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Les tribulations d’un jeune juif polonais, immigré en France, de 1940 à 1944 - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Les tribulations d’un jeune juif polonais, immigré en France, de 1940 à 1944

par Marie Paule Hervieu
jeudi 13 juin 2019

« Souvenirs de ma jeunesse (1923-1946) », Arthur Choko

Les tribulations d’un jeune juif polonais, immigré en France, de 1940 à 1944

Auteur d’un livre [1] intitulé Souvenirs de ma jeunesse (1923-1946), Arthur Choko est né le 8 avril 1923, à Lódz, en Pologne. Il est mort à Paris, en 2018. Ses parents : Joseph/Jurek et Rose/Rosa Reinberg ont immigré en France en 1927/1928. Leurs familles ont été décimées par la Shoah [2]. Son père est un inventeur et un vendeur de produits ménagers, mais aussi un poète et un dessinateur de talent. Marié depuis décembre 1946, avec Isabelle, née Sztrauch Galewska [3]. Ils ont eu trois fils : Marc, Nicolas et Stanislas.

Les parents d’Arthur, et leur fils unique, n’ont pas d’appartenance religieuse, mais la guerre et l’occupation militaire allemande vont confronter une famille non naturalisée, en voie d’intégration [4] à un antisémitisme racial, mais aussi d’États, même s’ils ont échappé à la déportation génocidaire. Fin mai 1940, suite à l’invasion du territoire français par l’armée allemande, la famille part en exode, avec sa voiture et s’arrête à Cusset, dans l’Allier. Ils rentrent clandestinement en région parisienne, sans leur voiture qu’ils ne peuvent plus ramener sans autorisation spéciale, à l’automne 1940. Sous le régime de l’État français (Ph. Pétain/P.Laval) ils se font recenser comme Juifs et étrangers, leurs cartes d’identité portent le tampon « Juif », son père doit recourir à un gérant français dit « aryen » dans le cadre de la politique de spoliation des biens appartenant à des personnes juives.

Bien que portant l’étoile jaune, ils échappent à la rafle du Vél d’Hiv’, les 16-18 juillet 1942, parce qu’ils ont été prévenus par téléphone, et se cachent chez des voisins et grâce à un ami, Marcel Sternfeld (Juste parmi les nations), à Neauphle-Le-Château, en Seine et Oise. Ils disposeront aussi de faux papiers, Arthur au nom d’André Desenne, ses parents devenus Mr et Mme Charcot, ces faux papiers d’identité ont été un élément de leur survie… Ils doivent cependant se séparer, à la fin de l’été 1942, une séparation qui durera jusqu’à fin 1943, alors que les parents restent cachés, sans être inquiétés, à Domont (Seine et Oise).

Pour le jeune homme de 19 ans, une longue errance commence, pour échapper à la traque. Mais elle se double chez lui d’une extraordinaire capacité à se camoufler, à multiplier les tentatives d’évasion mais aussi à repérer y compris des institutions gouvernementales qui pourraient assurer sa sauvegarde. Il tente d’abord de gagner la zone non occupée en prenant le train pour Chalon-sur-Saône, en Saône et Loire, mais il juge plus prudent de s’arrêter à La Roche-Migennes, dans l’Yonne (occupée) ; il passe la ligne de démarcation à Mars-sur-Allier (Nièvre), puis sans doute livré à la police française, il est arrêté et emmené à Sancoins, sous-préfecture du Cher, et envoyé comme travailleur forcé, (sans doute dans un GTE : groupement de travailleurs étrangers), tourneur-outilleur, dans une fonderie produisant des pièces détachées, des culasses, pour l’industrie aéronautique allemande, les avions Junker, à Ussel (Corrèze, zone non occupée). Alors qu’il tente de gagner Lyon pour y rechercher un ami de son père, il est repris, en octobre 1942 à Égletons et interné dans un camp disciplinaire pour étrangers, en attente de déportation, à Auchères [5], (Corrèze). Il y note la présence deux soldats allemands déserteurs, Bramen et Hannemann, et d’apatrides, comme des Républicains espagnols qui l’aident à s’évader, à Noël 1942.

Arrivé à Lyon, le 1er janvier 1943, dans une ville militairement occupée, il y retrouve M. Derondel, un résistant, qui lui refait de faux papiers et lui trouve du travail chez Prisunic, accalmie qui dure jusqu’en mars 1943. Averti alors d’une menace de rafle, il doit quitter la ville et aller s’engager dans les Chantiers de jeunesse, sorte de service civil obligatoire, organisé par le gouvernement de Vichy, dans la zone non occupée [6], il a alors 20 ans, donc classe 1943, et cela lui permet d’échapper au service du travail obligatoire (STO). Il arrive dans le chantier N°7, à Rumilly, en Haute-Savoie (Zone d’occupation militaire italienne), il n’est pas identifié comme Juif (par le médecin de service, lui-même Juif ?) et endosse l’uniforme des Chantiers pour aller travailler comme bûcheron. Puis il est repéré par la police italienne ?, déplacé à Annecy, et envoyé à Modane (Savoie) déblayer les infrastructures ferroviaires endommagées par les bombardements, puis transféré au Châtelard (chantier N°8), où il est libéré fin 43, au terme d’un engagement réglementaire de 9 mois.

Cherchant à revoir ses parents, il remonte vers le nord, et endosse l’uniforme de l’armée territoriale à Amiens, dans la Somme, zone interdite ou réservée. Il participe au déblaiement de la prison d’Amiens bombardée par l’aviation anglaise (Opération Jéricho), il travaille aussi dans les fortifications du Mur de l’Atlantique. Il profite de permissions pour rejoindre sa famille à Domont, mais il ne donne jamais les coordonnées de ses parents cachés, usant de son adresse fictive à Paris, dans le 18e. Il participe au printemps de 1944, à Bouffémont, en Seine et Oise (Val-d’Oise), aux combats de la Libération. Lorsqu’il rentre à Saint-Maur-des-Fossés, dans la Seine-et-Marne (Val-de-Marne), le pavillon familial a été bombardé et détruit [7]. Il rencontre Isabelle en février 1946 et se marie le 7 décembre. Commence alors leur deuxième vie.

L’on ne peut que rendre hommage au courage et à l’instinct de vie de ce jeune juif polonais qui assura sa survie d’homme libre. Il eut certes des aides, de ceux qui le prévinrent des menaces de rafles de Juifs, de ceux qui lui établirent de faux-papiers, de ceux qui l’aidèrent à s’évader, mais c’est par son intelligence et sa volonté qu’il arriva à échapper, non à des arrestations ni à un internement en camp disciplinaire très dur à vivre, il a été affamé et tondu à Auchères, mais à la déportation des Juifs de France.

Marie-Paule Hervieu, juin 2019

CHOKO Arthur, Souvenirs de ma jeunesse (1923-1946), Kom-EDIT, en 2013
CHOKO Isabelle, Mes deux vies, Paris, Éditions Caractères, 2004.
CHOKO Isabelle, La Jeune Fille aux yeux bleus, collection Témoignages de la Shoah, FMS-Le Manuscrit, 2014.
CHODŹKO Mieczyslaw, Évadé de Treblinka, Paris, Éditions Le Manuscrit-FMS, Coll. « Témoignages de la Shoah », 2010, 246 p.
ESTRADE-SZWARCKOPF Mouny, Limousin : Un camp disciplinaire en zone occupée (1941-1942) : Auchères (Rosiers-d’Egleton), édition Les Monedieres, 2007.

[1« Souvenirs de ma jeunesse (1923-1946) » a été publié par Kom-EDIT, en 2013. Ce livre de 47 pages illustré de quelques photos, est composé d’un avant-propos de Raymond Riquier, d’un récit de cette personnalité hors norme qu’a été Arthur Choko, d’un texte de sa femme Isabelle intitulé « Et après : » et d’un hommage à son père avec publication d’un dessin à l’encre de Chine et de poèmes :  La Foule et  Marchand d’illusion extrait de Chants sur les nuages (années soixante).

[2Joseph Choko avait trois frères et deux sœurs, son cadet, Mietek est un des 21 rescapés du camp d’extermination de Treblinka, d’où il a réussi à s’évader, pendant l’insurrection d’août 1942. Il a écrit Évadé de Treblinka », en polonais, traduit en français. Rose Choko avait neuf frères et sœurs, ceux qui sont restés en Pologne sont morts dans le ghetto de Lódz ou ont été assassinés dans les centres de mise à mort. Seuls, sa sœur Anna, immigrée en France et trois frères : Max, Herman et Maurice, immigrés aux États Unis, devenus musiciens dans l’orchestre de San Francisco, ont survécu.

[3Isabelle Choko, fille de parents juifs polonais, a perdu son père dans le ghetto de Lódz, puis sa mère avec laquelle elle avait été déportée à Auschwitz-Birkenau, puis transférées à Bergen-Belsen. Immigrée en France, elle rencontre Arthur, en février 1946. Témoignant sans relâche, pour les élèves et étudiants, dans les associations d’anciens déportés, elle a écrit deux livres : Mes deux vies et La jeune fille aux yeux bleus. Mes deux vies et La jeune fille aux yeux bleus, Isabelle Choko, 2004
Ses témoignages peuvent aussi être retrouvés sur le site du Cercle d’étude https://www.cercleshoah.org/spip.php?article438, dans les Petits Cahiers du Cercle d’étude – 2e série-N°2 : « Témoignages de Femmes sur les ghettos », N°13 : Femmes dans les ghettos « Lettres à témoins », 19 et 23 : « Guerre et génocides des Juifs à l’est de l’Europe », et le DVD N°4 : « Neuf déportés et internés juifs témoignent pour les élèves ».

[4Arthur et ses parents ont successivement habité à Colombes, rue Olier, dans le 15e arrondissement de Paris, avant de se fixer à St Maur-des-Fossés (Seine et Marne), ils ont appris le français et leur fils a fréquenté l’école primaire puis une école supérieure commerciale dans le 14e . Il n’a pas mémoire d’actes ou de paroles à caractère antisémite, tant dans sa banlieue, que dans les écoles qu’il a fréquentées.

[5Petit camp disciplinaire (quatre baraques ceintes de barbelés) du hameau d’Auchères (auj. Auchère), commune de Rosiers-d’Égletons, où furent internés de juin 1941 à octobre 1942 des travailleurs étrangers (maj. espagnols) du 101e Groupement de travailleurs étrangers. BNF

[6Les Chantiers de jeunesse sont une initiative du général Joseph de la Porte du Theil, pétainiste ; ils ont leur siège à Châtel-Guyon, près de Vichy. Par une loi du nouvel État Français, en date du 18 janvier 1941, les jeunes Français, à l’âge de la circonscription, alors que le service militaire obligatoire est suspendu du fait de l’armistice, doivent une période de 9 mois dans les Chantiers de jeunesse. Ces chantiers de travaux agricoles et forestiers, avant de devenir industriels, sont aussi des lieux d’endoctrinement à l’idéologie de la « Révolution nationale ». Ils sont ouverts en zone non occupée, et portent des numéros et une devise : ainsi le Chantier N°7, basé à Rumilly (Haute-Savoie) a pour devise « le Fier ».
(7 août 1940 - 9 août 1943) et le N°8, à Le Châtelard (le Châtelard-en-Bauges en Savoie), dit « La Relève », fonctionne de l’automne 1940 à l’automne 1943, cette date marquant la fin de l’occupation italienne remplacée par l’occupation militaire allemande, beaucoup plus menaçante.

[7La famille Choko a été faiblement indemnisée pour la perte de son pavillon, et Arthur Choko n’a pu faire reconnaître par l’administration française son statut d’interné civil, mais il s’est construit en France où il a été naturalisé, une famille heureuse et une belle réussite professionnelle.