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Roberte Breuilly-Jay, résistante, déportée à Ravensbrück - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Roberte Breuilly-Jay, résistante, déportée à Ravensbrück

entretien au collège Sisley de Moret-sur-Loing en 1999, par Martine Giboureau
jeudi 26 octobre 2017

Une famille très tôt engagée dans la Résistance.

Roberte Breuilly

- L’enfance, l’adolescence
Madame Breuilly (Jay de son nom de jeune fille) est née le 20 juin 1920. Elle est issue d’une famille ouvrière de Champagne-sur-Seine (Seine-et-Marne). Toute sa famille travaillait à l’usine Schneider. Dans les années 30, il y avait 1600 ouvriers mais seulement sept syndiqués dont son père, René Jay, membre de la CGT et du parti communiste, défendant le pacifisme et l’internationalisme. En 1935 il y avait 1000 adhérents au PCF pour toute la Seine-et-Marne. La cellule du PC de l’usine Schneider était suffisamment active pour que la police de l’époque la qualifie d’« importante ».

René Jay a mené la grève en 1936 à l’usine.
Roberte est allée à l’école jusqu’au brevet.
Roberte est entrée ensuite chez Schneider pour un emploi de bureau où elle gagnait 190F par mois puis grâce au Front Populaire 700F par mois.
En 1939 René Jay, théoriquement non mobilisable, fut quand même mobilisé comme « suspect » (puisque communiste et syndicaliste). Il est rayé des effectifs de l’usine Schneider le 22 janvier 1940 « à la suite d’instructions fournies à la direction de l’usine  ».

- L’entrée et l’action dans la résistance
Après juin 40 et l’occupation allemande, une relation [1] de Paris ayant une résidence à Avon leur demande d’entrer dans la Résistance ; son père, sa mère, son frère, son mari et elle-même s’engagent et forment, avec quelques camarades, un groupe d’une dizaine de personnes chargées de trouver des armes et de distribuer des tracts imprimés à Paris et rapportés par des volontaires.
Ils récupèrent des armes de chasse et des grenades de l’armée abandonnées lors de la débâcle. Ils logent aussi des « clandestins ».
Le 16 mai 1941, son père est arrêté en tant que communiste / syndicaliste par les gendarmes de Moret-sur-Loing. Il est interné à plusieurs endroits dont Voves [2] et Pithiviers (on y trouve sa trace en 1943).

En Seine et Marne la police en mai 1941 signale 11 envois en centres de séjour surveillé, généralement à Aincourt [3] Il s’agit de militants de Melun et du Mée. En juin 1941 on note10 envois en séjour surveillé. Le motif de ces arrestations est le plus souvent « détention » ou « distribution de tracts ». La teneur de ces tracts évolue : on y trouve fréquemment « Thorez au pouvoir » mais aussi apparaissent des « À bas Hitler » et ce, dès avant le 21 juin 1941. Pour l’ensemble de l’année 1941, 79 communistes en Seine-et-Marne ont été arrêtés.
Le nom de René Jay apparaît pour mai 1941 dans un long rapport des Renseignements Généraux.

Roberte, sa mère, son frère, son mari continuent leurs actions.
Le 21 avril 1942, son mari, Georges Rousset, ouvrier syndicaliste, est arrêté à Champagne sur dénonciation d’une personne du groupe de résistants de Dammarie-les-Lys (près de Melun).

Il y a eu plusieurs personnes de la région de Melun arrêtées par les forces françaises et livrées aux Allemands les 19-20-21 avril 1942 pour « détention de tracts d’inspiration étrangère ». Elles furent incarcérées d’abord à la prison de Melun puis celle de Fresnes et ensuite dans de nombreux lieux de détention en Allemagne. Voici quelques noms : Georges Rousset , R. Péron arrêté à Dammarie, R. Beuve arrêté à Vaux-le-Pénil, L. Gantier arrêté à Melun, R. Pelouas, Marcel Petit arrêté à Melun.

Georges Rousset est emprisonné à Melun « livré comme otage aux Allemands » et déporté avec 5 autres personnes. Il est jugé en Allemagne en 1944 et deux de ses compagnons sont décapités [guillotinés]. Il périt en déportation.
R Beuve et L. Gantier ont été décapité à Breslau en juillet 1944.

Marcel Petit m’a communiqué les précisions suivantes : Georges Rousset est né le 16 septembre 1914 à Avon (près de Fontainebleau – Seine-et-Marne). Il a été arrêté le 21 avril 1942. Il a été emprisonné d’abord à la maison d’arrêt de Melun puis à Fresnes le 19 juin 1942. Il est transféré en Allemagne à la prison de Trêves le 26 juin 1942 puis déporté « NN » dans le camp spécial SS Hinzert le 27 juin 1942. Il est envoyé à la prison de Witlieh le 17 septembre 1942. Il est condamné le 16 juin 1944 par le tribunal SG de Breslau (en Silésie) – on ne connaît pas la nature de sa condamnation. Il est décédé en camp.

La FNDIRP précise que le décès de Georges Rousset est enregistré à la prison de Wohlau en date du 12 mai 1945 (il semble que 1945 soit plus crédible que 1944, date fournie par d’autres services).
Les services officiels (Ministère des Anciens Combattants- Bureau des archives du monde combattant- Rue Neuve Bourg l’Abbé – BP 552 – 14037 CAEN) m’ont précisé qu’il était indiqué dans leurs dossiers que Georges Rousset est « mort pour la France », qu’il a le titre de « déporté résistant » et qu’au sein du réseau du Front National il est « homologué adjudant ».

Le frère de Roberte, Paul Jay, est en 1942 à Paris « dans le brouillard » c’est à dire clandestin chargé des tâches d’imprimerie. Il est arrêté le 16 mai 1942 avec d’autres copains, dans le local d’impression de journaux de la Résistance, par les forces françaises, livré aux Allemands, mis au secret au fort de Romainville ; désigné comme otage, il est fusillé au Mont Valérien le 2 octobre 1943 avec « 50 autres patriotes ». Le service de Caen cité ci-dessus m’a précisé que Paul Jay était répertorié dans leurs dossiers comme « interné politique » et qu’au service FFI il était « soldat 1ère classe ».

Roberte continue ses activités de résistance, seule sur Paris. Elle a de nouveaux contacts par sa mère et agit en Seine-et-Oise pour le « même travail » ; elle est en plus chargée du recrutement et de l’apprentissage pour faire des tracts. Elle vit dans la clandestinité ; l’organisation lui verse un « salaire » ; elle se débrouille pour avoir des cartes d’alimentation et bénéficie de l’entraide des résistants. Entre autres actions, elle recopie à la main des tracts.

- L’arrestation et les détentions en France
Le 10 avril 1943 elle est arrêtée sur dénonciation lors d’un rendez-vous clandestin ; elle est internée à la préfecture de police de Paris ; elle reste 10-12 jours sans pouvoir se laver, régulièrement interrogée (elle n’a pas parlé de torture lors de l’entretien), humiliée. Elle sera confondue à la suite d’une épreuve d’écriture prouvant que c’était elle qui avait copié les tracts. Sa mère n’est pas informée du lieu où elle se trouve. Une instruction judiciaire est mise en place « dans les formes ». Elle est jugée en octobre 1943 à huis clos et est condamnée à « un » an de prison ferme par un tribunal spécial (mais ce délai n’est que fictif ; voir plus bas).

Elle reste à la prison de la Petite Roquette [4] jusqu’en février 1944. Comme elle est « en préventive » elle peut recevoir des colis, du courrier, des journaux internes dont « Confiance, Lutte, Espoir ». Elle travaille dans des ateliers de broderie, d’écriture (mais souligne qu’il ne s’agit pas de travail forcé).

En février 1944 elle est transférée à la centrale (= prison) de Rennes [5] ; elle reçoit un caraco, un fichu et une jupe froncée ; elle ne dispose que d’un filet d’eau. Elle a participé à une mutinerie, s’est battue avec d’autres prisonnières contre les gendarmes de la prison (GRM) ; elles ont gardé prisonnier un gendarme ; sous la menace d’être fusillées elles se sont soumises et ont été mises au cachot.

Au bout d’un an les autorités lui ont fait signer sa « levée d’écrou » sans pour autant la libérer. En mai 1944 les Allemands la ramènent à Romainville et en juin 44 elle est déportée par train de voyageurs, bénéficiant d’un colis de la Croix Rouge qu’on lui confisque à Sarrebrück.

- La déportation ; les camps en Allemagne
La FNDIRP précise qu’elle a été déportée le 1er juin 1944 avec 58 autres femmes extraites du Fort de Romainville, dont Lise Lesèvre [6] qui fut témoin dans le procès de Barbie. La majorité de ces femmes avaient été arrêtées entre 1941 et 1943 comme communistes ou membres de mouvements résistants proches du PC (Front national ; FTP)
A Sarrebruck les hommes ont été séparés des femmes et martyrisés. Les femmes ont été utilisées à découdre des vieilles capotes de soldats.

« Toutes celles qui firent étape à Neue-Brem, près de Sarrebrück, c’est-à-dire la plupart des femmes qui quittèrent Romainville après le mois de mai 1944, eurent la révélation brutale de cet univers par les visions du camp d’extermination d’hommes et ces images se sont implantées à jamais en leur esprit, malgré la multiplicité des scènes atroces dont elles furent à leur tour victimes ... De ce camp, peu d’hommes sortirent vivants. »

Elle est ensuite mise dans un wagon à bestiaux et envoyée à Ravensbrück ; elle y arrive de nuit en juin 44 ; de gros projecteurs, des SS avec des chiens forment le « comité d’accueil ». En allemand on leur ordonne de se mettre 5 par 5. Elle reçoit le matricule 42 257 (source FNDIRP). A partir de ce moment elle n’a plus ses règles. Elle est affectée au Kommando de Leipzig. La FNDIRP précise : « Comme 30 de ses compagnes de convoi, elle fut affectée en août au Kommando de Leipzig (firmes Schneider, Junker, Asag -sic-) qui dépendait du KL Buchenwald ». Les recherches sur les noms des camps et Kommandos évoquent le Kommando de Hasag-Leipzig, le plus grand Kommando extérieur de Buchenwald qui comptait 5 000 prisonnières en 1945.

Elle travaille dans une usine mais elle n’en a aucun souvenir. Elle raconte avoir été mise par punition près des cuisines allemandes (sans manger bien sûr) pour avoir refusé une soupe infecte.

- La marche de la mort (avril 1945) et la Libération
Aux environs du 13 avril 1945 (la FNDIRP précise que ce Kommando de Leipzig fut évacué par les SS le 14 avril 1945) on entend l’artillerie soviétique. Des rumeurs courent, la peur s’installe. On les évacue : c’est la Marche de la mort (des femmes dans des camps à côté ont été exécutées au lance-flammes). Elles mangeaient des fleurs de colza, dormaient en marchant, étaient victimes de mirages. La mitraillette exécutait les plus faibles. Lors d’un bombardement elle s’est évadée avec quatre filles ; elles ont rejoint Dresde et un baraquement de STO ; après un intermède auprès des soviétiques, elles ont rejoint les lignes américaines à pied jusqu’au 25 mai puis ont été rapatriées jusqu’à Nancy en wagon à bestiaux. C’est un train de voyageurs qui les a ensuite ramenées à Paris.

« Si les circonstances de la Libération ont été différentes, les sentiments éprouvés, eux, étaient très semblables, et pour toutes complexes ... Cette libération n’a pas eu lieu partout dans les mêmes conditions : certaines ont fait partie de convois d’échanges, sous les auspices de la Croix-Rouge Internationale ... d’autres détenues ont réussi à s’échapper pendant l’évacuation des camps, qui, les derniers temps, se faisait à pied, sous la garde des SS. D’autres, enfin, ont été libérées dans le camp même ... lorsque les troupes soviétiques pénétrèrent dans le camp. »

Roberte est passée par l’hôtel Lutetia ; elle a fait un séjour en maison de santé : elle avait le regard hagard, refusait tout contact, ne pouvait pas parler, persuadée qu’on ne les croirait pas, ne pensait qu’à manger et souffrait d’insomnies.

- La vie après 1945
Elle a eu ensuite des responsabilités dans « l’Union des femmes françaises ». Sa place à l’usine l’attendait mais elle n’a pas pu reprendre cette activité. Elle s’est remariée avec Jean Breuilly puis s’en est séparée. Elle a reçu la Médaille de la Résistance, la médaille des Déportés, la médaille des Anciens Combattants, la médaille militaire et la Légion d’Honneur (elle est nommée au grade de chevalier le 8 août 1988).

Avant le retour en France de Roberte son frère a été honoré : son nom a été donné à une place à Champagne à l’initiative de la municipalité et a été gravé sur une plaque à l’initiative de ses camarades de travail. Sur la plaque de la place est indiqué « Place Paul Jay, fusillé par les Allemands le 2 octobre 1943 ». Les noms des membres de la famille Jay apparaissent aussi sur le monument aux morts de Champagne (7 déportés morts en déportation) et une « plaque aux médaillons  ». Du vivant de Roberte, des cérémonies ont eu lieu régulièrement devant ces plaques.

Roberte est décédée le 9 février 2002.

- Comment à partir d’un témoignage faire des recherches

A l’automne 2007, voulant avoir des informations complémentaires, je me suis adressée à la mairie de Champagne, à la bibliothèque, à l’entreprise actuelle installée dans les locaux de Schneider, aux archives départementales : personne ne se souvient de la famille Jay et n’a le moindre renseignement sur les différents membres de cette famille de résistants.

Monsieur Plique, que je remercie à nouveau ici, m’a fourni la photocopie des deux pages concernant la famille Jay dans la brochure « De la résistance à la Libération dans le canton de Moret ». Le lieutenant-colonel H. René Roesch, président du comité Montereau-Moret de la S.E.M.L.H. (Légion d’honneur) et Claude Cherrier, enseignant, historien m’ont fourni de précieuses informations. Les textes écrits en italique ont été fournis par Claude Cherrier.

Sources :
Transcription d’un entretien réalisé au collège Sisley de Moret-sur-Loing en 1999
+ citations du livre « les Françaises à Ravensbrück » nrf Gallimard 1965
+ informations de la brochure « De la résistance à la Libération dans le canton de Moret » éditée en août 1994 par l’AMRCM
+ informations diverses dont les sources sont indiquées au fur et à mesure.
Martine Giboureau, octobre-novembre 2007, revu octobre 2017

CNRD 2018 « S’engager pour libérer la France »