Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

KUTAS MARTHE

Convoi 76
mercredi 4 octobre 2023

KUTAS Marthe, 42 ans en 1944

Marthe Kutas est née Grymberg ou Grumberg, le 26 mars 1898 à Łódź, en Pologne, à Litzmannstadt, précise-t-elle, qui est le nom du ghetto de Łódź. Elle est mariée avec Jakob Kutas, né le 24 février 1894, à Łódź également. Ils ont eu un fils Michel, né le 26 mars 1923 à Łódź. Ils ont tous la nationalité polonaise. Selon les déclarations de Marthe Kutas, ils seraient arrivés en France en 1932, fuyant probablement l’antisémitisme dans leur pays.

Ils vivent au 10, rue Soleillet, dans le 20ème arrondissement. Jakob Kutas est dit marchand ambulant. Son fils, Michel, est élève d’une école pratique d’ajusteur à Paris et vit également dans le 20ème, dans une rue voisine, au 1 bis rue Stendhal.
Très vite, ils sont rattrapés par la politique antisémite du régime de Vichy. On sait que le fils Michel est arrêté lorsqu’il tente de passer la ligne de démarcation à Vierzon le 12 juin 1942. Il est interné dans un premier temps à la prison de Bourges, du 15 au 26 juin, puis le 26 juin conduit au camp de Beaune-la-Rolande, et déporté deux jours plus tard, le 28 juin, au camp d’Auschwitz par le convoi 5. Sa mère Marthe, à la recherche de son fils, l’écrit dans un courrier qu’elle adresse à l’institution Notre-Dame de Sion.

On sait que les effectifs de ce convoi fixés à 1000 personnes n’ayant pas été atteints, la Kommandantur d’Orléans procéda à l’arrestation de 38 femmes juives et de 73 hommes juifs dont peut-être Michel Kutas. D’après un courrier d’un interné, camarade de Michel Kutas, et interné à Bouges, daté du 27 juin, ils ignorent totalement où on les emmène.

Le convoi entre au camp d’Auschwitz le 30 juin 1942. Michel Kutas entre au camp d’Auschwitz puisqu’il y reçoit, selon les Archives du camp, le matricule 43766, mais décède peu après l’arrivée du convoi, le 3 juillet 1942. Gazé ou massacré d’une manière ou d’une autre.

Par la suite, Marthe Kutas et son mari, franchissent à leur tour la ligne de démarcation à Langon le 26 août 1942, comme le font beaucoup de Juifs après la rafle du Vél’ d’Hiv’. Ils sont arrêtés, mais finalement relâchés. Ils se réfugient dans le village de Saint-Laurent (de Neste) situé à 30 km de Tarbes, dans le département des Hautes-Pyrénées. On sait aussi qu’une famille d’agriculteurs de la commune, la famille Marmouget, héberge clandestinement plusieurs familles juives, à partir de 1942. Des familles originaires de Paris pour la plupart, et, pour certaines, parentes ou amies qui s’étaient probablement donné l’information. (La famille Kutas vivait à Paris la même adresse que la famille Zytaner, présente à Saint-Laurent-de-Neste). Jacob Kutas, trouve un petit boulot dans cette commune et travaille chez le boulanger Deludet. Mais il est, à une date inconnue, affecté à un GTE, groupe de travailleurs étrangers, le GTE 525 de Bagnères-de-Bigorre. De nombreux Juifs dits par la loi de septembre 1940 "en surnombre dans l’économie française" sont recrutés dans ces groupes, dans le cadre d’une politique qui pourchasse les étrangers, déjà sous la III ème République. 

Face à des menaces de rafles grandissantes dans la région, Jacob Kutas, ainsi que quatre hommes, décident de passer en Espagne, en mars 1942, avec des passeurs. Le passage de la frontière vers l’Espagne, à travers les Pyrénées, y était difficile, mais possible. Comme tout s’est bien passé pour eux, ils demandent à leurs familles de les rejoindre par la même filière avec les mêmes passeurs. Ainsi, à la tombée de la nuit, le 2 juin 1944, Marthe Kutas, avec 18 personnes dont 8 enfants et adolescents de 8 à 16 ans, pour la plupart nés en France, tente ce périple extrêmement risqué. Alors qu’elles progressent de nuit en file indienne aux abords du village de Chaum en Haute-Garonne, leurs deux passeurs rémunérés en tête de la caravane, des cris brisent le silence : Halt ! Halt ! Cernées, les familles, terrorisées, tentent de fuir de toute part. Des tirs claquent un homme, Jankiel Kadenski, est tué devant sa femme et son fils. Une jeune fille, Rosa Rosenberg, quant à elle, guidée par un instinct de survie, s’agrippe au bras d’un des passeurs qu’elle ne lâchera plus. Elle est ainsi extraite de la nasse nazie et fuit via le petit cours d’eau, déjouant le flair des chiens. Les passeurs s’enfuient et Rosa Rozenberg réussit à s’enfuir. Les 16 restants sont internés à la prison de Luchon, puis à Toulouse avant d’être rapidement transférés à Drancy où ils entrent le 19 juin 1944.

Marthe Kutas a le numéro matricule 24169. Le 30 juin, elle est conduite à la gare de Bobigny avec 1153 internés destinés à être déportés vers le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau. C’est le 76 ème convoi de déportés juifs parti de Drancy.
Le voyage qui dure quatre jours, par une chaleur torride, est particulièrement épuisant pour ces familles et ces jeunes enfants entassés dans des wagons à bestiaux plombés. Le 4 juillet, le convoi entre à l’intérieur du camp de Birkenau sur la "rampe d’Auschwitz" où a lieu la sélection. Les travaux de Serge Klarsfeld ont permis d’apprendre que 223 femmes sur 495 et 398 hommes sur 654 sont déclarés " aptes " pour le travail . Ce sont généralement les plus jeunes. Le nombre de déportés désignés pour ce travail d’esclave, plus de la moitié, est beaucoup plus élevé que celui des transports précédents car les camps deviennent, en 1944, un vivier de travailleurs pour l’industrie de guerre. L’autre moitié du convoi, les malades et les enfants, dits "inaptes" au travail, sont gazés dès l’arrivée.

Marthe Kutas, encore jeune, entre au camp de femmes de Birkenau. Elle devient la détenue A-8615. Elle est dite sur les documents du camp, cuisinière, Köchin, en allemand, ce qui a dû lui donner une chance de survie.

Elle connaît plusieurs transferts ou évacuations de camps. Elle est une première fois transférée, à une date inconnue, de Birkenau au camp de Bergen-Belsen. Elle fit donc partie d’un des deux convois de femmes transférées d’Auschwitz au camp de Bergen-Belsen, l’un parti le 1er novembre 1944 de Birkenau ou l’autre, arrivé le 24 janvier 1945 à Bergen-Belsen. Si elle est partie le 24 janvier, elle fait une première Marche de la mort, en plein hiver, sur des routes enneigées à partir du camp de Birkenau. On la retrouve ensuite transférée de Bergen-Belsen à Raghun, un Kommando du camp de Buchenwald, le 7 février 1945 dans des wagons à charbon que les déportés rentrés dénommaient "wagons découverts" [1], car sans toit, donc ouverts à tous les vents, à la neige et au froid, sans recevoir de nourriture. Les 500 femmes transférées travaillent dans une usine d’armement. Ce camp est évacué à son tour en avril-mai 1945. Un voyage dans les mêmes conditions, interminable en cette fin de guerre, sans nourriture aucune, qui aboutit finalement au camp de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie, le 8 mai 1945. Le nom de Marthe Kutas figure sur une liste de malades se trouvant à Terezin en juin 1945, établie par les autorités de rapatriement. Elle est rapatriée en juin 1945 en avion de Pilsen à Lyon.


Lettre adressée par Marthe Kutas, à la recherche de son fils, à Notre-Dame-de Sion.

Marthe Kutas a réussi à survivre à ce parcours dantesque à travers les camps, mais est décédée à Paris le 29 mars 1951, probablement épuisée par ce qu’elle avait vécu pendant sa déportation et pendant les marches de la mort qui ont suivi. On ignore quel fut le sort de son mari après la guerre.


Stèle, " Contre l’oubli" de Saint-Laurent de Neste en hommage aux victimes de la rafle du 3 juin 1944

DAVCC 21P471000-26P1297-Mémorial de la Shoah
Ecrit en collaboration avec Sandrine Espouey, documentaliste au Musée de la déportation et de la résistance des Hautes-Pyrénées, 63 rue Georges Lasalle, 65000 Tarbes

Chantal Dossin
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[1plates-formes de wagons à bois dit Simone Veil


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