1992. L’usage de cette expression tend à diminuer depuis 2008 d’après les relevés statistiques opérés par Sébastien Ledoux mais reste une commodité de langage pour divers locuteurs et dans des contextes très variés.

  • c) Les porteurs de mémoire (témoins, représentants d’une communauté, lobbies) influencent inévitablement le travail des historiens. « L’histoire s’écrit désormais sous la pression des mémoires collectives. [9] » Henry Rousso souligne « le rôle que les affects et les émotions des chercheurs peuvent jouer dans leurs interprétations ». Il est évident que le présent, les groupes de pression, les enjeux conjoncturels jouent un rôle dans les questionnements des professionnels de la recherche historique mais il serait inquiétant qu’on écrive une histoire sur mesure pour servir des intérêts de l’instant présent.
    L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste des traites négrières, longuement cité par Sébastien Ledoux, affirme dans une interview : « On affirme qu’aucune histoire ne saurait être écrite sans prendre en compte les mémoires qu’elle suscite. L’historien ne doit pas les écarter, car elles sont un objet d’histoire. Mais son travail consiste dans leur dépassement : l’historien n’est pas un juge. […] Plus que d’un ‘’devoir de mémoire’’ […] on a besoin d’un souci de vérité et d’analyse critique. »
    Alain Finkielkraut, cité par Sébastien Ledoux, « revendique la possibilité de concilier à la fois la fidélité (la mémoire) et la connaissance (l’histoire). […] Il fait donc de la ‘’Mémoire’’ une vertu qui contient à la fois le ‘’refus de l’oubli’’ et la ‘’volonté de savoir, dans son détail […], ce qui a eu lieu’’. »
    Pierre Nora [Ledoux] explique en 1993 à la télévision, les liens entre histoire et mémoire tels qu’il les perçoit : « L’histoire est devenue la forme de notre sacré, dans une société en voie de laïcisation accélérée […] la mémoire est devenue la forme de notre conscience générale de l’histoire. […] L’accélération de l’histoire et des changements rend de plus en plus rapidement le passé complètement invisible, et à la limite incompréhensible, et saisissable seulement à travers les traces que les archives, au sens large du mot, nous laissent, et qui sont leur forme de lieux de mémoire. »
  • d) Quand le devoir de mémoire devient une injonction à la mode proférée de toutes parts, est proclamé à tout propos, les réticences se multiplient parmi les historiens qui lui préfèrent alors « travail de mémoire ». En effet, pour Paul Ricœur, ce devoir de mémoire devient « une leçon de morale pompeuse s’il n’est pas arrimé à un devoir de vérité. »
    Sébastien Ledoux explique que le devoir de mémoire étant fortement critiqué car il entraîne des processus de victimisation préjudiciables à la compréhension du passé et une source d’instrumentalisations multiples, on a proposé de lui substituer un « devoir d’histoire ».
    Une nouvelle notion est progressivement défendue par les historiens, alors que le devoir de mémoire reste omniprésent dans les médias : le travail de mémoire [10] , mis en avant dans un premier temps par le philosophe Paul Ricœur [11]
    . Il s’agit moins de rendre hommage aux victimes que de chercher à cerner le plus scientifiquement possible les réalités de ce qu’elles ont subi (contexte, aspects, causes, conséquences …). Antoine Prost [12] plaide ainsi pour un devoir d’histoire : « Rappeler un événement ne sert à rien, même pas à éviter qu’il ne se reproduise, si on ne l’explique pas […). Si nous voulons être les acteurs responsables de notre propre avenir, nous avons d’abord un devoir d’histoire. »
    Pierre Nora confirme : « Assez parlé du devoir de mémoire, parlons plutôt du droit à la mémoire et du devoir d’histoire ».
    Cette notion de «  travail de mémoire  » apparaît dans diverses circulaires de l’Éducation nationale à partir de 2005 (circulaires relatives à la présentation de la journée du 27 janvier, du dernier dimanche d’avril ou du Concours national de la résistance et de la déportation).

II. Les politiques mémorielles

  • a) Une « politique de mémoire » ou politique mémorielle, est définie par Serge Barcellini [13], cité par Sébastien Ledoux, comme étant d’abord une mise en valeur des hommes ayant vécu les événements, ayant été acteurs, mais aussi des lieux de mémoire, des objets symbolisant cette mémoire. Elle doit s’exprimer au travers des expositions, des musées et reposer sur la recherche historique. Elle vise à assurer la vigilance, la défense contre toute réécriture de l’histoire.
  • b) Le rapport au passé des acteurs et sociétés européens depuis la fin de la Seconde guerre connaît d’après Henry Rousso des moments forts :
    Le développement de l’histoire orale (années 1960-1970) et de l’histoire « par le bas » des « sans-grade », des oubliés de l’Histoire universitaire (femmes, minorités ethniques …)
    La recherche, à la suite de Pierre Nora qui a travaillé sur les « lieux de mémoire », pour cerner comment une société se donne à lire sa propre histoire, comment elle l’entretient, la commémore ou l’ « oublie ».
    Un « boom mémoriel » (‘’memory boom”) en Europe depuis les années 1990 autour de l’exploration de la part la plus sombre de l’histoire récente du continent, à savoir, les deux guerres mondiales, les systèmes totalitaires, la Shoah.
    Jean-Pierre Rioux, cité par Sébastien Ledoux, constate que le contexte de crise condamne « à consommer de la mémoire nationale individuelle ou collective, à défaut de maîtriser le présent et de penser l’avenir. » Il s’agirait donc d’une mémoire-refuge, essentielle en particulier pour tous les déracinés en quête d’identité.
    René Rémond, cité par Sébastien Ledoux, évoque un « désir de connaissance avivé par les mutations des trente dernières années » entraînant « le besoin de continuité, de permanence, la recherche d’une identité collective. »
  • c) Sébastien Ledoux note « la prétention de l’État à être le dépositaire d’une ‘’mémoire collective’’, [c’est-à-dire d’un] ensemble d’événements historiques à faire partager à la communauté nationale […] afin de donner aux citoyens une image de la nation qui soit cohérente et [si possible] gratifiante ». Longtemps les responsables politiques étatiques se sont consacrés aux grands récits valorisant l’unité nationale, ont joué sur le registre d’une histoire positiviste privilégiant la nation et l’État. Ainsi, encore en 1982, l’exposition sur la déportation au Trocadéro était centrée sur la seule déportation politique, glorifiée depuis 1944-1945.
    Aujourd’hui les acteurs du pouvoir exécutif doivent reconnaître les réalités d’un passé non glorieux. « La mémoire contemporaine se déploie souvent dans le registre de l’émotion. Elle est essentiellement une mémoire victimaire  » (H. Rousso) d’où le développement d’une concurrence mémorielle.
  • d) Il en découle une sorte d’injonction morale [14] qui conduit à développer un registre normatif, à imposer des lois mémorielles, une répression des négationnismes. Sébastien Ledoux constate que « la gouvernance du passé se traduit entre autres, en France, par une action législative très importante des parlementaires » à partir de la fin des années 1990. Les « lois de reconnaissance » s’attachent d’après lui à reconnaître le préjudice subi, le groupe historique victime, le groupe descendant de ce groupe historique souffrant lui aussi du traumatisme de ses parents, le droit à des réparations matérielles et/ou symboliques pour ces deux groupes. Cela concerne les juifs, les Justes mais aussi les différents acteurs de la Guerre d’Algérie (soldats, harkis, rapatriés), les Arméniens, les victimes de la traite et de l’esclavage …
    La multiplication de ces « lois mémorielles » provoque à partir de 2005 de violentes attaques, de la part d’historiens essentiellement, qui considèrent que cet arsenal législatif relève plus de l’émotion que de la raison , qu’il n’a guère de légitimité scientifique, et qu’il risque de provoquer une fragmentation de la mémoire collective.
  • e) Henry Rousso souligne qu’est de plus en plus ressentie « la nécessité de dévoiler une histoire trop longuement cachée et de proposer des récits alternatifs aux discours dominants afin d’exprimer le point de vue des oubliés ou des ‘’sans voix’’ de l’Histoire ». Cette exigence est liée à la dénonciation classique d’une élite intellectuelle monopolisant tous les pouvoirs, à un non moins classique conflit de générations, les plus jeunes s’estimant plus lucides, moins consensuels. Elle se développe tout particulièrement dans le contexte actuel des réseaux sociaux favorables au développement de thèses complotistes. Un groupe se constitue, définit son identité par rapport à la mémoire commune d’un événement passé dramatique (on pourrait parler de « militance de la mémoire »), ce qui le conduit à formuler des exigences politiques et éthiques concernant la représentation de ce passé, des revendications de droits, de lois, des demandes de réparation « pour en soigner les séquelles […] au nom de principes qui fondent notre présent » (H. Rousso). La volonté de reconnaissance d’un temps passé traumatique multiplie les « lieux de mémoire », les musées et les cérémonies rituelles. Elle conduit aussi à des politiques de « réparations » [15] qui prennent des formes variées dans un cadre de plus en plus international.
    La reconnaissance du mal fait dans le passé a pu sembler indispensable pour permettre une réelle réconciliation nationale et une forme de guérison de la mémoire de chacun des « camps » opposés jadis. Toutefois, les crispations et actes antisémites récents semblent démentir cet espoir : les actes de repentance n’ont pas atténué les ressentiments et haines.
    Henry Rousso pense que jadis pour assurer l’unité nationale, mais aussi pour permettre la résilience, on choisissait jadis volontiers l’oubli politique et juridique (dont les amnisties) alors qu’aujourd’hui on est dans « le désir de souvenir perpétuel », qui impose d’entretenir le traumatisme.
  • f) Les acteurs de la mémoire, dont les médias et tout particulièrement la télévision [16] ont pu croire que leur militantisme aurait des vertus pédagogiques et permettrait une prévention contre le racisme, d’où le « plus-jamais-ça » répété même après l’évidence de son échec (génocide cambodgien ou rwandais).
    Cet aspect de formation civique du devoir de mémoire est par exemple sous-jacent aux premiers projets concernant la journée d’ « Appel de préparation à la défense » (1997) : il était alors prévu un atelier « devoir de mémoire » défini comme « le souvenir du sacrifice des générations précédentes au service de la nation ». Le secrétaire d’État aux anciens combattants explique ainsi ces choix : « Quand le gouvernement souhaite opposer le triptyque nation-citoyenneté-modernité à l’autre triptyque, trop réducteur aujourd’hui, nostalgie-idéalisation-mauvaise conscience, il marque sa volonté de faire du devoir de mémoire une action au service de la citoyenneté. »
    Or, il y a coïncidence (pour ne pas dire lien de cause à effet) entre les « progrès » de la dénonciation des responsabilités de Vichy, la reconnaissance par l’Union européenne de la Shoah comme événement référentiel et la montée des mouvements nationalistes, identitaires, des expressions plus ou moins violentes de l’antisémitisme.
  • g) « La mémoire contemporaine est devenue un phénomène transnational et mondial [17] » (H. Rousso).

Les institutions de l’Union européenne semblent pour le moment incapables de promouvoir une « liturgie historique » qui soit propre à l’U.E. Henry Rousso souligne que les thèmes-clés étaient différents à l’Est et à l’Ouest jusqu’à l’élargissement de l’U.E. aux ex-pays communistes. Ainsi l’opinion publique d’Europe occidentale a-t-elle longtemps méconnu les migrations forcées de dizaines de millions de personnes après 1945, la permanence des tensions et violences ethniques dans les Balkans … « Il fallait réévaluer, en partant de la situation présente, l’héritage de l’après 1945, voire de l’après 1918. » Si l’U.E. est un espace d’une histoire partagée, est-elle pour autant une communauté de mémoire ?

Toutefois Henry Rousso souligne que le souvenir de la Shoah constitue désormais un enjeu prioritaire en Union européenne et que « la mémoire publique de la Seconde Guerre mondiale […] présente des similitudes dans de nombreux pays où elle s’exprime » : il distingue différentes périodes dont les durées peuvent être variables mais la succession identique :
. une après-guerre où se côtoient l’envie de tourner la page, la nécessité de rendre hommage aux héros et victimes, l’ouverture de procès ;
. puis une période de silences officiels suivie de l’apparition soudaine de débats, controverses, scandales ;
. ceci ayant permis une systématique interrogation sur le passé nazi, la collaboration, l’antisémitisme autochtones ;
. pour arriver aujourd’hui à une « cinquième étape où ces questions et cette forme de rapport au passé deviennent des éléments d’intégration européenne et se déploient à une échelle internationale ».

III. La mémoire de la Shoah

  • a) Mémoire individuelle :
    Alain Finkielkraut, cité par Sébastien Ledoux, explique en 1982 ce que représente pour lui, à titre individuel, personnel, la mémoire de la Shoah : « Nous qui n’appartenons pas à la génération de la catastrophe, notre problème c’est celui de garder la mémoire, […] c’est travailler à ce que son histoire soit connue, à ce que la mémoire de cet événement soit gardée, et c’est résister au chantage insidieux des uns et des autres qui vous disent, pour toute sorte de raison, qu’il faut tourner la page. » Et Sébastien Ledoux complète : « Face au discours négationniste, et parallèlement à la résurgence d’actes antisémites, les intellectuels et écrivains juifs se mobilisent en plaçant la mémoire au cœur de leur vocabulaire. »
  • b) L’histoire de la mémoire publique, collective de la Shoah a connu des phases successives :

. séquence de deuil pendant laquelle des témoins s’expriment, de même que des intellectuels comme par exemple en France Mauriac, Claudel … Mais la majorité de la population ne les entend pas.
. phase d’oublis, silences officiels [18] : la Shoah ne constitue pas un enjeu majeur, ni dans le domaine politique, ni dans le domaine judiciaire, ni dans le domaine culturel. Ainsi, comme le remarque Henry Rousso, « beaucoup de plaques ou monuments construits en France dans l’immédiat après-guerre pour commémorer le souvenir des déportés ne mentionnent pas le fait que les victimes étaient juives. »
. retour du refoulé = réémergence de ce passé dans le débat public et prise de conscience de l’ampleur et de la nature singulière de ce génocide.
Il est d’ailleurs évident qu’il faut un certain délai pour élaborer la connaissance fine d’un événement, dépouiller les archives, poser de nouveaux questionnements.
Pour H. Rousso, c’est le procès d’Eichmann en 1961, procès auquel il consacre tout un chapitre, qui a été un jalon essentiel dans l’émergence d’une mémoire collective de la Shoah, en Israël avant tout, mais aussi en Europe [En France, l’opinion publique était alors plus mobilisée par les événements en Algérie : putsch des généraux en avril 1961, une semaine après le début du procès Eichmann, signature des accords d’Evian en mars 1962, deux mois avant l’exécution d’Eichmann.]], soulevant « à l’époque des interrogations d’un genre nouveau sur les rapports entre la politique, la justice, l’histoire et la mémoire. » Contrairement au procès de Nuremberg, il s’est concentré sur la « Solution finale » et pour certains chercheurs il a ouvert « l’ère du témoin
 [19] ».
Pour Sébastien Ledoux, c’est le procès Barbie (mai-juillet 1987) qui « constitue un moment important dans l’évocation publique du génocide en France, le vocabulaire de la mémoire [y] est constamment employé par de multiples acteurs (médiatiques, politiques, intellectuels) pour légitimer la tenue du procès et la condamnation de Barbie. » Quand Barbie a été extradé en 1983, les médias se sont surtout intéressés aux rapports entre Barbie et Jean Moulin et donc à l’histoire de la Résistance. En 1987, c’est « la singularité du génocide médiée par la parole des témoins judiciaires/oculaires, et la dénonciation de l’antisémitisme portée notamment par les acteurs politiques » qui semblent les enjeux-clés du procès.
. période (encore actuelle) où la Shoah est devenue élément structurel de la culture nationale : volontés politiques d’inscrire durablement le souvenir de la Shoah dans l’espace public en multipliant les actions signifiantes et symboliques [20]. La lutte contre le négationnisme [21] anime entre autres cette volonté.

La commémoration de la rafle du Vel’ d’hiv est très révélatrice des évolutions des politiques mémorielles d’après S. Ledoux.

En 1992 l’enjeu de la commémoration fut la demande faite à F. Mitterrand, président de la République, de reconnaître l’État français de Vichy responsable des persécutions et crimes contre les juifs de France (ce qu’il ne fera pas, affirmant que Vichy n’était pas la République, et que donc il ne fallait pas demander des comptes à la République qui, elle, avait fait ce qu’elle devait).
D’après H. Rousso, cette commémoration en 1993, alors toute nouvelle « journée nationale » suite au décret pris par F. Mitterrand, a été la première manifestation d’une mémoire officielle négative de la Seconde guerre, car jusqu’à lors, on n’en célébrait que les héros. Mais en Allemagne, cette forme de célébration avait été inaugurée par Willy Brandt en 1970, quand il s’est agenouillé à Varsovie devant le monument aux héros au ghetto.

Le 16 juillet 1995, Jacques Chirac prononce le discours au cours duquel il reconnaît solennellement la responsabilité de l’État français dans l’arrestation, la déportation et la mort de milliers de juifs. Il s’inscrit ainsi dans un « nouveau ‘’régime de mémorialité’’, en rendant un hommage public aux ‘’morts à cause de la France’’ » et plus seulement aux morts pour la France. Cette posture est un indice « parmi d’autres, de la marginalisation [dès] les années 1980 de la figure du Résistant, de cette ‘’part de lumière’’ de la mémoire française de l’Occupation. » (Sébastien Ledoux)
Cette prise de position souleva d’ailleurs de nombreuses protestations (y compris de personnalités comme Robert Badinter) car elle mettait en avant une faute collective de la France et non celle du gouvernement de Vichy.
Jacques Chirac veut d’ailleurs alors assumer toutes les responsabilités de la France dans les grands traumatismes de l’histoire et évoque par exemple le « devoir de mémoire » à propos des Amérindiens victimes de la conquête européenne.

En 1997, Lionel Jospin affirme : « Par cette journée, nous observons le devoir de mémoire. Je crois en ce devoir. J’y vois une exigence républicaine. » Le devoir de mémoire devient une pratique commémorative officielle.
D’après S. Ledoux, à partir du début des années 1990, on est ainsi entré dans une nouvelle logique, celle de réconciliation nationale par la remémoration publique de la complicité de Vichy dans l’accomplissement de la Shoah, remplaçant le choix de l’oubli, notamment l’oubli juridique. Les victimes sont devenues une nouvelle catégorie sociale, bénéficiant de l’écoute et la compassion de la nation. Cela engage l’Etat dans un nouveau régime mémoriel.

Cette place de la Shoah dans l’espace public a généré l’éveil de revendications d’autres victimes (en France, mémoire de la colonisation, mémoire de l’esclavage). Or, il ne peut pas y avoir de hiérarchie dans les souffrances, ni dans leurs réalités, ni dans leurs ressentis. Mais aujourd’hui il semble communément pensé qu’il existe à travers toutes les périodes une sorte d’imprescriptibilité générale pour tous les méfaits produits par nos ancêtres dont nous serions collectivement responsables.
Dans le contexte actuel de remise en cause de tout discours officiel, d’une réceptivité aux théories du complot [22], cette prééminence donnée officiellement à la Shoah contribue à provoquer des exaspérations, un violent sentiment d’injustice, donc des rejets et une recrudescence de l’antisémitisme, d’autant que la situation au Proche-Orient reste bloquée.

  • c) Sous la Ve République, la manière d’assurer les commémorations et références à la Shoah est liée aux personnalités des chefs d’état successifs :

. Le général de Gaulle a peu développé les commémorations consacrées à la Seconde guerre mondiale et a fortiori à la Shoah, car il souhaitait mettre un terme au conflit séculaire avec l’Allemagne, tourner la page des conflits internes au nom de l’unité et la grandeur de la France, fonder son régime sur les valeurs de la Résistance gaullienne. Il a imposé une forme de silence officiel sur le régime de Vichy, qui n’était pour lui qu’une parenthèse. Le traitement qu’il fit du 8 mai est symptomatique : ce jour férié et chômé depuis 1953 est rétrogradé à une célébration non fériée en 1959 (sauf le 8 mai 1965, exceptionnellement férié pour le vingtième anniversaire de 1945).

. Georges Pompidou, gracie Paul Touvier et déclare le 21 septembre 1972 : « Le moment n’est-il pas venu de jeter le voile, d’oublier ces temps où les Français ne s’aimaient pas, s’entre-déchiraient et même s’entre-tuaient ? »

. Valéry Giscard d’Estaing décide en 1975 que le 8 mai ne sera plus un jour de célébration nationale, souhaitant ancrer la France dans l’avenir européen et donc ne plus célébrer la défaite d’une Allemagne devenue co-fondatrice de l’Europe.

. François Mitterrand est sommé de s’expliquer sur son propre passé sous Vichy [23] et lui aussi a prôné une réconciliation fondée sur l’oubli des séquelles des Années noires. Mais c’est en juillet 1987, à la fin de son premier mandat qu’eut lieu le procès Barbie qui installe « la notion de ‘’devoir de mémoire’’ dans l’espace public » (H. Rousso). Pour F. Mitterrand, histoire enseignée à l’école, mémoire collective et identité nationale sont intrinsèquement liées.

A partir de F. Mitterrand la Vème République devient plus « commémorante ». C’est F. Mitterrand qui rétablit en septembre 1981 le 8 mai comme fête nationale et jour férié et qui institue par décret, en février 1993, la Journée commémorative fixée en juillet, en souvenir de la rafle du Vel’ d’hiv.

. Jacques Chirac le 16 juillet 1995 reconnaît les crimes d’Etat commis par Vichy, crée la commission Mattéoli (1997) chargée des dossiers des spoliations des biens juifs sous Vichy, et ce, au sein d’un vaste ensemble de reconnaissances de multiples « victimes » de l’histoire (fusillés de la Première Guerre, harkis, rapatriés, conscrits de la guerre d’Algérie, descendants des esclaves).
Jacques Chirac fait modifier la loi sur la commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv’ en y introduisant le rappel de l’action des Justes de France.

. Nicolas Sarkozy [24] affiche son hostilité à toute forme de repentance et privilégie en début de mandat le souvenir de la Résistance (lecture de la lettre de Guy Môquet, pèlerinage au plateau des Glières). En février 2008, il décide de faire « adopter » par chaque élève de CM2 le nom d’un enfant victime de la Shoah mais en même temps demande qu’une commission réfléchisse à la réduction et modernisation des commémorations publiques. Mais, constate Henry Rousso, « en définitive, il ne laisse aucune empreinte durable dans le domaine des politiques mémorielles. »

. François Hollande s’est très fréquemment soumis à l’exigence de commémorations [25], dont celles concernant 39-45 : en 2013 il institue une nouvelle journée nationale de la Résistance et organise la panthéonisation [26] de 2015.
La conjoncture du centenaire de 1914 et du soixante-dixième anniversaire de 1944 le conduit à multiplier, souvent devant de nombreux représentants de divers pays, les cérémonies et discours qui se sont révélés respectueux de la véracité historique car mobilisant au préalable des commissions d’historiens et autres experts.

On ne peut par ailleurs que constater que la période où la mémoire de la Shoah très présente dans l’espace public est contemporaine de celle des nouveaux génocides, d’une remontée de l’antisémitisme, d’un renouveau de la xénophobie. Le « plus jamais ça » semble avoir totalement échoué !

  • d) Des outils pour assurer, protéger la mémoire de la Shoah et lui donner un sens pour l’avenir

des lois, arrêts, décrets
. 1985 : arrêt de la Cour de cassation intégrant comme crimes contre l’humanitédes « actes inhumains » (torture, déportation) perpétrés contre les résistants. En 1988, deux autres arrêts ajoutaient comme élément constitutif du crime contre l’humanité un « plan concerté » dont l’instigateur devait être l’État hégémonique » et non une organisation ou un individu.

. 1985 : loi modifiant une ordonnance de 1945 et une loi de 1946 permettant dorénavant de donner le titre « Mort en déportation » à ceux qui, sans laisser la moindre trace, ne sont jamais revenus.

. 1985 : à l’occasion du futur procès Barbie, loi autorisant l’enregistrement audiovisuel d’un procès dans son intégralité à condition que les enregistrements soient conservés aux Archives nationales et rendus publics des décennies plus tard [27].
En 1990, une nouvelle loi autorise des dérogations exceptionnelles pour permettre une mise à disposition dans un cadre pédagogique.

. la « loi Gayssot » est votée le 30 juin 1990 et pénalise la contestation de crime contre l’humanité. On peut considérer qu’il s’agit pour les responsables politiques d’établir une norme juridique afin de faire cesser les transgressions des années précédentes (« dérapages » de Jean-Marie Le Pen, affaire Faurisson et autres propos négationnistes …).

. Jean Le Garrec est à l’initiative de la création d’une journée nationale de commémoration lors de l’anniversaire de la rafle du Vél’ d’hiv’. La journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’Etat français et d’hommage aux " Justes " de France est instituée par le décret n° 93-150 du 3 février 1993 et la Loi n° 2000-644 du 10 juillet 2000 (qui associe alors les Justes à cet hommage national) ; cette journée est fixée au 16 juillet, si c’est un dimanche, ou au dimanche suivant. Elle correspond à la date anniversaire des rafles des 16 et 17 juillet 1942.

. A partir d’une initiative du gouvernement Jospin (2000) et suite à des modifications, il est décidé une mesure de réparation prévoyant la possibilité d’une indemnisation financière pour les orphelins de victimes de la répression nazie (2004 ; gouvernement Raffarin).

Des institutions nationales et internationales

. Commission nationale de l’information historique pour la paix (CNHIP), structure ayant pour objectif d’assurer la prévention des guerres. Elle doit rassembler toute la documentation (= conservation de la mémoire collective de tous les conflits du XXème siècle) pour pouvoir transmettre un message de vigilance aux jeunes générations afin d’éviter la résurgence des facteurs de guerre tels que le racisme et le nazisme. Le SEAC succède à la CNIHP en 1987. En son sein, agit la Mission permanente des commémorations et à l’information historique (MPCIH). Cette mission fut remplacée en 1992 par la « Délégation à la mémoire des conflits contemporains » qui prend ensuite le nom de « Délégation à la mémoire et à l’information historique (DMIH) ». Sébastien Ledoux qui présente cet historique conclut ainsi : « La création de la DMIH marque ainsi l’institutionnalisation officielle du mot mémoire au sein de l’État français. »

. Les 27 et 28 janvier 2000, est créée à Stockholm l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA - le nom date de janvier 2013) comprenant aujourd’hui 31 membres dont 26 pays de l’U.E. (y manquent Chypre et Malte).
Les actions de cette institution concernent l’enseignement (dont la future création d’un manuel européen sur l’histoire de la Shoah), l’entretien du souvenir (dont la Journée du 27 janvier). A travers les intentions de la déclaration faite lors de la création de l’IHRA, la Shoah semble le point d’appui originel de l’Europe actuelle et future qui s’incarnerait dans les victimes. Ceci marque un changement très important puisque les fondateurs de la CEE voulaient quant à eux éliminer toutes causes économiques et politiques analogues à celles qui avaient provoqué le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et surtout réconcilier les ennemis et pour cela imposer une forme d’oubli officiel.

L’éducation nationale de plus en plus sollicitée :

. 1987 : suite à une demande de J. Chirac, alors Premier ministre, le jour de l’ouverture du procès Barbie, un décret est adressé aux professeurs de 3ème et de Terminale afin qu’ils consacrent au cours du mois de mai une leçon aux lois antijuives du gouvernement de Vichy.

. Au début des années 1990, la transmission de la Shoah est devenue une priorité pour les différents acteurs de l’Education nationale. Le sujet de bac philo proposé dès 1993 aux élèves de terminale A des académies d’Amiens, Lille, Rouen, Paris, Créteil et Versailles avait été « Pourquoi y a-t-il un devoir de mémoire ? »
Cette vigilance se traduit dans les programmes des lycées en 1995. Les visites de camps et la rencontre avec des témoins [28] sont favorisées. En 2001 est mise en place une coopération pédagogique entre les ministères de la Défense et de l’Education nationale.
En 2002, un livre à destination de tous les élèves de 3ème et de Terminale est consacré à l’histoire de la Shoah, sous le titre : « Dites-le à vos enfants ».

. Les ministres européens de l’Éducation nationale, réunis à Strasbourg en 2002, adoptent le principe d’une journée de commémoration de l’’’Holocauste’’. Une circulaire de décembre 2003 met cette décision en œuvre en France. La date est fixée au 27 janvier. Elle doit permettre de rappeler un jour historique, un événement unique, favoriser l’adhésion des élèves aux droits de l’homme pour mieux les défendre au présent, éduquer ces élèves à un regard et un esprit critiques, citoyens.

. A l’automne 2004, F. Fillon, alors ministre de l’Éducation nationale, fait envoyer à tous les proviseurs (lycées), un DVD composé d’extraits du film Shoah de Lanzmann.

S. Ledoux pense que « dans le cadre de plus en plus supranational de ces politiques éducatives et de l’enseignement de l’histoire, la réponse au fait génocidaire s’est construite […] par la mise en avant, à l’échelle européenne notamment, de la défense des valeurs de tolérance, du ‘’vivre ensemble’’, du refus du racisme et de l’antisémitisme, visant à inscrire les élèves dans une ‘’citoyenneté plurielle’’ ».

IV. La mémoire de la Shoah, matrice pour les autres mémoires

Ce qui s’est passé pour la mémoire de la Shoah est devenu référence voire modèle pour d’autres mémoires : Henry Rousso montre qu’il existe un « répertoire d’actions à la fois internationalisé et standardisé » mis au point à partir de ce qui a été fait pour la mémoire de la Shoah. La mémoire de la shoah est « à l’origine de l’émergence de la mémoire comme valeur cardinale du monde contemporain, comme marqueur démocratique, comme nouveau droit humain ».
Henry Rousso affirme que « les formes que revêtent aujourd’hui les expressions de la mémoire collective se ressemblent d’un bout à l’autre de la planète, pour des événements sans rapport les uns avec les autres, parce que nous vivons, à l’échelle globale, un rapport au passé, un ‘’régime d’historicité’’ propre à la fin du XXème siècle et au début du XXIème siècle. » Cette expression mondialisée a, pour l’auteur, comme modèle, comme matrice la mémoire de la Shoah. H. Rousso développe ainsi les prises de conscience, débats, cours internationales, mémoriaux autour entre autres de l’action du Japon en Extrême-Orient dans les années 1930-1940, des dictatures d’Amérique latine, du génocide au Rwanda …
. L’action pénale nationale ou internationale, c’est-à-dire les grands procès au sein de tribunaux nationaux ou internationaux, ont, d’après H. Rousso, dans tous les cas les mêmes multiples objectifs :
Un rôle répressif : punir les criminels, permettre une épuration contrôlée
Un rôle réparateur : permettre la reconnaissance des victimes
Un rôle transitionnel : accompagner le passage de la guerre à la paix, de la dictature à la démocratie
Un rôle réconciliateur : reconstruire l’unité nationale ou régionale
Un rôle mémoriel et historique : produire un récit pour le présent et l’avenir grâce aux documents et témoignages présentés
Ces procès ont à faire face à des difficultés et contradictions : il s’agit de rendre compte de toutes les souffrances des victimes, tout en respectant les droits de la défense et en restant dans le cadre des actes personnels de l’accusé (ne pas faire peser des charges dépassant très largement les responsabilités de l’accusé, ne pas faire le procès de l’ensemble d’un régime, d’un système, d’une idéologie). Ce sont des procès « compassionnels », plus centrés sur les victimes que sur le criminel mis en accusation.
D’autre part, si les procès sont proches chronologiquement des faits, l’analyse « historique » des causes profondes, des mécanismes qui ont conduit aux actes risque d’être partielle, voire erronée. Or ces procès veulent être une leçon d’histoire.
Henry Rousso remarque que si la mémoire de la Shoah a servi de modèle, en retour, d’autres modes d’action, comme les commissions « vérité et réconciliation » et d’autres formes de « justice alternative » pourraient nourrir et renouveler ses pratiques en Europe.

V. En guise de conclusion : quelques perspectives pour le Cercle d’étude … et nos lecteurs

  • a) Une enquête [29] signalée par Henry Rousso, dont les résultats ont été publiés en janvier 2015 a été réalisée auprès de 31 172 jeunes de 31 pays en 24 langues. Les enquêtés avaient entre 16 et 19 ans. Sur quarante questions, vingt concernaient directement la Seconde Guerre et le nazisme dont sept la Shoah.
    Le fait le plus important de la Seconde Guerre est pour 66% des réponses l’extermination des juifs par les nazis (pour les Français, le pourcentage est de 88%). Aux questions portant sur la manière de transmettre l’histoire, 70% privilégient l’école, 46% les œuvres documentaires (films, livres, témoignages directs) et 30% les recherches sur Internet.
    Sébastien Ledoux a ainsi fondé une grande partie de ses analyses sur le dépouillement des médias, et tout particulièrement de la télévision d’une part, et des activités, programmes au sein de l’éducation nationale, d’autre part.
    Le travail du Cercle d’étude est au croisement de ces trois sources de transmission de l’histoire.
  • b) Henry Rousso signale que, face à l’inexorable disparition des témoins, il faut « penser à d’autres formes de mémoralisation, plus ouvertes sur les comparaisons et surtout acceptant de ne plus se focaliser sur l’idée de singularité ». D’autre part il s’interroge sur le « fardeau » pour les générations futures de la « mémoire négative » et s’inquiète en constatant la montée en puissance du refus de la repentance historique en parallèle avec celle des nationalismes ; il faut donc, pense-t-il « maintenir le souvenir et la connaissance tout en allégeant le fardeau de la responsabilité ». Enfin, il demande d’être très vigilant quant au risque d’alimenter les concurrences identitaires car « la mémoire longue, on l’oublie souvent, c’est le moteur du ressentiment, et le ressentiment, [c’est] le moteur du prochain conflit. »

Ces trois perspectives nous concernent directement !

Martine Giboureau mai 2016

ROUSSO Henry, Face au passé ; essais sur la mémoire contemporaine éditions Belin, 2016 ; 327 p.
LEDOUX Sébastien, Le devoir de mémoire ; une formule et son histoire CNRS éditions, 2016 ; 357 p.
https://clio-cr.clionautes.org/le-devoir-de-memoire.html
VIDAL Dominique, Shoah, génocides et concurrence des mémoires, préface de Christina von BRAUN, Éditions du Cygne, 2012, 122 p.
(livre qui rassemble 15 ans d’articles, de conférences et de recensions.)

Samedi 11 mars 2017 à 16h, dans les locaux du Musée de l’Histoire Vivante
Parc Montreau 31 bd Théophile Sueur - 93100 Montreuil, conférence/débat avec Sébastien Ledoux, historien à Paris I, « devoir de mémoire » et transmission du passé. D’où vient l’expression ? Comment s’est-elle imposée ? Comment ce terme traverse les débats sur la recomposition du récit national, la place du témoin, le rôle de l’historien, la patrimonialisation du passé ou la reconnaissance des victimes. Éric Lafon, historien, directeur scientifique du Musée de l’Histoire Vivante, participera à notre réflexion.

[1Ces livres écrits par des universitaires s’adressent à des lecteurs ayant déjà quelques solides connaissances sur ces sujets.

[2Henry Rousso consacre un chapitre de son ouvrage aux notions de sources (dont les documents écrits), archives, témoignages, à leurs intentionnalités au moment de leurs créations, à l’utilisation qu’on peut en faire plus tard, à leur statut de « preuve » matérielle dans une démarche historique se voulant scientifique.

[3Télérama en 1981 cité par Sébastien Ledoux

[4Cette expression entre dans le dictionnaire Larousse pour la première fois en 2003

[5La tradition juive est moins tournée vers le ressassement du passé que vers sa transmission pour engager l’avenir (Henry Rousso)

[6Sébastien Ledoux revient à plusieurs reprises sur le vécu et les positionnements des personnes enfants de déportés, de la « seconde génération ».

[7Le 16 avril 1992, dans Le Monde, « devoir de mémoire » apparaît pour la première fois dans la presse écrite.

[8A travers divers sondages (1984, 1990 …) la télévision apparaît comme un vecteur essentiel pour la transmission du passé, ayant un rôle capital aux côtés des enseignants. Le Monde a pu qualifier la télévision de « gardien de la mémoire » (Sébastien Ledoux)

[9Pierre Nora cité par Sébastien Ledoux

[10Ainsi le rapport final de la Mission Mattéoli n’utilise jamais l’expression de devoir de mémoire mais dès son préambule affirme : « L’essentiel, pour nous, étant le travail de mémoire, nous plaçons en tête de nos recommandations celles qui ont trait, précisément, à une meilleure connaissance de la spoliation des Juifs de France et des restitutions. »

[11Paul Ricœur considère que ce travail de mémoire doit permettre aux victimes de se détacher progressivement de leurs souffrances et permettre à la collectivité de « briser » par le pardon sa dette envers ces victimes.

[12Spécialiste de l’histoire de l’éducation et de la Première Guerre mondiale. Fait paraître Douze leçons sur l’histoire pour ses étudiants de Paris I.

[13Serge Barcellini fut entre autres contrôleur général des armées, Inspecteur général au Ministère des anciens combattants et victimes de guerre, directeur général de l’ONAC, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, conseiller de Kader Arif, Ministre délégué auprès du Ministre de la Défense, chargé des Anciens Combattants.

[14On a pu parler à propos du devoir de mémoire d’ « une nouvelle religion civique privilégiant l’émotion » (Olivier Lalieu)

[15Ainsi le procès Papon a permis de rétablir une vérité longtemps occultée concernant les responsabilités de Vichy ET de rendre justice aux victimes, et leurs familles plus de cinquante ans après les faits.

[16Sébastien Ledoux analyse longuement des « Marches du siècle » de Jean-Marie Cavada dont celle du 10 juin 1992 consacrée à la rafle du Vél’ d’hiv’, celle du 30 juin 1993 consacrée au devoir de mémoire, celle du 8 septembre 1993, intitulée « Justice, histoire, mémoire » et consacrée au film du procès Barbie.

[17Sébastien Ledoux constate lui aussi « l’européanisation et la mondialisation de la mémoire »

[18Henry Rousso développe la différence entre oubli et silence, listant les silences coupables qui taisent les comportements que l’on sait honteux et les silences vertueux, réparateurs des personnes ou réconciliateurs des groupes.

[19Ère du témoin : le survivant vient à la barre moins pour accuser le bourreau que pour témoigner au nom de tous les morts (H. Rousso)

[20Ainsi Jacques Chirac en septembre 1995 visite Auschwitz en compagnie de deux cents lycéens de Paris et Drancy

[21Henry Rousso développe longuement les aspects et acteurs français du négationnisme : implication d’universitaires, développement dans les milieux d’extrême-droite mais aussi parmi des groupuscules d’extrême-gauche antistaliniens, réactivation récente et plus massive dans les milieux islamistes.

[22Les réseaux sociaux, les modes non contrôlés de diffusion des « informations » conduisent au développement d’une « suspicion universelle, qui rend vaine toute argumentation scientifique classique, laquelle repose sur un minimum de conventions, de confiance, de propositions implicites partagées. » (Henry Rousso)

[23De plus lui sont reprochés les dépôts de gerbes sur la tombe de Pétain, ses relations avec Bousquet, son attitude lors de la commémoration du Vel’ d’hiv’.

[24Pour Sébastien Ledoux, le fait que Nicolas Sarkozy ne fasse jamais référence au devoir de mémoire est à mettre en lien avec sa stratégie de conquête de l’électorat d’extrême-droite et sa promotion de l’identité nationale.

[25Sur onze journées nationales en 2015, cinq concernent la Second Guerre, quatre les guerres coloniales, une – le 11 novembre – la Grande Guerre, la onzième célébrant Jeanne d’Arc et le patriotisme.

[26Parmi les nombreuses panthéonisations réalisées sous la Vème République, la France rend hommage aux Justes en 2007, à Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette, Germaine Tillion, Jean Zay en 2015.

[27La loi Badinter sur la constitution d’archives audiovisuelles de la justice est promulguée le 11 juillet 1985. Elle permet l’enregistrement audiovisuel ou sonore de l’intégralité des débats à partir de points fixes dans la salle d’audience « lorsque cet enregistrement présente un intérêt pour la constitution d’archives historiques de la justice ». La diffusion de l’enregistrement est subordonnée à l’autorisation du président du tribunal de grande instance de Paris. Le délai de vingt ans pour pouvoir diffuser l’enregistrement a été supprimé en 2008. Après cinquante ans, la diffusion est libre.

[28Sébastien Ledoux évoque assez longuement l’implication de Denise Holstein, témoin qu’il associe à une « professionnalisation du témoignage, en étant investi socialement d’un rôle éducatif auprès des jeunes générations. »

[29NDLR. "Un sujet aussi sensible exigeait la plus grande rigueur. ", écrit Nonna Mayer à propos d’une enquête . Les questions posées, du 14 juillet au 11 août 2014.