Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Dès l’automne 1940 un jeune roubaisien Roger Vanovermeir en résistance

par Jacqueline Duhem
vendredi 19 février 2021
Entrer en résistance : le choix du jeune roubaisien Roger Vanovermeir dès l’automne 1940
Théodore et Roger Vanovermeir à Argenton-sur-Creuse durant l’été 1940 (collection privée)

Roger est né le 3 septembre 1923 à Roubaix dans une famille d’origine belge. Son père, Théodore, artisan ébéniste et entrepreneur de pompes funèbres, est conseiller municipal et adjoint au maire socialiste de Roubaix Jean Lebas depuis 1926 et fait partie de ses plus proches collaborateurs. À la déclaration de guerre le 3 septembre 1939, à peine âgé 16 ans, Roger arrête ses études à l’Institut Turgot de Roubaix pour travailler au côté de son père. Il exerce aussi des fonctions de téléphoniste à l’hôpital de Roubaix et participe à la Défense passive [1]. En mai 1940, devant l’invasion allemande, comme de nombreux habitants du Nord, il évacue avec son père jusqu’à Argenton-sur-Creuse. Quand les troupes allemandes occupent cette ville à la mi-juin, les deux hommes décident de revenir à Roubaix mais ils y sont de retour seulement en septembre 1940 car l’Occupant a installé une « ligne de démarcation » sur la Somme, le Nord-Pas-de-Calais étant rattaché au commandement militaire de Bruxelles dirigé par le général von Falkenhausen [2]. Roubaix, dès juin 1940, apparaît déjà comme une « tête de pont » de la résistance naissante, dirigée à la fois vers l’extérieur, c’est-à dire les autres pays occupés de l’Europe du Nord-Ouest, principalement la Belgique, et vers le reste de la France [3]). Des réseaux, souvent franco-belges très vite en relation avec les services secrets britanniques, se mettent en place. Les mêmes générations de 1914-1918 retrouvent les mêmes occupants et le réflexe patriotique joue d’instinct, auquel s’ajoute rapidement pour beaucoup le rejet du régime de Vichy et de son chef le maréchal Pétain.

Roger et son père reprennent contact avec Jean Lebas qui s’était replié en Bretagne avec une partie des conseillers municipaux de la ville. Celui-ci, de retour à Roubaix début juillet et destitué par le préfet, a déjà commencé à rassembler autour de lui les socialistes désireux de résister à l’Occupant et de s’opposer au régime de Vichy. Dès octobre 1940, ce groupe de résistants débute la publication du journal clandestin L’Homme libre dont la distribution va s’étendre progressivement à l’ensemble de l’agglomération lilloise et même au-delà. Théodore et Roger deviennent aussi des agents du réseau Action 40 fondé début 1941 par le docteur Marcel Guislain [4], adjoint de Lebas jusqu’en 1940, et participent à la récupération de soldats britanniques cachés par des familles puis d’aviateurs alliés, abattus au-dessus de la région, et à leur exfiltration vers le Sud de la France. Ils fournissent aussi de faux papiers aux clandestins, Cependant le réseau Action 40 est démantelé par les Allemands le 3 mai 1942 par l’arrestation chez lui, du docteur Guislain et de quatre autres dirigeants du réseau.

Roger, âgé de 19 ans, va alors rejoindre le réseau de renseignement Delbo [5], créé en juin 1942 à l’initiative du service de la Sûreté de l’État belge à Londres et qui travaille en coopération avec l’état-major allié. Le major Émile Delannoy (alias Delbo), avec l’aide de Jean-Pierre Bonsang (alias Brulage), installe son quartier général à Paris. Les activités se déploient sur la façade de l’Atlantique, de la Manche et de la Mer du Nord pour recueillir des renseignements sur les défenses allemandes avant leur transmission aux Alliés. Mais suite à l’arrestation de plusieurs agents et à la découverte de planques parisiennes par la Gestapo le 22 mai 1943 à Paris, Emile Delannoy est exfiltré vers l’Angleterre et le quartier général est déplacé à Niort. Le réseau Delbo devient alors le réseau Delbo-Phénix.

Malheureusement à Roubaix, Roger n’échappe pas à l’arrestation le 26 mai 1943 par des agents de la Gestapo venus de Paris car certains membres arrêtés dans la capitale étaient en possession d’une liste d’adresses dont la sienne... Il est interné à la prison de Loos-lez-Lille, puis transféré à celle de Fresnes où il reste emprisonné quatre mois. Le 11 octobre 1943, alors âgé de 20 ans, il est transféré par des policiers français vers la gare de l’Est pour être déporté en tant que N.N. (Nuit et brouillard) [6].

Il est d’abord enfermé dans le camp de Neue Bremm à Sarrebruck. Il s’agit d’un camp de transit dans lequel la plupart des prisonniers y sont détenus pendant quelques semaines seulement. Mais le but est de les briser avant de les envoyer dans des camps de concentration. Ainsi, le 23 octobre 1943, Roger est transféré dans le camp de concentration de Buchenwald. Il a alors la possibilité de faire adresser un courrier en allemand à ses parents, daté du 21 novembre, par l’intermédiaire d’un autre détenu qui s’adresse à ses « parrain et marraine ». Mais ce n’est pas la fin du voyage car il subit un nouveau transfert au camp de Lublin-Maïdanek où il reste de février à juin 1944, en y travaillant dans un atelier de menuiserie.

carte-1943





Carte de Buchenwald destinée en réalité à ses parents (collection privée) : « Cher parrain et chère marraine, Je serais heureux que vous fassiez savoir à ma mère que je suis en bonne santé. Je garde courage. Je peux écrire une lettre une fois par mois. Je dois recevoir des lettres en allemand. Je peux recevoir des paquets via la gare ou la poste. Un kilo seulement pour un colis postal. Envoyez-les à mon adresse ci-dessous. Les colis postaux sont plus rapides. Je suis content de vous écrire. Saluez mes amis. J’espère vous lire et vous embrasse bien fort. À bientôt. »






En juillet 1944, l’administration SS décide, une nouvelle fois, de le déplacer. Il est alors conduit, sous la surveillance d’un garde SS, de prison en prison : Varsovie, Lodz, Pösen, Breslau, Glogau, Leipzig, Francfort, Cassel, Mannheim, Karlsruhe et Strasbourg. Il est finalement enfermé dans le camp de concentration du Struthof, sur la commune de Natzweiller, en Alsace annexée. Il y arrive le 20 juillet et y reste six semaines. L’avance alliée entraîne, en août 1944, l’abandon du camp et, pour lui, un retour vers l’Allemagne et l’internement dans le camp de Dachau où il porte le n° 99 275. Il est affecté au Kommando d’Allach. Créé en 1943 à l’ouest de Munich, le camp annexe d’Allach a compté jusqu’à 10 000 détenus travaillant au profit des usines d’aviation de la firme BMW et voisinant avec des camps de travailleurs du STO et des camps de prisonniers de guerre. Il incluait également une fabrique de porcelaine. Roger y est libéré par les Américains le 30 avril 1945.

Voici le témoignage d’un autre déporté Joseph Sanguedolce sur la libération du camp annexe [7] : « Au matin du 29 avril, il n’y a plus de SS, les armes qui traînent sont récupérées par des détenus. Nous sommes coupés de l’extérieur, «  la mort express » [8] n’assure plus la liaison. Les cadavres commencent à sentir. Les charniers grossissent. Les risques d’épidémie se précisent. Le camp n’est plus ravitaillé, il y a moins d’une semaine de vivres même en maintenant le rationnement antérieur. À l’intérieur des Blocks, l’animation est grande. On se divertit, on chante, on prépare des drapeaux. Cette agitation cache mal l’anxiété qui nous étreint. Juste avant la tombée de la nuit, un sifflement suivi de détonations arrête nos ébats. Des obus tombent sur des baraques dans le camp des Juifs et celui des femmes. Il y a des morts et des blessés. […] Le camp est entre nos mains, mais les Américains ne sont toujours pas là. Le comité international a d’importantes dispositions à prendre pour tenter d’isoler l’épidémie de typhus qui ravage certains Blocks. Le nombre de morts augmente considérablement. Le 30 avril au matin, nous entendons un grondement de moteurs. Le bruit s’enfle, ce ne sont pas des avions : nous scrutons l’horizon. Au loin des tanks américains passent, bientôt, ils s’éloignent. Tout redevient calme, l’attente se prolonge. Soudain un cri, derrière les champs surgissent des soldats courbés, l’arme prête à tirer, ils avancent avec précaution. C’est une joie délirante. Des détenus pleurent, d’autres squelettes mus par on ne sait quelle force, avancent et veulent voir les libérateurs. Ce sera pour beaucoup d’entre eux, leur dernière satisfaction. »

L’arrivée des troupes américaines, puis d’équipes médicales, va permettre d’enrayer l’épidémie de typhus grâce à la vaccination. Des missions françaises arrivent mais le rapatriement pour Roger Vanovermeir n’est pas tout de suite à l’ordre du jour [9]. Pourtant, dans le courant du mois de mai, il va bénéficier d’un rapatriement dans une camionnette organisé par des Clermontois qui acceptent de le prendre et le déposent à Strasbourg d’où il envoie un télégramme à ses parents. Puis il embarque dans un train vers la gare de l’est et, après un bref passage à l’hôtel Lutetia, c’est le retour en train à Lille après deux ans de captivité.

Certificat d’appartenance à la résistance intérieure de Roger Vanovermeir
(collection privée)

Roger Vanovermeir s’engage alors dans des associations d’anciens déportés et devient président de l’association Résistants Internés Déporté (RID) fondée par le Docteur Marcel Guislain (ancien déporté et sénateur). Puis il occupe le poste de vice-président de la Fédération Nationale des Déportés Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP). En 1990, il crée la Délégation Territoriale 59 de l’Association des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (AFMD). Il aura toujours à cœur de témoigner dans les établissements scolaires. Il est décédé le 25 juillet 2001 à Roubaix à l’âge de 77 ans.

Jacqueline Duhem, février 2021

CNRD 2020-21 : 1940. Entrer en résistance. Comprendre, refuser, résister

[1Archives privées-Famille Vanovermeir

[2Duhem Jacqueline, Les mille et une vies d’Alexander von Falkenhausen, Les Lumières de Lille, 2020 https://www.cercleshoah.org/spip.php?article828

[3Revue du Nord - Tome LXXVI - N° 306, Juillet-Septembre 1994, PP. 511-517, Article d’André Caudron, Roubaix « Capitale de la Résistance » (Été1940-Printemps 1941

[4Marcel Louis Guislain : https://maitron.fr/spip.php?article76500

[5https://www.crrl.fr/ Delbo-Phénix, Centre Régional Résistance et Liberté

[6Nuit et Brouillard, Nacht und Nebel ou N.N. : décret du 7 décembre 1941 de l’État-Major de la Wehrmacht, signé par le maréchal Keitel et ordonnant la déportation sans jugement et dans le plus grand secret, en Allemagne, de tous les ennemis (saboteurs, résistants) ou opposants du Troisième Reich, représentant « un danger pour la sécurité de l’armée allemande » et la disparition de tout adversaire de l’État national-socialiste dans le secret absolu, sans laisser filtrer aucune nouvelle, en particulier à la famille. ndlr.

[7Sanguedolce Joseph, La résistance à Dachau-Allach, Médiris Productions, 1998

[8Nom donné par les détenus à la charrette tirée par les détenus chargés de ramasser les morts du camp

[9Fondation pour la mémoire de la déportation, you tube Témoignage Roger Vanovermeir, 10 minutes