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Consolation de Mireille Calle-Gruber - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Consolation de Mireille Calle-Gruber

par Anaïs Frantz
mardi 28 décembre 2010

Note de lecture sur Consolation de Mireille Calle-Gruber par Anaïs Frantz
"Le roman suit des pistes, le nez au vent d’autres récits, telle la trajectoire terrible du peintre Felix Nussbaum – qui demeure anonyme dans le roman –" ...

Mireille Calle-Gruber, Consolation, Paris, La Différence, 2010, 192 p.

Mireille Calle-Gruber n’est pas seulement la passeuse des textes de Michel Butor [1] , Assia Djebar [2], Claude Simon [3], Jacques Derrida [4], Pascal Quignard [5]. Elle est avant tout écrivain. Consolation est son cinquième roman. [6].

Consolation est en vérité à la fois plus et autre chose qu’un roman. Car la grammaire française reste impuissante à « recevoir l’héritage » (p.91, italiques dans le texte), l’impossible héritage qui erre dans les limbes du « roman » : à savoir la langue secrète des sept premières années, années de fuite et d’exil, du père disparu – « le yiddish ou le polonais ou l’allemand des Sudètes on ne saurait dire » (p.131). « Sa lèvre, blessée sur quels phonèmes, s’est-elle tue ? Personne personne pour poser la question » (p.27, italiques dans le texte), lamente la voix narratrice. Et personne à présent pour y répondre. Il faut alors prendre des biais et travailler le texte de manière à le rendre hospitalier, impressionnable, apte à capter les moindres échos et à percevoir les moindres traces de l’histoire interdite – apte à garder une mémoire de l’inconsolable.

Le roman suit des pistes, le nez au vent d’autres récits, telle la trajectoire terrible du peintre Felix Nussbaum [7] – qui demeure anonyme dans le roman –, déporté une première fois au camp de Saint-Cyprien-France, évadé durant le transfert pour Auschwitz, en sursis jusqu’au dernier convoi qui l’enlève sans retour le 20 juin 1944 : « il se terre le jour il s’évanouit la nuit il s’acharne à peindre le monde qu’il n’y a plus et l’incomparable présence de chose de la moindre chose » (p.93-94). Ou celle, fascinante, de l’écrivain (Claude Simon) « mobilisé il est fait prisonnier sur le front du nord, donné pour mort ressuscité d’entre les ombres, envoyé en stalag en Allemagne d’où il s’évade passe la ligne prend le maquis passe dans une région invisible sans noms propres sans pathos, et à la fin il écrit il avance avec la phrase infatigable qui lui donne l’hospitalité poétique et le présent du survivant, une phrase qui prend le mors aux dents » (p.94). Et celle, enfin, du père « mobilisé puis […] démobilisé [qui] passe la ligne prend le maquis passe une zone d’invisibilité sans noms propres sans pathos, mène des actions de résistance des actions d’éclat et de libération sur quoi il se tait au retour tout comme il tait obstinément les années tues, sept, les premières les années mères dans la mère langue » (p.95).

À chaque « il » correspond une ligne de vie que la narratrice trame en Pénélope, c’est-à-dire qu’elle défait, affole, fouillant la nuit de l’écrit à la recherche de pousses, germes, bourgeons poétiques : spectres et rejetons de l’histoire enfouie. Non pas, comme chez Homère, confectionnant un suaire pour le père mort, mais rassemblant un improbable bouquet, une gerbe vivifiante (non une couronne mortuaire) – « fouillis feuillu » (p.63), « fouillis des feuillets griffonnés » (p.95), « fouillis de feuilles jade carmin et or » (p.143) –, inventant un arbre généalogique fabuleux que l’œuvre de Felix Nussbaum, nommé par la périphrase « le peintre juif au nom de félicité et d’arbre », incarne littéralement.

Les biais ce sont donc les œuvres d’art que la voix narratrice convoite – un œil sur les stillleben du peintre mort dans les camps, une main tournant les pages du « récit des exils » de l’écrivain survivant –, récits ou peintures qu’elle traverse comme s’il s’agissait d’instruments à vent que le souffle des phrases ferait chanter par intermittence, tirant du texte des sens imprévus, produisant des échos inespérés, désespérés, provoquant des accords étranges.

À l’enseigne de la Consolation de Boèce, Consolation de Mireille Calle-Gruber alterne la prose et le vers (le roman est composé de trois chapitres et de trois Chants, trois « Sang d’encre ») et superpose une voix féminine et une voix masculine : « disait-il, songe-t-elle » (p.59) ; « dit-il, écrit-elle » (p.70) ; « Il a raconté, écrit-elle » (p.95) ; « aurait-il écrit, songe-t-elle » (p.147). Je dis bien « superpose » : il n’y a pas de dialogue, il n’y aura pas, à proprement parler, de rencontre. Il y a la tessiture du texte que le mélange des voix fait vibrante. Elle annonce que le retour du père défunt au nom secret de Lazare, son arrivée, sa venue, auront lieu : le temps du livre, au plus vivant de l’angle mort de l’instance narratrice, au moment apocalyptique de la reprise par la lecture.

Chez les Anciens, la consolation est un genre à la croisée de la littérature et de la philosophie, du sentiment et de la morale, de la douleur et de la raison. De cette tradition que le roman convoque, Consolation retient donc la recherche d’une forme, autrement dit ce qui reste, résiste à la consolation (au pathos), ce qui ne réconcilie pas (ne voile pas, ne sauve pas) mais se réconcilie à, s’expose à la quête de l’accord inouï, au sens musical, pictural et poétique – merencolie chez Charles d’Orléans ; desesperance chez Arnoul Gréban ; Melencolia chez Dürer ; Consolations chez Franz Lizst.

et si le sens n’était pas « chambre d’hôpital » ni « mort » ni « vie » mais « la grâce » ? (p.175)
et si le sens n’était pas « chambre d’hôpital » ni « douleur » ou « mort » mais « harmonie » ? écrit-elle. Ô ma strophe harmonieuse aux ailes d’aigle !
(p.185)

De fait, il ne s’agit pas de se réapproprier une histoire dont le silence du père aurait privé ; ni d’exhiber la douleur, ni, au contraire, de recouvrir la blessure par le recours au pathos ; encore moins de remplir un « devoir de mémoire », de « faire le deuil », ou de « demander réparation ». Il s’agit de trouver la langue qui accorde l’inaccordable – l’Orient et l’Occident, le verset soufi et le Nouveau Testament, le Juif et la Catholique, l’après-la-fin et l’avant-
(l’advenant)-des-commencements – le geste du peintre et la phrase de l’écrivain. Il s’agit de trouver la forme qui console l’inconsolable à la manière des graveurs qui utilisent un « berceau » pour tracer le noir. Une forme de consolation qui berce l’oubli plutôt qu’elle ne garde de l’oubli et perpétue l’horreur à l’exemple du « mausolée-musée » de « la Ville-Pont la tuante la repentante » (p.31), ce « musée-mémorial » (p.51), « cénotaphe […] bâti avec les mots de la honte et les mots de la coulpe, bâti en signe de repentance : d’aveux de la cité qui administra avec soin le triage des convois ferroviaires numérotés plombés policés » (p.148) – la Felix-Nussbaum-Haus d’Osnabrück construite par Daniel Libeskind en mémoire du peintre.

Jamais peut-être l’écriture de fiction de Mireille Calle-Gruber ne s’était-elle à ce point exposée (c’est l’écriture en effet qui s’expose dans les romans de Mireille Calle-Gruber, et non pas l’auteur ou le personnage). Jamais sans doute ne s’était-elle à se point livrée – tendue, ténue, dans l’attente, toute à l’événement de la venance de la langue inconnue. Elle est d’une incroyable fragilité. La fragilité de la vie invisible et minuscule qui bat au secret « de la feuille d’arbre […] Ou de la littérature » (p.156).

Anaïs Frantz

Mise en ligne 9 mars 2011

Antoinette Fouque, Béatrice Didier et Mireille Calle-Gruber, Le Dictionnaire universel des créatrices, éd. des femmes, 2013.
Exposition de portraits des femmes du dictionnaire à l’Espace-Galerie des femmes, 35, rue Jacob, 75006 Paris. Jusqu’au 8 mars 2014

[1Mireille Calle-Gruber dirige depuis 2006 les Œuvres Complètes de Michel Butor aux éditions de La Différence. Onze volumes sont pour l’instant prévus : Romans, Répertoire 1, Répertoire 2, Poésie 1, Le Génie du lieu 1, Matière de rêves, Improvisations, Le Génie du lieu 2, Poésie 2, Essais, Entretiens.

[2En juin 2008 Mireille Calle-Gruber a organisé avec Wolfgang Asholt et Dominique Combe le colloque de Cerisy sur « Assia Djebar, Littérature et Transmission. Sur l’aire de la dépossession pouvoir chanter ». Les actes sont publiés aux Presses de la Sorbonne Nouvelle sous le titre Assia Djebar, Littérature et transmission (2010)

[3Le Grand Temps : Essai sur l’œuvre de Claude Simon aux Presses Universitaires du Septentrion en 2004 et en 2009 Les triptyques de Claude Simon ou l’art du montage aux Presses de la Sorbonne Nouvelle et Claude Simon. Une vie à écrire au Seuil en 2011

[4Mireille Calle-Gruber a publié en 2009 Jacques Derrida, la distance généreuse aux éditions de la Différence.

[5En juin 2010, Mireille Calle-Gruber a organisé avec Gilles Declercq et Stella Spriet, en Sorbonne, un magnifique Colloque universitaire et artistique avec la participation et en présence de Pascal Quignard, Jordi Savall, Michaël Levinas, Valère Novarina, Pierre Skira, Alain Veinstein et Marie Morel : « Pascal Quignard au large des arts ou La littérature démembrée par les Muses ». Les actes seront publiés aux Presses de La Sorbonne Nouvelle.

[6Après Arabesque (Paris, Actes Sud, 1985), La Division de l’intérieur (Montréal, L’Hexagone, 1996), Midis. Scènes aux bords de l’oubli (Québec, Ed. Trois, 2000), Tombeau d’Akhnaton (Paris, La Différence, 2006).

[7Auquel le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme consacre une première rétrospective en France (automne-hiver 2010). http://www.mahj.org/fr/3_expositions/expo-Felix-Nussbaum.php


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