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Madame Madeleine Roland, déportée à Auschwitz-Birkenau - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Madame Madeleine Roland, déportée à Auschwitz-Birkenau

témoignage recueilli par Martine Giboureau.
mercredi 1er novembre 2017

Mado, « la petite dernière » de six filles, connait le Camp de Drancy, est déportée à partir de la gare de Bobigny à Auschwitz-Birkenau. Elle est affectée au "Canada". Elle participe aux Marches de la mort. Le retour est difficile...

Témoignage de madame Madeleine Roland née Lestch

L’enfance
Les parents de Mado sont venus ensemble d’une région polono-russe. Un jour, après la guerre, quelqu’un a fait allusion à un grand-père lituanien. Henri Lestch, le père de Mado, est né le 23 janvier 1890 à Ostrów [1]. Mado se souvient que son père parlait des inondations à Paris qui ont eu lieu en janvier 1910 ; ils sont donc arrivés avant cette date. Son père et sa mère ont été naturalisés français dans les années 20. Leurs six filles sont nées en France : Mado est « la petite dernière », née en 1925, surprotégée par ses parents et ses sœurs, à l’écart de tous les aléas de la vie.

Le papa était d’abord cordonnier dans une échoppe installée dans le renfoncement d’une entrée d’immeuble, puis a eu une boutique où il exerçait sa profession et était aussi marchand de chaussures. Ils habitaient dans le 14ème arrondissement, rue Vercingétorix. Les parents de Mado parlaient le yiddish entre eux mais le français (avec « une mauvaise diction ») avec leurs filles. Ils respectaient les fêtes religieuses juives mais pas les interdits et obligations alimentaires au quotidien. Ils allaient à la synagogue du XVème arrondissement car il n’y en avait pas dans leur quartier.

Ils étaient certainement impliqués dans la communauté juive. Des hommes parlant yiddish venaient dans la boutique ou rencontraient son père (accompagné par Mado) dans un square du XVème arrondissement et elle ressentait une tension, un malaise. Mado se souvient aussi que sa maman en 1936 portait des marmites pour les grévistes de chez Breguet [2]. Mais on ne parlait pas politique devant elle et si elle entendait régulièrement parler de menaces de guerre, elle ne comprenait pas ce que cela pouvait signifier.

Une de ses sœurs a été arrêtée pendant la guerre, après 1943, parce que militante syndicaliste (et donc résistante) et fut internée plus d’un an dans le camp de Mérignac [3] près de Bordeaux.

Les trois aînées sont allées à l’école religieuse israélite, les trois dernières à l’école communale laïque. Mado a vu des photos des trois aînées habillées en « communiantes » mais ne sait pas de quelle cérémonie il s’agit. Mado ne se souvient pas si elle a obtenu le certificat d’études.

Sa maman décède en 1937 d’une crise d’urémie. Mado, toujours protégée par ses aînées qui assurent les tâches matérielles, continue son existence dans la boutique de son père. Son père essaie de lui faire donner une éducation religieuse mais elle refuse de continuer avec ce rabbin qui lui paraissait proférer un « charabia ». Elle n’a pas été victime d’actes ou paroles antisémites avant 1940. Seule une institutrice a fait des remarques sur sa prononciation « alsacienne » mais sans aucune acrimonie. Sa vie est simple, sans le sentiment de privation même si elle n’a pas eu de jouets par exemple, ce qui ne la frustrait pas. Quand elle était petite elle trouvait « tout bien ».

La guerre
Durant l’été 39 son père, une de ses sœurs mariée et Mado sont en vacances dans le Loir-et-Cher, en pension chez une dame âgée. La mobilisation éclate et la dame qui les logeait leur propose de rester. Le papa refuse et tous rentrent à Paris. Son père qui avait 49 ans a été mobilisé à la caserne Dupleix mais du fait de ses six enfants, de son veuvage et de son âge, il est libéré deux jours après.
Ils n’ont pas fait l’exode. La vie continue pour le Papa et quatre de ses filles dans le petit logement très modeste.

Les mesures antisémites du gouvernement de Vichy ont bien sûr pesé sur elle mais sans vraiment l’inquiéter. Son père, bon citoyen français (son gendre était prisonnier de guerre), est allé « naturellement » se faire enregistrer : Mado se souvient d’avoir fait la queue près de l’Hôtel de ville pour « obtenir » le tampon « Juif » sur sa carte d’identité car chacun devait se présenter individuellement. Les arrestations de 1941 ne l’ont pas perturbée puisqu’elles concernaient des Juifs étrangers. Elle a su qu’il y avait eu une grande rafle le 16 juillet 1942 mais ne s’est pas sentie menacée car dans le XIVème arrondissement, il y avait très peu de Juifs et elle n’a pas vu d’opérations de police à ce moment-là.

Pourtant la boutique de son père a été aryanisée (mais ils conservent leur logement) et celui-ci s’est retrouvé sans travail. Il a fait quelques travaux pour des voisins compatissants. Une de ses sœurs travaillait chez une modiste, une autre dans une imprimerie. Il a fallu se débrouiller pour avoir de fausses cartes d’alimentation ; Mado cachait son étoile pour faire la queue avec les non-juives (donc aux heures où il y avait quelques chances de trouver quelque chose à acheter). Mado et une de ses sœurs ont travaillé dans le XIIIème arrondissement chez des chiffonniers (« biffins ») au tri de papiers, vieux chiffons et bouts de fer. Aujourd’hui (en conséquence ? sachant qu’elle a aussi été affectée au "Canada" à Birkenau) elle refuse le tri sélectif assuré par chaque citoyen, considérant que ce système ôte des niches d’emplois pour les plus démunis, les moins qualifiés dans un contexte de chômage d’une part et parce que c’est une obligation liée à la ‘’dictature de la pensée unique’’ d’autre part.

Son père, lui, était bien plus inquiet ; il y avait des va-et-vient d’hommes chez lui ; certains couchaient une nuit dans l’arrière-boutique. Son père répétait : « Vous savez mes enfants, s’il nous arrive quelque chose, il faut rester ensemble ». La propagande antisémite jouait sur les esprits des gens « gangrenés » par ce racisme et la menace était lourde.

L’arrestation et Drancy
En avril 1943, au métro « Porte d’Italie », deux hommes en civil, grands, bien habillés, chapeautés attendent Mado pour l’emmener au commissariat du XIIIème arrondissement (ils parlaient français – des miliciens ?). Il s’agit sans doute d’une dénonciation car ils connaissaient les habitudes de Mado. Au commissariat du XIIIème, les policiers français relèvent son identité. Son père et une sœur, venus dans la soirée pour la récupérer, sont chassés par les policiers sous la menace d’être eux-mêmes arrêtés. Mado est conduite dans la nuit en voiture cellulaire jusqu’au dépôt, en sous-sol, où elle se retrouve avec des prostituées : totale découverte pour elle qui vivait dans un milieu si protégé. Les sœurs (religieuses) qui distribuaient la nourriture l’interpellent : « Toi, la gosse, tu as des tickets ? » Non, bien sûr « Bon, tu n’auras pas de soupe ». Mais les « filles de joie » lui en ont donné et lui ont promis de contacter son père à leur sortie.
Le lendemain matin, Mado est emmenée àDrancy : elle y reste deux mois jusqu’en juin 43, moment où elle est déportée. Elle n’a pas peur car elle se sent entourée (« il y avait du monde ») et il n’y a aucun départ pendant ces deux mois. Elle n’a pas le souvenir de souffrances particulières. Son père et une de ses sœurs la rejoignent : ils ont été arrêtés chez eux ; ses autres sœurs ont pu se cacher. Dix jours après l’arrivée de son père, c’est la déportation. Sur une carte de son père il est indiqué : « interné du 4 juin 1943 au 22 juin 1943 ; déporté du 23 juin 1943 [4] au 28 juin 1943 ». Au même moment – elle ne le saura qu’à son retour – sa sœur aînée, mariée à un Juif dans les années 30, meurt de la tuberculose.

La déportation
Ensemble, son père, sa sœur et Mado, montent dans le bus jusqu’à la gare de Bobigny puis sont poussés dans un wagon à bestiaux avec deux seaux. Ils sont plus accroupis qu’allongés et forment « un groupe indistinct » composé de jeunes, de vieux, de malades, de ‘’pas malades’’. Mado s’est blessée en montant dans le wagon et souffre de sa plaie. Le wagon est ouvert une fois : les SS, en punition d’une tentative d’évasion dans un autre wagon, font descendre les hommes, leur font enlever chaussures et pantalons et les font remonter ainsi partiellement dévêtus (ce qui l’a beaucoup choquée car, dans leur appartement, les filles se détournaient quand leur père se déshabillait). Le papa pleurait et a dit alors : « mes enfants, c’est fini, nous allons mourir » et les deux filles optimistes : « mais non, nous allons travailler ; nous, pas toi ! » car à 53 ans leur père leur semblait trop vieux pour pouvoir encore être mis au travail.

Birkenau
Le convoi est arrivé de jour à Birkenau : descente brutale des wagons, mise par 5 (elles sont séparées de leur père, placé dans la colonne des hommes), sélection : sa sœur et elle sont sélectionnées pour entrer dans le camp. Elles ne parlent ni l’allemand, ni le yiddish ce qui renforce le sentiment d’incompréhension. Une femme, qui dans le wagon criait « ça brûle, ça brûle », refusait de « rester dans le rang » et a été violemment fouettée. Cette brutalité leur fait s’interroger : « où sommes-nous arrivés ? C’est la fin du monde ». La marche est longue pour entrer dans Birkenau et est marquée par les cris et les aboiements des chiens.

On les fait se déshabiller ; elles passent dans une sorte de large escalier : c’est « l’étuve » avec une atmosphère saturée d’humidité. Elles sont rasées partout ce qui déclenche des rires nerveux devant la nouvelle apparence de chacune. Elles entendent la phrase « tu vois les cheminées ... » mais personne ne croit au gazage et au crématoire.
Mado est tatouée : numéro 46656 plus un triangle. Elle ressent de la peur, de l’angoisse mais pas de souffrance physique. Cela l’agace beaucoup de lire aujourd’hui dans un témoignage que le tatouage fut très douloureux physiquement.

En guise de vêtements, on lui lance des claquettes à tige, semelles de bois et dessus en tissu, bien trop grandes et un vêtement kaki récupéré sur les Russes. On distribue à chacune une gamelle en ferraille. Jamais elle n’aura de « cuillère » et trouve indécent que l’on puisse évoquer un tel souci : « quand on a si faim, peu importe la manière utilisée pour avaler le peu qu’on vous donne ».

Mado et sa sœur subissent la « quarantaine » [5] durant au moins deux mois. Très rapidement elle souffre de furoncles. Dès le premier mois les filles n’ont plus leurs règles (elle pensait alors que c’était peut-être dû à un produit mis dans la nourriture).
Le lendemain de leur « installation » elles sont brutalement sorties de leur baraque, mises par cinq, emmenées dans un marécage et poursuivies par des Allemands à cheval « pour rien ».

Elle a dû porter des pierres. Les Kommandos étaient alors très durs.
Un jour sa sœur est envoyée à la cuisine où elle tombe tout de suite malade ; elle va au Revier ("Infirmerie"). Madeleine va la voir avec une pomme sauvage et découvre un mouroir : sa sœur est déjà cadavérique. Elle entretient toutefois l’espoir : pour elle tout le monde était mort dehors mais elles se répétaient qu’elles reviendraient, prendraient un studio et travailleraient. Le lendemain Mado est enfermée avec les autres dans sa baraque et voit partir les camions, entend des cris, des plaintes, des appels dans toutes les langues : ils allaient à la chambre à gaz et sa sœur était dans ce groupe.

Mado, elle, est affectée au "Canada" [6] ). Elles sont fouillées tous les soirs et il est donc très difficile d’ « organiser » quelque chose. C’est toutefois sans doute comme cela qu’elle a récupéré une pomme pour sa sœur.
Mado a été au "Canada" de Birkenau puis dans un autre "Canada" (Bejinki ?) toujours à Birkenau - à peu près au moment de l’arrivée des Hongrois, donc dans l’été 44. Ses camarades du Canada ont alors été envoyées à l’Union. Ce second « Canada » était plus proche des chambres à gaz.

Ses souvenirs sont marqués par l’obsédant rythme quotidien : lever très tôt, appel, travail, tinette. Elle ne parlait pas aux autres. D’abord dans la journée elles n’en avaient pas le droit et, le soir, Mado était si épuisée qu’elle ne pensait qu’à dormir. Sa hantise était la peur de mourir et bien sûr dormir, ne pas se faire voler ses chaussures, manger, en faire le moins possible et ne pas être trop battue. Elle vivait dans l’irréel, une totale incompréhension de ce qu’il lui arrivait. « Je crois que j’ai existé mécaniquement, sans aucune émotion. J’étais un automate. Les souffrances ne sont pas explicables – d’autres disent qu’elles sont indicibles - Le mal je l’ai effacé : je suis amnésique. Même le visage de ma mère a disparu, je ne peux le retrouver ». Aujourd’hui elle pense que « le pire de tout » était l’angoisse de (sur)vivre, de manger et la constante humiliation.

Toute sa vie d’après-guerre a été marquée par des réactions « instinctives » chaque fois qu’elle avait le sentiment de se retrouver dans des conditions analogues d’humiliation : dans les années 60-70 quand, dans une salle commune d’hôpital, une infirmière , pour réaliser un examen médical, veut qu’elle relève sa chemise de nuit et écarte les jambes devant tout le monde sans un paravent de protection elle oppose un refus si violent que le personnel médical exige qu’elle subisse une consultation à Ste Anne ! Or, chaque soir en sortant du Canada, il y avait une fouille au corps, dans un climat de violence intense, sous les coups et les « braillements », jambes écartées pour empêcher tout vol. De même elle supporte très mal de se plier aux règlements imposés pour la vie en collectivité : en maison de convalescence elle n’a jamais voulu « descendre » déjeuner avec les autres patients. Elle est hyper-sensible à la manière dont on lui parle et souffre d’une spectaculaire crise de nerfs quand elle ressent du mépris dans les ordres donnés par le kiné remplaçant de cette même maison de convalescence.
Elle a connu de nombreuses sélections.

Une fois elle a eu comme punition l’obligation de faire des pompes parce qu’elle n’était « pas propre » !!! (elle avait de la paille dans les cheveux).
Au premier "Canada", elle a été sélectionnée pour la chambre à gaz sans bien réaliser dans son épuisement ce qu’il lui arrivait. Dans la baraque il n’y avait que des mourants venus du Revier. (Mado se souvient du terme « musulman » mais ne l’utilise pas). Les hurlements étaient incessants. Une femme allongée répète : « Je suis du XIVème arrondissement ; qui connaît le XIVème arrondissement ? ». Elles se rendent compte qu’elles sont de la même rue. Mado se rappelle de la boutique du père de son interlocutrice. Celle-ci lui dit : « Je sors des expériences [7] ; si tu rentres, tu raconteras à mon petit garçon ». Les « expériences » étaient totalement inconnues d’elle. Soudain une voix a dit : « Où est la petite Madeleine ? ». Elle y va : « c’est moi, Madeleine ». Une autre jeune fille se présente en même temps. Elle a su après que la voix était celle de Mala la Belge qui pouvait faire sortir une personne et qui recherchait une Madeleine belge. Mala a pu faire sortir Mado de la baraque. Mado aurait aimé après la guerre retrouver la famille de Mala pour leur parler d’elle et lui rendre hommage. Madeleine a plus tard assisté à la « pendaison » de Mala.

Au premier Canada, Mado a eu la malaria. Elle était épuisée, fiévreuse, a été cachée dans les vêtements par ses co-détenues durant la journée de travail, a même obtenu un « médicament » mais n’est pas allée au Revier.
Au second Canada, Mado s’est retrouvée seule, a changé de baraque, de relations. Elle y travaillait soit de jour, soit de nuit. Elle était en face des crématoires. Mais elle était plus au chaud, à l’abri des intempéries, et elle ne souvient pas de sélections. Les hommes qui apportaient les affaires à trier, parfois, malgré les risques, jetaient un bout de pain : « Tiens, c’est pour toi ! ».

Marche de la mort et Libération
Mado, 60 ans après, a des difficultés pour différencier ce qu’il s’est passé lors de la sortie de Birkenau (janvier 45) de ce qu’il s’est passé lors de la « Libération » (mai 45). Voici ce qu’elle revoit : elles sortent de Birkenau en rang, par cinq, avec chacune une couverture. On entend des coups de canon. Il fait très froid. Elles marchent, marchent jusqu’à épuisement, combien de temps ? de jours, de nuits ? Elle revoit un groupe, au sein duquel elle était, monter par une échelle au premier étage d’un pavillon et être contraint aussitôt de redescendre par des soldats et leurs chiens. Elle est sûre d’avoir vu des déportés être exécutés d’une balle dans la nuque mais les morts faisaient partie de son univers quotidien et cela ne l’a pas affectée plus qu’au camp. Après avoir longtemps marché, on les a fait monter dans des wagons découverts, toujours sans manger ni boire. Elles suçaient les stalactites de glace. De nouveau elles ont longuement marché pour atteindre un camp où il n’y avait rien et où elles ont couché par terre : c’était sans doute Bergen-Belsen. C’est là que se déroule un événement très net dans sa mémoire : elle a pris un pain que des déportés rapportaient empilés sur leurs avant-bras et en punition une « grosse allemande en uniforme » l’a fait sortir de la baraque, se mettre à genoux les mains sur la tête durant un temps qu’elle ne saurait évaluer. Elle ne sait pas non plus comment on l’a relevée de cette punition. Mado se demande encore comment elle a pu commettre cet acte, elle qui « n’était pas courageuse » ; elle est certaine qu’elle n’aurait jamais pu faire cela à Birkenau. Avait-elle encore plus faim ? Pensait-elle qu’elle allait mourir ?

Ces souvenirs se mélangent avec d’autres qui se sont passés vraisemblablement en mai 45. Elle se voit encore marchant lorsqu’une Polonaise parlant français lui dit qu’il n’y a plus de SS, plus de gardiens avec elles. Elles sont alors entrées dans une cour de ferme, se sont cachées sous une charrette de foin. Combien de temps ? Sûrement longtemps car elles étaient épuisées. Et c’est là qu’elles ont vu arriver, de jour, une troïka conduite par des Russes, en fait des Mongols. Elles sont aussi entourées de prisonniers de guerre de toutes nationalités, et tous de crier « on est libre ». Certains sont allés chercher de la farine dans des fermes et, installés dans l’herbe, ils ont mangé, mangé, mangé !!! Mado ne se souvient pas d’avoir vu quelqu’un rendu malade d’absorber ainsi tant de nourriture si mal appropriée à leur état de sous-nutrition.

Certains parmi les Mongols avaient d’évidentes intentions malveillantes vis à vis des filles : dans la nuit, ils se sont exhibés nus sous leurs capotes. Mado, toute petite, a su se cacher et se protéger de leurs assauts. Le lendemain d’autres officiers de l’Armée Rouge sont arrivés, ont remis de l’ordre et de la discipline, ont rassuré les déportés et les ont nourris abondamment. Ils sont allés s’installer dans des fermes dont ils ont chassé brutalement les occupants. « On était comme fous » et certains ont dit qu’il y avait eu des meurtres d’Allemands. Les Soviétiques les installent ensuite dans des dortoirs, hommes et femmes ensemble. Elle supporte très mal l’interrogatoire sur son identité et son passé (et elle refusera bien plus tard lors d’une hospitalisation de donner le nom de ses parents considérant qu’on était là pour la soigner et non pour faire une enquête de police).

Le retour
En camion, Mado et tout un groupe sont passés en zone américaine.
Elle a ensuite pris un train jusqu’en Belgique où la Croix Rouge et les scouts ont fait des distributions de nourriture dont elle ne s’étonne alors pas, ignorant que les restrictions sont encore très draconiennes. Elle considère aujourd’hui que son raisonnement était à ce moment émoussé par toutes les privations : « Mon cerveau ne marchait pas très bien ». Devant l’accueil reçu au long de ce périple elle s’imaginait qu’à Paris elle serait portée en triomphe sur un bouclier comme les rois africains sur les images de son enfance !!! Elle rejoint Lille et y chante avec les autres une Marseillaise particulièrement émouvante même pour elle dont la fibre patriotique n’est guère exaltée. Elle retrouve avec une légère inquiétude l’utilisation d’une fourchette qu’elle avait oubliée en deux années de captivité. Elle a aussi récupéré de vraies chaussures montantes et possède un sac avec une autre paire de pointure 41 (elle chausse du 37) au cas où ... Mado a d’ailleurs gardé une passion pour les chaussures !

Elle arrive en train à Paris (sans doute gare du Nord plutôt que gare de l’Est) et la Croix Rouge la conduit au Lutetia. On est alors courant mai 1945.
Au Lutetia elle a une grande chambre pour elle seule ; elle mange à sa faim, prend des bains et pense rester là, où elle est si bien, pour toujours. Elle a répondu invariablement aux questions qu’on lui posait qu’elle avait habité Paris mais que son appartement avait été démoli ; qu’elle avait eu des sœurs mais que tout le monde était mort. Elle était dans l’incapacité de comprendre que la vie « normale » ait pu continuer. D’ailleurs, pour elle, ces deux ans avaient été une éternité et personne n’avait pu y survivre dans son esprit. Toutefois les responsables du Lutetia ont fait des recherches et l’ont fait appeler pour lui annoncer qu’elle avait encore deux sœurs sur Paris qui la cherchaient. On lui indique l’adresse où les trouver (le logement de son père avait été réquisitionné pour loger une femme de prisonnier victime de bombardement) ; on lui donne un ticket de métro et elle se retrouve seule dans Paris !

Dans le métro elle a très peur ; elle se sent enfermée dans cet espace carrelé de blanc ; elle pense être suivie. Elle arrive quand même au bon endroit et retrouve sur le quai sa sœur libérée de Mérignac qui se met à pleurer en la reconnaissant. « Si tu pleures, je m’en retourne ! ». Mado n’a jamais pleuré durant sa déportation ni à son retour : les larmes lui étaient impossibles.
Ses deux sœurs avaient été cachées après l’arrestation de leur père, l’une dans des conditions acceptables, l’autre ayant à se plaindre du comportement du mari du couple chez qui elle était.

Réintégrer la société ; construire sa vie « après » ; témoigner
Mado a 20 ans. Elle a perdu son père, deux sœurs pendant la guerre. Elle a tout oublié des acquis scolaires d’avant guerre et n’a aucune formation professionnelle. Elle n’a plus de logis, aucun bien personnel et ne bénéficie que d’un petit pécule de 600F de l’époque.

Les seuls objets « sauvés » de l’appartement paternel sont quelques bijoux et « bons » restitués scrupuleusement par la personne à qui son père les avait confiés. Après partage entre les membres de la famille, Mado n’a que la gourmette de sa mère.
Elle commence par habiter avec ses deux sœurs et son beau-frère revenu du Stalag dans une seule pièce. Beaucoup de personnes venaient la voir mais elle ne comprenait pas qu’ils soient encore vivants. Plusieurs voisines ont donné quelques affaires (elle cite des chaussettes raccommodées plusieurs fois déjà). La famille du mari de sa sœur décédée en 1943 était des fourreurs ; on lui a fait cadeau de deux chaises que Mado a rapportées par le métro.

Elle est retournée devant la boutique de son père mais a été déçue de la trouver toute petite.
La personne connue lors de l’été 39 dans le Loir-et-Cher accueille bénévolement pendant au moins deux mois Mado et son beau-frère pour qu’ils « se refassent une santé ». Mado en garde le souvenir de fêtes et banquets incessants. Elle fait ensuite un court séjour dans une chambre réquisitionnée dans une sorte d’hôtel meublé délabré et plus ou moins mal famé. Ensuite elle s’installe pendant quelques mois chez des amis de son père, « vrais » communistes, particulièrement généreux puisqu’elle couche dans leur chambre, l’appartement n’étant composé que de 2 pièces en rez-de-chaussée avec barreaux aux fenêtres. Mado fait des cauchemars, réclame dans son sommeil des pâtes si bien que son hôtesse lui prépare tous les soirs une gamelle pour la nuit.

Deux de ses sœurs s’étant mariées, elles ne sont plus que deux à faire la demande d’un logement. C’est à ce moment là qu’elles reçoivent une lettre des Etats-Unis (qu’il leur faut faire traduire) : c’est une sœur de leur mère qui a émigré en même temps que leur maman pour les Etats-Unis, qui y a une belle situation, qui a fait des recherches et qui propose de prendre « la petite » chez elle. Elle envoie même le billet de bateau (par la compagnie Cook) et quelques affaires pour le voyage. Mais entre temps Mado a rencontré celui qu’elle va épouser en avril 1947 et elle décline l’invitation. La correspondance avec cette tante d’Amérique s’arrête là.

Son mari a été pour elle son équilibre ; mais le destin est encore tragique pour Madeleine qui perd son enfant.
Dès 1946 Mado a physiquement bien récupéré même si elle reste très nerveuse et fragile psychologiquement (Mado précise « fragile et forte »). Elle trouve du travail au Monoprix de la rue de la Gaieté, en face de Bobino, dont le directeur est M. Lévy. Quand le magasin ferme, elle est mutée boulevard Sébastopol et reste dix-huit ans vendeuse. Ce métier est toutefois trop fatigant pour elle et elle passe le concours d’agent de bureau (dans le cadre d’emplois réservés). Elle est nommée au ministère des armées (rue St Dominique) et malgré son sentiment constant de ne pas être assez compétente elle y assure une carrière plus qu’honorable.

Les décès n’épargnent pas le peu de famille qui lui reste. Elle se sent parfaitement accueillie dans sa belle-famille mais là aussi certains proches disparaissent. Elle reste donc en liaison étroite avec une seule sœur, qui s’est convertie au catholicisme pendant la guerre et qui, avec son deuxième mari d’origine italienne, refuse qu’elle dise qu’elles sont juives. Mado, elle, est athée (elle a des difficultés pour énumérer les principales fêtes juives aujourd’hui) mais est très attachée à son identité juive : « J’ai trop souffert avec ce peuple ; je n’ai pas demandé à naître Juive mais je ne veux pas renier mes parents qui ont été formidables ». Elle vit donc le choix de sa sœur comme une trahison (d’autant que sa sœur invente des racines auvergnates à leur mère), mais elle accepte le mensonge pendant des décennies « parce que c’est sa sœur ». Elle ne parle donc jamais de sa déportation : son mari considère que cela la bouleverse trop de revivre ces années et empêche qu’on lui en parle ; chez sa sœur il faudrait alimenter la fiction d’une déportation pour fait de résistance et elle s’y refuse.

Ce n’est donc qu’après le décès de son mari (survenu il y une douzaine d’années) que Mado a commencé à évoquer ses souvenirs auprès de diverses relations ; elle n’a toutefois pas témoigné devant des élèves. Elle n’apprécie pas les réunions d’anciens déportés ; elle trouve qu’ils ont tendance à ré-écrire leurs souvenirs. Les survivantes ont souvent été déportées beaucoup plus tardivement qu’elle et elle estime que celles arrêtées en 1944 et n’ayant passé « que » quelques mois à Birkenau ne peuvent pas transmettre les mêmes réalités que celles qu’elle a vécues. Elle imagine mal que les récits puissent être si différents et aurait tendance à penser que tout n’est pas absolue vérité dans ce qui est rapporté. Ainsi elle s’étonne qu’une déportée du même convoi, rencontrée bien après leur retour, puisse prétendre se souvenir de leurs places dans la coya alors qu’elles ne se connaissaient pas avant de quitter la France et n’avaient pas spécialement sympathisé pendant leur internement à Birkenau. Pourtant Madeleine reconnaît que chacun réagit différemment face à la douleur, à la souffrance et que le vécu et a fortiori le ressenti / la mémorisation de chaque déporté dépendent d’une multitude de facteurs qui font que chaque témoignage est unique...

Rencontre chez Madeleine Roland, les 22 décembre 2005 et 28 décembre 2005.
Martine Giboureau
30 décembre 2005 + octobre 2017

[1Ostrów Wielkopolski (en allemand Ostrowo) est une ville de Pologne, dans la voïvodie de Grande-Pologne dont elle est la cinquième plus grande ville. Source Wikipedia

[2Louis Breguet » est un constructeur aéronautique français. L’usine d’aviation du Havre est la première à se mettre en grève en 1936
http://aviation-le-havre.over-blog.com/article-les-usines-breguet-1-60361674.html

[3Les internés à Mérignac-Beaudésert étaient des politiques, des droits communs, des étrangers, des juifs, des gens qui ont fait du marché noir.
archives de la Gironde

[423 juin 1943. Départ du 55e convoi de déportation des Juifs de France, du camp de Drancy vers Auschwitz : 1018 déportés, 518 personnes gazées à l’arrivée ; 283 hommes et 217 femmes ont été sélectionnés pour entrer dans le camp ; 72 survivants en 1945 dont 37 femmes

[5Quarantaine : (Quarantäne) isolement ; dans les camps, signifie une période d’« apprentissage » imposée aux détenus à leur arrivée dans le Quarantänelager, camp de mise en quarantaine, afin de les briser psychologiquement. À Birkenau, le Quarantänelager d’août 1943 à octobre 1944 est dans la section BIIa. Le langage des camps de concentration

[6Canada : dans la langue des camps, désigne l’endroit où sont déposés, dans une trentaine de baraques à Birkenau, les bagages confisqués aux arrivants. Ces bagages sont triés avant d’être récupérés et servent à toutes sortes de trafics (cf. organisieren). Nom d’origine à Birkenau : Effektenlager, nommé aussi Kanada et Effektenkammer. Canada I est à Auschwitz et Canada II à Birkenau Le langage des camps de concentration