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Témoignage de deux femmes évadées du camp de Weißkirchen - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Témoignage de deux femmes évadées du camp de Weißkirchen

mercredi 10 octobre 2018

Un rapport de 8 pages a été rédigé, en 1945, par deux déportées, Anna Sussmann et Margot Segal, évadées fin novembre 1944 du camp de travail forcé pour femmes juives de Weißkirchen.

Un autre témoignage sur le camp de travail de Weißkirchen cf. Convoi 77, témoignage d’Hélène Ramet par deux évadées, Anna Sussmann et Margot Segal, avec une lettre transmise au Comité des Réfugiés de Guerre aux États-Unis depuis la Suisse.

Légation des États-Unis
Berne, 24 janvier 1945.

Cher Monsieur Pehle,
Je suis heureux de transmettre au Comité des Réfugiés de Guerre, la traduction d’un rapport sur le camp de travail pour femmes juives à Weißkirchen bei Kratzau, Sudetengau, en référence au télégramme récent de la Légation, n° 416, du 20 Janvier 1945.
Ce rapport a été rédigé par deux femmes, Anna Sussmann et Margot Ségal qui se sont échappées de Weißkirchen fin novembre, 1944, préalablement transférées d’Auschwitz, le 31 octobre, 1944. Ces deux femmes furent déportées, en amont, de Drancy (le centre de détention et de déportation sinistrement célèbre, aux environs de Paris) par les Allemands, le 31 juillet, 1944, et expédiées directement à Auschwitz où elles sont restées jusqu’à la fin octobre, date à laquelle elles ont été envoyées en tant que main d’œuvre au « petit camp » non loin de Breslau.
Je vous fais parvenir ce rapport car j’ai toutes les raisons de les croire car cela est symptomatique d’un tournant dans la politique générale nazie envers les déportés juifs : les utiliser en tant que main d’œuvre au lieu de les exterminer. Ces deux femmes sont intelligentes et vives, elles ont raconté une histoire tout à fait crédible et convaincante. Aussi, n’ont-t-elles pas tardé à transmettre leurs informations (elles ont rejoint la Suisse autour de décembre 1944) et elles s’en sont tenues exactement à ce qu’elles ont vu et expérimenté. Il existe tant de rapports qui sont, à 60%, pures spéculations - une compilation basée sur d’inépuisables rumeurs et des ouïe-dires circulant dans les camps d’Allemagne - que l’on doit veiller à dissocier les faits de la fiction.

Fait étrange, le tableau que les deux femmes ont brossé d’Auschwitz était beaucoup moins précis que celui du camp de travail de Weißkirchen. Dans le camp de Haute-Silésie, il semble que rares furent les occasions où elle pouvaient observer tout le va et vient, étant totalement confinées dans leur Block, aussi bien lorsque de nouveaux transports arrivaient ou quittaient le camp, que lorsque des mouvements inhabituels se manifestaient à l’extérieur.

Cependant, elles eurent l’opportunité de parler à des femmes qui débarquaient à Auschwitz de convois en provenance de Pologne (Varsovie, Lódz, Radom, etc.), en direction de l’Allemagne. Il apparaît également que des déportées de Theresienstadt étaient en transit à Auschwitz, en route pour l’Allemagne en tant que main-d’œuvre, car elles se sont entretenues avec des femmes du ghetto du « Protectorat ».

En attendant, leur histoire est celle de l’humiliation la plus affligeante et tragique : maigre nourriture, maladies et souffrances caractéristiques du système concentrationnaire nazi.
Dans la semaine ou dans les dix jours à venir, j’attends de recevoir de leur part un rapport écrit sur leur internement à Auschwitz afin de mettre au clair toute information factuelle pouvant enrichir nos futurs travaux.
Cordialement,
Rosewell D. MaClelland, Assistant Principal auprès du Ministre américain.

Rapport sur le camp de travail pour femmes juives à Weißkirchen bei Kratzau- Sudetenland , (novembre 1944)

Le camp qui est décrit dans le rapport suivant, a été spécialement mis en place pour les femmes juives. D’après nos informations, un grand nombre de camps similaires s’ouvrent durant l’année 1944 dans cette région de l’Allemagne ( Sudetengau) et sont administrés à partir du camp de concentration de Groß-Rosen près de Breslau (Silésie). Nous avons pris connaissance des camps mentionnés, comme suit : Liebau (Sachsen), Langenbielau (Schlesien) et Thorchau an der Elbe.
Notre camp qui comportait 500 femmes, avait été établi récemment. Il y avait 200 hongroises dès le début d’octobre, et quant à notre convoi, constitué de 300 femmes françaises et hollandaises (des déportées de France et de Hollande), il aboutit au camp le 3 novembre,1944. On attendait 500 autres femmes, mais leur arrivée fut suspendue étant donné qu’il n’y avait pas assez de travail pour toutes.

L’emplacement précis du camp se situe dans un petit endroit appelé Weißkirchen, dans une fabrique de textiles abandonnée, à 3 ou 4 kilomètres environ deKratzau. Le bâtiment était en pierre et « pouvait » être chauffé convenablement mais pendant notre séjour du mois de novembre, il était chauffé plus ou moins régulièrement. Comme on était 250 à se retrouver dans un même dortoir, on ne souffrait pas de du froid. Ces dortoirs étant assez grands, nous avions chacune un lit et un semblant de matelas rempli de paille ou plus souvent de copeaux de bois. Théoriquement, nous avions droit à deux couvertures, mais vu qu’un nombre non négligeable de femmes n’étaient pas encore arrivées, nous devions nous contenter d’une seule couverture. De ce fait, la plupart dormaient dans leurs vêtements et juste avant notre départ (notre fuite), pour la première fois, des poux ont envahi le camp.

Il y avait une série de douches, mais le matin, il nous était interdit de quitter les dortoirs avant le petit-déjeuner, et le soir, de retour de l’usine, il nous fallait attendre la distribution de la soupe, après quoi, il nous restait rarement de l’eau chaude, en tout cas, pas assez pour toutes les femmes. On nous emmenait donc, par 20 ou 40 femmes, aux douches et ce, tous les 8 jours. Les deux seuls robinets existant dans le bâtiment où nous dormions, étaient réservés au personnel du camp et on nous interdisait formellement de nous servir de cette eau.

Voici, en gros, l’emploi du temps de notre journée de travail :
3H30 du matin : Réveil. Les lits devaient être faits.
4H15 du matin : Appel dans les dortoirs.
4H20 du matin : « Exode » dans la cour pour aller chercher le petit-déjeuner, chacune à son tour. Le petit-déjeuner était composé de soupe à base d’eau et de pommes de terre ou de légumes, épaissie d’épluchures de pommes de terre crues. Nous recevions ¾ d’un litre par personne. En même temps, on nous donnait notre ration quotidienne de pain, quelques 250 grammes avec 5 à 10 grammes de margarine, une tranche de saucisse ou une cuillerée de confiture.
5H05 du matin : Appel dans la cour pour celles qui partaient à l’usine.
5H20 : Départ pour l’usine.
6H00 : Arrivée à l’usine et début de la journée de travail.
9H00/9H15 : Pause à l’usine où nous mangions une part de notre petit-déjeuner. Le travail reprenant à 9H15 et s’arrêtait à 11H30.
11H30/12H00 : Pause du déjeuner où on nous remettait une demie-tasse d’un liquide chaud, un Ersatz de café ou du thé à la menthe que nous buvions en mangeant le restant de notre pain.
12H/18H : Travail dans les différents ateliers de l’usine.
18H10 : Appel dans la cour de l’usine et retour au camp.
19H00 : Arrivée au camp et deuxième appel dans la cour suivi d’un temps d’attente pour la distribution de la soupe.
La soupe du soir, un litre environ, était composée également de pommes de terre, mais elle était plus épaisse et contenait en général des pommes de terre entières dans leur peau, mélangées à quelques betteraves. Une fois par semaine, nous recevions les éternelles pommes de terre avec un peu de sauce à la viande et, occasionnellement, des oignons. Les dimanches aussi, nous avions droit aux pommes de terre avec un peu de sauce à la viande. Un autre détail concernant la nourriture : dépourvue de sel pour nos 15 derniers jours au camp.
21H : Couvre-feu.
 
Les conditions de travail  
 
Théoriquement , toutes les femmes étaient obligées de travailler au WERKKratzau, une fabrique de munitions réquisitionnée par les SS. La fabrique employait 2.500 femmes de différentes nationalités. D’emblée, il fut évident qu’il n’y avait pas assez de travail pour toutes par manque de matières premières et en particulier de mazout pour les machines.

Seulement 300 femmes de notre groupe pouvaient travailler, 200 faisant partie de l’équipe de jour et 100 de l’équipe de nuit, leur labeur étant bien sûr beaucoup plus fatigant d’autant que ces femmes n’obtenaient, pour toute compensation, qu’une maigre ration de nourriture en plus. Les autres femmes travaillaient dehors, dans l’équipe ou « brigade de la cour », à pelleter du charbon, ou sur la route, ou bien manipulaient des caisses d’emballage très lourdes. Cet exercice extrêmement difficile, débutait à 8H du matin dans la cour de la fabrique et se terminait à 16H30, lorsque la lumière du jour baissait. Les femmes qui n’étaient pas suffisamment habillées étaient forcées de rester à l’extérieur par tous les temps, si bien que tous les deux ou trois jours, elles s’effondraient. A maintes reprises, les surveillantes allemandes se plaignaient, demandant à ne pas être envoyées à l’extérieur puisque que d’autres, acceptaient d’être trempées jusqu’aux os. Mais de telles plaintes n’avaient aucun effet.
Les femmes étaient réparties entre les diverses équipes. Certaines, travaillaient sur des machines semi-automatiques (matériel de guerre), d’autres devaient s’occuper de tours mécaniques, tandis que d’autres encore vérifiaient les différentes pièces, ou bien les empaquetaient (manœuvre très pénible car elles devaient soulever des caisses particulièrement lourdes). Bien que ce type de travail n’était pas trop difficile à exécuter, il était néanmoins exténuant surtout lorsqu’on était sous-alimentées et qu’on souffrait du manque de sommeil. Un groupe de jeunes femmes juives étaient préposées à la fabrication de couleurs contenant du plomb dont on connaît la toxicité. Tous les ouvriers allemands et étrangers employés dans ces ateliers recevaient un litre et demi de lait par jour, tandis que les jeunes femmes juives n’avaient droit qu’à ¼ de litre un jour sur deux. Environ deux mois plus tard, dans un de ces ateliers, deux filles se sont mises à cracher du sang.
Le travail dans les autres ateliers n’était pas désagréable, on était relativement peu surveillées et le traitement infligé par les contremaîtres allemands et étrangers était convenable, à quelques exceptions près. Dans de ce cas là, la plupart des nazis impliqués, souhaitaient avant tout se montrer zélés. Les autres travailleurs avaient l’interdiction formelle de s’adresser à nous, mais dans plusieurs ateliers, ils remettaient aux femmes du pain, des fruits et occasionnellement des journaux à lire. Des prisonniers russes qui se trouvaient en transit pour quelques jours dans le camp, occupés à construire une nouvelle remise, réussirent à nous lancer des vêtements tels que des pull-overs et des gants.
On contrôlait correctement la production de chaque machine, mais je connais un seul cas où une femme a été rabrouée pour cause de lenteur. En revanche, des bonus étaient accordés, toutes les 3 semaines, aux femmes qui dépassaient la moyenne de productivité requise. C’est-à-dire, qu’on leur distribuait généralement 200 grammes de margarine et un peu de confiture en plus, et quelque fois un petit paquet de lessive en poudre.

Surveillance
Le camp est sous contrôle des SS et fait partie du Werkkratzau. L’usine et les travaux dominent toute la vie du camp. La Kommandoführerin ou directrice du camp, une jeune femme de 23 ans, habillée en uniforme et coiffeuse dans la vie civile, était secondée par un SS, Unterscharführer, responsable de la cuisine et de l’approvisionnement du camp. Une quinzaine de gardiennes en uniformes étaient mobilisées, et quelques SS surveillaient le portail du camp et accompagnaient les groupes de main d’œuvre jusqu’à l’usine. En principe, on ne nous laissait jamais seules, sauf dans les dortoirs.

Tout le long de la route, entre la camp et l’usine, nous étions encadrées par les gardiennes qui nous empêchaient de discuter entre nous ou de nous écarter du rang que nous formions. Cette tâche n’était guère facile car il faisait sombre tôt le matin, en partance pour l’usine, et au retour, le soir, via le camp :la route était très boueuse et les femmes, dont les chaussures étaient en piteux état, sortaient forcément du rang…On nous criait donc dessus sans relâche, à tel point que la population locale n’hésitait pas à se plaindre du brouhaha qui partait ponctuellement en crescendo, dès qu’une gardienne se décidait à frapper une des femmes qui parlait ou qui s’était affalée sur le sol loin derrière le rang.
A l’usine, il y avait une gardienne dans chaque pièce, mais en général , elle nous prêtait très peu d’attention. Il y avait également une mécanicienne allemande dont le rôle était de nous interdire de parler aux ouvriers. Les gardiennes, dans l’ensemble, n’étaient pas méchantes, certaines d’entre elles, d’ailleurs, faisaient preuve de sympathie à notre égard et allèrent jusqu’à déclarer que le traitement qu’on nous infligeait était déplorable. Alors que la Kommandoführerin et le Unterscharführer s’arrangeaient pour rendre notre vie aussi déplaisante que possible.

Le système policier intérieur au camp, appliqué par certaines internées, se retournait contre elles car, à peine se montraient-t-elles indulgentes ou affichaient une tendance à se solidariser avec nous, qu’elles étaient remplacées sur le champ. Vers la fin de notre internement, « la doyenne du camp » (Lagerälteste), une hongroise qui ne parlait pas un traître mot de français ou d’allemand, nous giflait ou nous donnait des coups de pied lorsque nous ne comprenions pas ses ordres.

Conditions d’hygiène

Concernant les dortoirs, j’ai expliqué que c’était avec la plus grande difficulté que nous avions accès à l’eau pour faire notre toilette ou laver nos vêtements. On devait se contenter de se laver de manière superficielle à l’usine où l’eau était accessible. Durant les 4 semaines passées dans ce camp, pas un morceau de savon, aucune lessive en poudre accordés. Certaines gardiennes nazies du camp, constatant notre incapacité à être propres, ne manquaient pas d’apostropher les ouvriers de l’usine : « Regardez comme ces juives sont naturellement sales ! » Une ou deux gardiennes, plus compréhensives, ont demandé s’il n’était pas possible de nous fournir un peu de savon en poudre. La réponse était catégorique : « Le savon c’est uniquement en bonus ! ».

Certaines femmes manipulaient constamment du mazout et, sans savon, il leur était impossible de se débarrasser de toute cette saleté. Leurs corps, pour finir, étaient couverts d’un eczéma sévère suivi de furonculose aggravée. L’apparition de la furonculose, due à la sous-alimentation, était chose courante et, dans certains cas, elle pouvait entraîner un début de phlegmon. Une autre maladie commune au camp, était l’entérite, en raison de la mauvaise qualité du pain. Il existait bien une doctoresse ( juive) dans le camp et deux infirmières, mais elles n’avaient quasiment aucune réserve de médicaments à leur disposition. Durant 15 jours, par exemple, par manque d’un simple remède adéquat, un grand nombre de femmes souffraient de diarrhée grave (dysenterie ?)

L’infirmerie était pourvue de 12 lits, mais la directrice du camp avait ordonné que pas plus de 10 lits devaient être occupés à la fois. Alors, la règle bien connue d’un camp de concentration était appliquée : tout individu faisant une fièvre inférieure à 38.5 °, n’était pas considéré suffisamment malade pour être accepté à l’infirmerie.

Les vêtements

Le manque cuisant de vêtements appropriés n’a fait qu’empirer les conditions d’hygiène dans le camp. Lorsque nous quittâmes Auschwitz, le 31 octobre, on nous remit 1 chemise, 1 culotte, 1 robe d’été, 1 pardessus d’été, 1 paire de socquettes et 1 seule paire de chaussures plates mal assorties à notre pointure, dont certaines à hauts talons. Nous ne possédions ni mouchoirs, ni serviettes de toilette, ni sous-vêtements de rechange. Lorsque nous voulions laver notre unique culotte ou chemise et ce, bien sûr, sans le moindre savon, il ne restait plus qu’une robe d’été à nous mettre en novembre ! Après deux semaines de travail à l’usine, nous étions toutes carrément sales. Lorsqu’on nous fournissait des chiffons ou des haillons pour nettoyer les machines, la plupart des femmes les utilisaient en turbans (nous avions été rasées à Auschwitz) ou s’en servaient comme de gros bas.

Kratzau se situe entre 300 ou 400 mètres d’altitude et en novembre, les premières neiges firent leur apparition. On peut facilement imaginer à quel point nous avons souffert du froid dans notre léger vêtement d’été..Et plus terrible encore était le cas des chaussures. Pour se rendre à l’usine, il nous fallait emprunter un chemin de campagne, et à cette saison de l’année, il était plus que boueux, si bien que nos chaussures, prenant l’eau à tout-va, étaient pitoyables. Vers la fin novembre, des femmes marchaient déjà pieds nus. L’administration du camp nous ont promis des sabots car les surveillantes se plaignaient que c’était impossible de nous garder en ligne avec des chaussures dans un tel état. Vers la fin de novembre, les dits sabots furent en effet distribués, mais ils ressemblaient davantage à des chaussons en bois, ouverts à l’arrière , si bien qu’il était tout aussi impossible de marcher dans la bouillasse que dans la neige.
Notre conclusion à ce court rapport est qu’il est indispensable de venir en aide, de quelque manière que ce soit, à ces femmes, ainsi qu’aux autres déportées des autres camps, ou travaillant dans des équipes à l’usine. Il nous faut leur fournir, dans les plus brefs délais, des chaussures, ainsi que des vêtements de première nécessité. Ceci est encore plus important que la nourriture (sic). Toutefois, en ce qui concerne les provisions, elles doivent être le plus concentrées possible : du lait en poudre, de la confiture, des matières grasses et des produits contenant des vitamines. Du savon également, sans oublier quelques produits pharmaceutiques basiques….

Traduction de Peggy Sultan

Enfin le 9 mai 1945 l’armée rouge a libéré le camp.

Weißkirchen-Kratzau