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Lettre d'une élève à une déportée, Esther - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Lettre d’une élève à une déportée, Esther

Chère Esther Sénot,
jeudi 17 mars 2016

La Seconde Guerre Mondiale a beaucoup suscité chez moi de nombreuses questions et incompréhensions, et particulièrement les histoires comme la vôtre...

Cesson le 12 février 2016

Chère Esther Sénot,

Je m’appelle Laurine, je viens d’avoir seize ans. Je suis en classe de seconde au lycée Sonia Delaunay de Cesson-Vert, Saint-Denis.

Je vous écris suite à votre intervention au collège Grand Parc de Cesson que vous avez effectuée le mois dernier [1]. J’étais dans ce collège l’année passée, et, ayant gardé contact avec certains de mes anciens professeurs, j’ai pu avoir accès à votre témoignage par la suite.

Votre parcours m’a profondément touchée. J’ai ressenti après écoute de votre récit une envie de vous écrire, dans le but de vous remercier pour ce travail de mémoire que vous effectuez depuis plus de trente ans auprès des jeunes, et également pour vous poser quelques questions, n’ayant pas eu l’opportunité de vous rencontrer, si bien évidemment vous avez envie et le temps de me répondre.

Je ressens également comme un besoin de me confier à vous plus qu’à d’autres, au vu de votre parcours hors normes et des leçons de vie que vous en avez tirées.

J’espère que cette lettre vous sera digne d’intérêt, et non qu’elle sera pour vous une perte de temps...

Je m’intéresse énormément à l’histoire, et plus particulièrement au XX ème siècle. Je ne saurais expliquer pourquoi, peut-être est-ce parce que c’est une période plus récente, ou bien parce que c’est une époque que je trouve à la fois fascinante et terrible.

La Seconde Guerre Mondiale a beaucoup suscité chez moi de nombreuses questions et incompréhensions, et particulièrement les histoires comme la vôtre, la vie dans les camps.Votre parcours m’a donc beaucoup bouleversée, d’autant plus que vous aviez environ mon âge au moment de votre déportation. Je n’avais jamais eu l’occasion d’écouter un témoignage aussi précis et complet que le vôtre.

Le programme d’histoire de la classe de la classe de troisième est consacré au XX ème siècle. Je l’ai donc étudié l’année dernière.Je pense personnellement qu’à l’école les événements que nous étudions peuvent nous sembler à nous, jeunes élèves, bien trop lointains.Nous ne pouvons donc pas toujours saisir tous les enjeux et le sens de ce que l’on apprend. Je me suis rendue compte en milieu de troisième que, malgré mon intérêt bel et bien présent et sincère pour l’étude de la Seconde Guerre Mondiale, je ne saisissais pas toujours la réalité.

Je crois qu’étant bercée depuis mon enfance par différents dessins-animés et films, les événements qui m’étaient décris m’apparaissaient inconsciemment comme une fiction. C’est assez étrange à expliquer, mais je pense que je savais que le monde avait vécu guerres, catastrophes, malheur et cruauté, mais qu’au fond je ne percevais pas tous ces événements comme réels.Je savais que que tout cela restait tout de même assez flou et j’avais du recul.

Puis il y eut le mois de janvier 2015.

Au début de ce mois-là, comme nous le savons, plusieurs attentats ont été perpétrés à Paris. Tous ces journalistes, caricaturistes, policiers et juifs ont été assassinés. J’ai eu quinze ans la veille des attentats de Charlie, et j’ai alors eu l’impression de sortir de ma bulle qu’était l’enfance. Toute cette violence m’a sauté aux yeux, et j’ai alors compris ce qu’étaient des actes de barbarie « pour de vrai ». Il aura fallu de telles horreurs pour que je m’en rende compte.

Je comprenais alors alors mieux ce que l’on apprenait en cours. Ce qu’était la vraei violence. J’ai également compris que la liberté était précieuse et fragile, qu’elle était presque comme un vieux jouet délaissé qui reprendrait sa valeur s’il était menacé.

Par ailleurs, les images d’archives du retour des camps de concentration m’ont également profondément marquée. Ces personnes squelettiques que l’on a voulu détruire au nom d’un idéal profondément ignoble et dépourvu de toute humanité. Ces personnes dont vous avez fait partie. Et aussi celles qui n’ont pas pu survivre.

Et j’ai bien sûr, comme tous, pu à nouveau ressentir ce grand sentiment d’impuissance face aux événements du 13 novembre dernier. Ces actes qualifiés de « guerre », perpétrés sur de parfaits innocents, de toutes origines, religions, de tous âges.

Et aujourd’hui, grâce à vous, je connais mieux cette terrible vie que les déportés, dont on parle en classe et à la télévision, ont vécu. Vous m’avez encore plus faite grandir avec le message que vous avez brillamment fait passer lors de votre intervention.

Je vous ai donc exposé mes ressentis face à l’actualité et à ma perception de l’histoire aujourd’hui, et je voudrais maintenant me concentrer plus particulièrement sur votre histoire et cette guerre.

Comme je vous l’ai dit, votre parcours m’a bouleversée. Cet enchaînement d’événements plus traumatisants les uns que les autres que vous avez vécus m’ont choquée.Encore une fois, ce que vous racontez semblait être un scénario de film. Le fait que cela soit votre vécu est réellement frappant. Plus vous avanciez dans votre narration, plus j’étais abasourdie.La perte de votre famille, votre arrivée dans le sud, cette nuit dans la forêt landaise, ce jour où vous êtes finalement arrêtée.

Ce destin funeste des enfants juifs, cet inqualifiable voyage en train jusqu’à Auschwitz, la réalité des chambres à gaz et de la fumée des crématoires. Ces conditions de vie et de travail, ce vœu de déshumanisation des prisonniers par les SS. Ces retrouvailles avec votre sœur, devenue méconnaissable, mais aussi cette entraide magnifique entre vous et vos compatriotes déportées.

Également cette « Marche de la mort », le froid, la neige et les frissons d’effroi que l’on ressent lorsque l’on vous entend raconter ce terrible épisode. La vue des cadavres couverts de neige, le travail à l’usine, ce voyage jusqu’à Mauthausen. Cette bravoure dont vos amies françaises et vous avez fait preuve durant tout ce temps, ce refus de se rendre « à la douche », le risque de mourir mais debout.

Et enfin votre libération, du moins physique de ces camps.Votre poids de 32 kilos, votre âge, votre dépression et vos séjours à l’hôpital.

Oui, je me permets d’énumérer tout cela bien que vous soyez la première à le savoir, car on peut à peine imaginer, non sans effroi, la vie que vous avez eu. Elle suscite tant d émotions différentes, allant de l’horreur à l’admiration, de l’incompréhension à l’effroi ou encore de l’impression de voir ce que vous racontez à l’envie de ne pas y croire.

On se sent heureux d’entendre que vous avez finalement trouvé un homme formidable par la suite, que vous avez eu trois enfants, six petits et arrières-petits-enfants. Heureux de voir que vous avez eu cette belle « revanche sur la vie » pour vous citer.

On est également ébranlé par votre sentiment de culpabilité d’être les survivants de toutes ces horreurs et le fait que vous vous soyez « les oubliés de l’histoire ». Le fait que vous soyez livrés à vous-mêmes pour vous reconstruire et que personne ne veuille reconnaître ce que vous avez tous vécu dans ces camps de la mort.

Madame Sénot, permettez-moi de vous remercier car le travail que vous faites depuis 1982 dans les collèges et lycées est réellement incroyable et indispensable. C’est non seulement une thérapie pour vous de raconter comme vous l’expliquez mais c’est bien sûr un important et précieux devoir de mémoire que vous remplissez depuis tant d’années. Vous avez donné une grande leçon de vie à toutes ces personnes avec lesquelles vous avez partagé votre histoire, leçon tirée d’une vie que vous n’avez pas choisie mais malheureusement subie, qui vous permet de dénoncer l’intolérance et la folie de certains êtres humains.

Vous avez dit qu’aujourd’hui, 70 ans après, vous avez l’impression d’entendre à nouveau les mêmes propos racistes, antisémites et xénophobes que dans les années 40. Cela me fait peur, comme à beaucoup de personnes. Quand je vois le soutien donné à certains politiciens d’aujourd’hui,notamment à Marine Le Pen ou à Donald Trump ,pour ne citer que les plus célèbres, je ne puis m’empêcher de me demander de quelle France et de quel monde ma génération va hériter ?

Je ne comprends pas ce rejet constant de l’Autre, cette stigmatisation permanente, toujours destinée aux mêmes personnes. J’ai d’ailleurs été témoin il y a quelques semaines, en classe , de propos homophobes défendus par des filles de ma classe. Des insultes violentes et injustifiées. J’en ai été très choquée.

Et quand j’entends aux infos qu’à Marseille des Juifs ont peur de porter leur kippa, que des cimetières soient profanés ou encore que des mosquées soient attaquées sans raison, je reste sans voix. Je me demande comment en 2016 il puisse encore y avoir de tels actes. On dit que l’histoire se répète... et c’est effrayant.

D’où la première question que je souhaite vous poser Madame : selon vous, comment faut-il répondre au racisme ou aux propos de haine en général ?

J’ai également quatre questions à vous poser suite à votre témoignage :

- Comment arriviez-vous à recevoir des nouvelles de la guerre dans la baraque des latrines, ou « radio-chiottes » comme vous dites 

- J’ai cru comprendre que l’un de vos fils et petit-fils étaient profs d’histoire. Pensez-vous que cela soit une coïncidence, ou qu’il pourrait y avoir un lien entre votre passé et ce choix de métier qu’ils ont fait ?

- Vous avez été arrêtée à cause de votre religion mais vous ne l’évoquez pas beaucoup en elle-même. Vous a t-elle aidée dans votre vie, lors de votre emprisonnement ou encore pour vous reconstruire ?

- Vous racontez votre histoire depuis plus de 30 ans. Est-ce qu’à force de toujours évoquer votre passé vous n’avez pas parfois l’impression de ne jamais « décrocher » de cette période ?

Je pense avoir écrit tout ce que je voulais vous dire. Je vous remercie encore pour ce que vous accomplissez, pour votre force et votre sagesse. Ne changez pas, vous êtes une personne incroyable.

Bien à vous.

Laurine, classe de seconde au lycée Sonia Delaunay de Cesson-Vert

Intervention de Mme Sénot, rescapée des camps de la mort nazis, lundi 18 janvier 2016 :
http://collegemaginfo.wix.com/accueil#!blank/dxogb
Écouter :
http://37.59.30.90:8080/contents/collegemag/temoignage-mme-senot.mp3

Interview d’Esther Senot - "Pensez à bien monter le son de cette vidéo"

D’Auschwitz à aujourd’hui, avril 2016 :
https://www.youtube.com/watch?v=TJmleFQdanw

Témoignage d’Esther Sénot, envoyée à Auschwitz en 1943 : (Montage de docs avec la voix d’Esther)
https://www.youtube.com/watch?v=ag_OP81SK_Y

Esther Sénot

[1Intervention de Mme Sénot, rescapée des camps de la mort nazis, lundi 18 janvier 2016