Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Bertrand Herz 1930-2021

L’étoile jaune et Amis des Juifs
samedi 22 mai 2021

De jeunes camarades de Bertrand Herz au lycée Condorcet, se solidarisent avec lui par le port d’étoiles fantaisistes avec l’inscription « Potache ».

« Potache »

Je suis né, en avril 1930, d’une famille juive. En 1942, au moment de l’étoile, j’avais donc douze ans et quelques mois. J’habitais alors, avec ma famille, la banlieue ouest de Paris, au Vésinet, sur la ligne de Saint-Germain-en-Laye.

À l’époque j’allais en classe par le train de la ligne de Saint-Germain. J’étais scolarisé en cinquième au petit lycée Condorcet, ce qui correspond aujourd’hui au collège, qui se trouve actuellement encore au coin de la rue d’Amsterdam, non loin de la rue de Bucarest, le lycée proprement dit se trouvant rue du Havre. Au cours de ce trajet, j’étais d’ailleurs rejoint par toute une série de camarades qui habitaient également la banlieue, ceux d’Argenteuil, ceux de Colombes, ceux de Courbevoie, ceux de la ligne de Saint-Germain, qui, comme moi, prenaient les trains qui les conduisaient à la gare Saint-Lazare.

J’allais donc au collège, en cinquième A7 et, au début du mois de juin, je me suis présenté, peu rassuré, avec mon étoile. J’avais alors douze ans et l’étoile était obligatoire à partir de six ans. Lorsque je suis arrivé dans la cour du petit lycée Condorcet, la première réaction d’ensemble a été que l’étoile n’existait pas. Dans la classe, nous étions deux Juifs à porter l’étoile et personne n’y a fait attention, ni les professeurs, ni les élèves. Nous sommes donc allés dans nos classes et tout s’est passé comme si de rien n’était. Et un jour – je ne me souviens plus si c’est dans la même journée ou quelques jours après – deux camarades, d’apparence plutôt vigoureuse, sont venus me voir et m’ont dit : « Écoute, si quelqu’un t’insulte, nous te défendrons ! », puis nous avons descendu ensemble la rue d’Amsterdam, depuis la rue de Bucarest vers la gare Saint-Lazare.

De même, quelques jours après, quelques camarades – ils étaient entre quatre et six – ont confectionné des étoiles en papier jaune sur lesquelles ils n’avaient pas écrit « Zazou », mais « Potache » terme qui, à l’époque, désignait les collégiens dans leur argot. Et nous sommes descendus ainsi, assez fièrement, jusqu’à la gare Saint-Lazare. Là, nous avons commencé à parcourir la fameuse salle des pas perdus, puis, au bout d’un certain temps, nous nous sommes arrêtés. En effet, des adultes sont arrivés et ont dit à mes camarades : « Écoutez, arrêtez. Vous allez vous faire ramasser, enlevez ça ! »

Et je dois dire que mes camarades ont alors enlevé leurs étoiles. Ils avaient douze, treize ans. Ce genre de manifestation était dans l’air du temps. De même, lorsqu’au Vésinet nous croisions des soldats allemands, nous chantions des chansons anglaises qu’ils ne comprenaient pas.

Je pense que ce qu’ont fait mes camarades était à la fois, un geste de solidarité (ils ont été peu nombreux, mais les autres ne m’ont jamais insulté), mais probablement aussi, une manifestation de fronde comme on peut l’avoir à douze ans.
Bien sûr, quelques années plus tard, cette fronde a pu déboucher sur d’autres engagements, mais dans les circonstances que je relate, il s’agissait d’enfants de douze, treize ans et non d’adolescents plus âgés.

C’est dans ce même état d’esprit que mon père sortait, et il n’était pas le seul, avec ses décorations militaires sur l’étoile jaune, bien que ses amis lui aient conseillé de les enlever craignant qu’il ne se fasse rafler par les Allemands. C’était le contexte de l’époque, contexte qui est très bien traduit dans le film. Même de très jeunes individus, alors âgés de treize ans, ont senti que quelque chose se passait, c’était un peu, je peux en témoigner : « Touche pas à mon pote ». Je pense qu’au départ ce qui les a fait réagir, ce n’est pas « le problème juif », mais plutôt la volonté de ne pas laisser leur camarade se faire humilier.

À cet égard, j’ai eu un remords. En effet, j’ai été déporté, le 30 juillet 1944, avec ma famille, de Toulouse à Buchenwald, avec ce convoi qui comprenait à la fois des Juifs et beaucoup de résistants. Mon père et ma mère sont morts en déportation. Mais, lorsque je suis revenu, je n’avais pas tellement envie de parler et je n’ai jamais cherché à retrouver ces camarades...

in Cercle d’étude,

L’antisémitisme légal en France, 1940-1944 : propager, résister : « Amis des Juifs », projection-débat avec B. Debord, C. Gruat, S. Grumbach-Citron et B. Herz, M. Reyssat, F. Christophe. Petit Cahier n°11/2e série, 2010, 106 p.

Arrêté à Toulouse, Bertrand Herz est déporté le 30 juillet 1944 à Buchenwald, au Petit camp, transferé à Niederorschel, sous-camp de Buchenwald, où il travaille avec son père aux usines Junkers, puis effectue une Marche de la mort vers Buchenwald où il est libéré le 11 avril 1945.
Bertrand Herz a été secrétaire général de l’Association française Buchenwald Dora et Kommandos et président du Comité international Buchenwald-Dora et Kommandos.

https://asso-buchenwald-dora.com/bertrand-herz-ne-en-1930/
https://www.buchenwald.de/fr/918/
Lutetia, Le retour des déportés :
https://vimeo.com/diamantberger
https://asso-buchenwald-dora.com/bertrand-herz-videos/

Dominique Orlowski (dir), Buchenwald par ses témoins, Histoire et dictionnaire du camp de concentration de Buchenwald-Dora et de ses kommandos (1937-1945), préface de Bertrand Herz, éditions Belin, 2014
Buchenwald par ses témoins, histoire et dictionnaire

Pierre Albertini, « Les juifs du lycée Condorcet dans la tourmente », in Vingtième siècle 2006/4, N° 92, p. 81-100.
Témoignage de Bertrand Herz, site du camp du Struthof :
http://www.struthof.fr/fr/regard-sur/bertrand-herz/
Bertrand Herz, Le pull-over de Buchenwald, Tallandier, Paris, 2015

Von Buchenwald (,) nach Europa

Von Buchenwald (,) nach Europa, Gespräche über Europa mit ehemaligen Buchenwaldhäftlingen in Frankreich, [De Buchenwald à l’Europe, entretiens en France avec d’anciens détenus de Buchenwald], de Ronald HIRTE, Hannah RÖTTELE et Fritz von KLINGGRÄFF, Weimarer Verlagsgesellschaft, 2011, 310 p.
Les enfants de Buchenwald, du shtetl à l’OSE

NM