Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Le douloureux sauvetage des enfants de Vénissieux.

et le sauvetage des enfants juifs pendant l’Occupation. PC 28
samedi 20 novembre 2021

Le grand mérite du travail historien de Valérie Portheret est donc d’avoir écrit sur une histoire complexe, faite par des Résistants ... camp de Vénissieux

« Le douloureux sauvetage des enfants de Vénissieux » et « le sauvetage des enfants juifs pendant l’Occupation. Une forme de résistance civile »

Ayant lu dans le magazine M, supplément du journal Le Monde paru le week-end dernier (et mis en ligne le 27 août 2020), l’article sur la rafle de Vénissieux (26 août 1942, en zone non occupée) et le sauvetage de 108 enfants juifs, entre le 27 et le 30 août, avant que n’intervienne, début septembre, la déportation de 545 Juifs étrangers, à Auschwitz-Birkenau, j’ajoute quelques remarques et commentaires.

Je veux dire d’abord à quel point jusqu’aux travaux de recherche approfondie (28 ans) de Valérie Portheret, cette rafle et les conditions du sauvetage de 108 enfants juifs, furent ignorées, sauf de quelques historiens, ou traitées en quelques lignes, et restent encore méconnues… Le Petit Cahier que le Cercle d’étude a publié en juin 2020, sur «  Le Sauvetage des enfants juifs  » rappelle nombre de faits historiques et donne à lire plusieurs témoignages d’enfants sauvés, très contrastés. En rapport avec le livre tiré de la thèse de Valérie Portheret, Vous n’aurez pas les enfants, l’article du Monde analyse le caractère inédit des conditions du sauvetage des enfants du camp de Vénissieux, par une commission (officielle) de criblage et des résistants œuvrant dans des structures légales ou autorisées : le SSE (Service social des étrangers), l’OSE (Œuvre de secours aux enfants), les Éclaireurs de France, israélites ou unionistes (c’est-à-dire laïques, juifs ou protestants)… voire l’UGIF, une commission « administrative », composée de croyants et d’athées, faisant un « travail de sape ».

Ce rôle, longtemps sous-estimé, d’hommes, de femmes et de structures de sauvetage d’enfants juifs, à double composante, légale et clandestine, a été étudié, pour l’OSE, principale organisation, par l’historienne Katy Hazan. De même des structures mises en place par le gouvernement de Vichy comme le service social des étrangers (SSE) dirigé par Gilbert Lesage ou le service social d’aide aux émigrants (et sa structure clandestine de camouflage, l’Entraide temporaire) présidé par Lucie Chevalley, l’UGIF, dont fait partie le couple de résistants Milhaud, ont sauvé des enfants ; des institutions juives, autorisées ou non, comme l’OSE et le réseau Garel), les EIF (Éclaireurs israélites de France) et la Sixième ont joué un rôle essentiel, soit secondairement dans la survie de l’enfant Samuel Pintel, soit déterminant dans le sauvetage organisé de milliers d’enfants de parents déportés.

Ce furent aussi des chrétiens, étudiés dans l’article du Petit Cahier sur Suzanne Spaak, résistante antinazie, Juste parmi les nations. Et d’abord des protestants (déjà cités comme Gilbert Lesage, Lucie Chevalley, ainsi que Madeleine Barot de la Cimade) mais aussi le pasteur Vergara, de la paroisse de l’Oratoire du Louvre, ou Marcelle Guillemot, directrice du centre médico-social de la Clairière. Ces deux derniers engagés aux côtés de Sophie Schwartz, communiste, et de Suzanne Spaak, deux résistantes antifascistes du MNCR (Mouvement national contre le racisme), pour camoufler 63 enfants juifs, enlevés du Centre UGIF ‒ orphelinat de la rue Lamarck, le 15 février 1943, et placés dans des familles. Elles sont devenues Justes, comme les trois personnes non juives, qui organisèrent cette opération en zone nord. Il y eut encore des catholiques résistants engagés activement comme l’abbé Glasberg, l’Amitié Chrétienne du Jésuite Pierre Chaillet (déterminants à Vénissieux), avec les Cahiers du Témoignage Chrétien et Jean-Marie Soutou, existentialiste, et la jeune Germaine Ribière, si totalement investie dans la résistance de sauvetage, étudiée de façon très complète par l’historienne Claude Penin.

Enfin l’on ne peut oublier les communistes, présents à Vénissieux, en la personne de Charles Lederman, dont on ne peut écrire qu’il était seulement (pourquoi euphémiser les appartenances ?) « sympathisant » communiste, étant donné son rôle, à Lyon, dans le MNCR : Mouvement national contre le racisme, lié au parti communiste, et son futur rôle de dirigeant politique dans les groupes de combat de l’UJRE (Union des Juifs pour la résistance et l’entraide) en zone sud occupée. L’on ne pouvait accéder à ce niveau de responsabilité dans la Résistance armée communiste (juive ou non) sans avoir une forte adhésion idéologique et politique. Mais, comme Sophie Schwartz, Charles Lederman n’avait pas seulement une appartenance partisane et résistante, mais aussi une identité juive, membre de l’OSE, il a rencontré et sans doute influencé Jules Géraud Saliège à l’été 42, il avait comme d’autres dirigeants juifs et communistes, tel par exemple Adam Rayski, une conscience aiguë d’un péril mortel, d’une menace croissante…

L’on ne peut qu’être touché aussi par ces parents juifs étrangers internés à Vénissieux qui, à la veille de leur déportation, eurent la force et le courage de signer des actes d’abandon de leurs droits parentaux pour que l’Amitié Chrétienne puisse prendre en charge leurs enfants, devenus isolés et vulnérables, les répartir dans des familles, elles aussi protestantes ou catholiques, sauver leur vie en camouflant provisoirement leurs identités. Le Petit Cahier cite beaucoup de noms, pas tous répertoriés, de ces familles de Justes, et donne à lire l’histoire de la petite Monique Ascher-Vidal, enfant cachée ou des enfants Iworejkes. L’on est aussi ému que Valérie Portheret ait pu retrouver les noms de 90 enfants, beau travail d’histoire et de mémoire.

L’article cite enfin le témoignage de ce médecin réquisitionné, dans le camp de Vénissieux, Jean Adam, qui établit des certificats de complaisance, autre forme de résistance civile. S’y ajoutent les photos, récemment découvertes, de Chieu Ngo-Trong/collection Klarsfeld et l’on ne peut qu’être frappée, pour qui a lu et étudié les camps de Pithiviers, Beaune-la-Rolande et Drancy, par des éléments communs à ces camps d’internement, devenus camps de transit  ; c’est dire que, s’il y a bien eu, à l’été 42, après les grandes rafles, chez les internés juifs, une montée de l’angoisse, voire du désespoir, comme en témoignent les suicides, et la conscience diffuse puis informée de la déportation, il y a eu aussi d’autres moments. Ainsi ces photos de la vie « ordinaire », des espoirs ou de la croyance, aggravée par les mensonges des « délégués de Vichy », en zone non occupée, d’une libération prochaine ou de l’affectation dans un camp de travail. Le rire du petit Armand Buks, les sourires d’adultes, inconscients de la probabilité des déportations ou ne voulant pas affoler les enfants, ne « mentent » pas mais témoignent de l’âge ou de l’état individuel de conscience. De même, d’après photos et témoignages, les relations avec les gardes mobiles, les gendarmes armés, ne furent pas exclusivement liées à des violences et à la répression, qui bien entendu existèrent, mais certains, très minoritaires, laissèrent passer (jusqu’à, au moins, l’été 42) de la correspondance envoyée aux familles, ou favorisèrent des rencontres (voir par exemple le témoignage d’Arlette Reiman-Testyler, dont le père fut interné dans un camp du Loiret, avant d’être déporté). L’article a aussi raison de rappeler l’acte de désobéissance du général Robert de Saint Vincent, gouverneur militaire de Lyon, mais il aurait pu rappeler également qu’il était membre de l’Amitié Chrétienne et qu’il a été nommé Juste parmi les nations.

Le grand mérite du travail historien de Valérie Portheret est donc d’avoir écrit sur une histoire complexe, faite par des Résistants qui croyaient au ciel ou n’y croyaient pas mais firent ensemble des actes de résistance civile et politique. Pour la petite histoire, j’ajouterai que le poème d’Aragon « La Rose et le Réséda » datant de 1943, fut dit en 1945, par l’élève Jeanne Moreau (qui s’était confectionnée une étoile en papier, au grand dam de son père) dans le collège, futur lycée Edgar Quinet, lors de la pose de la plaque en mémoire et hommage aux anciennes élèves et professeures « victimes de la barbarie nazie, torturées, déportées, gazées. » .
Marie-Paule Hervieu, 2 septembre 2020

Voir PC 28. Le sauvetage des enfants juifs pendant l’Occupation. Une forme de résistance civile
Mémoire et histoire au lycée Edgar Quinet, Paris 9e
https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/08/27/le-douloureux-sauvetage-des-enfants-juifs-du-camp-de-venissieux_6050084_4500055.html

471 juifs étrangers dont 108 enfants ont été sauvés, mais trois enfants ont été pris en 1944 et gazés.

545 "Montés dans le train de Saint-Priest, ils sont arrivés à Drancy. Puis ils sont partis vers l’Est : 476 par le convoi 27, le 2 septembre 1942, et 58 par le convoi 30, le 9 septembre. Tous ont été exterminés à Auschwitz. "

PORTHERET Valérie, Vous n’aurez pas les enfants, préfaces de Serge Klarsfeld et Boris Cyrulnik, XO éditions, 2020
https://comejdfrance.wordpress.com/amejd-14e-les-ecoles/
https://comejdfrance.wordpress.com/liens/