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CNRD 2020. Juin 1940 : les premiers résistants français sont nordistes - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

CNRD 2020. Juin 1940 : les premiers résistants français sont nordistes

article de Jacqueline Duhem
samedi 24 août 2019

Dès les premières heures, des hommes et des femmes du Nord et du Pas-de-Calais se sont engagés dans le combat mené contre l’Occupant mais aussi contre le régime de Vichy.

Juin 1940 : les premiers résistants français sont nordistes

Comme pour celle de la Première Guerre mondiale, l’histoire tragique des habitants du Nord et du Pas-de-Calais durant la Seconde Guerre mondiale est la grande oubliée de notre histoire nationale. Pourtant des femmes et des hommes de ces deux départements se sont illustrés dès les premières heures dans le combat mené contre l’Occupant mais aussi contre le régime de Vichy.

  • Une région ravagée par les combats de mai-juin 1940
Grand-Place de Lille, défilé de soldats français du 1er juin 1940
Reddition dans l’honneur.

Environ un mois après la déclaration de guerre du Royaume-Uni et de la France à l’Allemagne nazie, le 3 septembre 1939, le corps expéditionnaire britannique, sous le commandement de Lord Gort, se déploie le long de la frontière franco-belge entre Maulde et Halluin. Comme, depuis la Première Guerre mondiale, la région est très anglophile, les rapports avec les civils français sont très cordiaux pendant la « drôle de guerre ». Mais l’offensive à l’Ouest des troupes allemandes, le 10 mai 1940, provoque le départ des troupes françaises et britanniques vers la Belgique pour soutenir les armées de ce pays. Cependant l’attaque allemande par la Belgique et les Pays-Bas est en réalité une manœuvre de diversion. Le 13 mai à l’aube, trois divisions blindées du général Heinz Guderian débouchent du massif ardennais, considéré comme « infranchissable » par le maréchal Pétain...En quelques jours, plus d’un million de Belges et Néerlandais se présentent aux postes frontières français, entraînant ainsi les civils français de la région dans un immense exode qui va gêner considérablement les combattants français et britanniques, en plein repli.

Commence alors l’énorme « coup de faucille » : Guderian effectue un large mouvement tournant et lance ses divisions vers la Manche. Le 20 mai, les troupes de Guderian sont à Amiens et la 7e division du général Erwin Rommel arrive sur les hauteurs autour d’Arras. Le 21 mai, les premières unités de la Wehrmacht atteignent la Manche puis s’emparent de Boulogne, le 23 mai. Les armées françaises et belges et le corps expéditionnaire britannique sont ainsi enfermés dans une immense poche qui va se rétrécir progressivement jusqu’à Dunkerque. « L’Opération Dynamo », du 26 mai au 3 juin, permet à environ 330 000 soldats britanniques et français d’échapper à la captivité. Mais, contrairement aux idées reçues, il n’y a pas eu de débâcle généralisée des troupes françaises, belges et britanniques, tout au moins jusqu’au début de juin 1940 lorsque la bataille de la Somme tourne en faveur de l’armée allemande.
De plus, cette évacuation vers l’Angleterre n’aurait jamais pu se dérouler si des unités françaises et britanniques n’avaient continué à mener des combats acharnés qui ont permis de ralentir la progression de certaines unités allemandes. C’est le cas autour d’Arras, du 21 au 24 mai, où les Britanniques lancent une contre-attaque qui fait subir des pertes importantes à l’ennemi. Des troupes françaises et britanniques opposent la même résistance dans le pays minier à Courrières et Oignies, et également autour de Lille dans ce qui va devenir «  le chaudron lillois » : du 28 au 31 mai, 30 000 hommes dont des Britanniques, provenant de neuf divisions différentes, combattent avec acharnement, parfois à la grenade, maison par maison, près de la citadelle, dans les communes de Lambersart et de Lomme, mais aussi dans celles de Loos et Haubourdin, à la périphérie ouest et sud-ouest de l’agglomération lilloise.

Cette résistance surprend des unités allemandes déjà habituées à la « guerre-éclair » et génère de la violence vis-à-vis, non seulement de soldats français et britanniques faits prisonniers, mais aussi de civils rencontrés sur leur passage. Le « mythe du franc-tireur », né durant la guerre de 1870-71 et réactivé au début de la guerre de 1914, resurgit à nouveau et sert souvent de prétexte à des exécutions massives : des soldats allemands, excédés, cherchent des civils armés qui « leur tirent dans le dos »... et abattent de malheureux civils trouvés au hasard de leur quête. Au total, plus de 600 civils sans défense, dont beaucoup de réfugiés belges, ont été victimes d’exécutions sommaires par les troupes allemandes, entre le 20 et le 31 mai 1940 dans le Nord-Pas-de-Calais.

Le 31 mai, les derniers combattants [1] du « chaudron lillois », après avoir tiré leurs dernières cartouches, sont obligés de se rendre. Fait quasi unique de toute la Seconde Guerre mondiale : le général Kurt Waeger décide de rendre les honneurs aux défenseurs de Lille  : de ce fait, le 1er juin, avant de partir en captivité en Allemagne, ceux-ci défilent sur la Grand-Place de Lille devant des troupes allemandes au garde-à-vous... ce qui va provoquer la fureur du chancelier Adolf Hitler arrivé à Cambrai le 2 juin qui limoge le général sur le champ.

  • Résister : une réaction spontanée pour beaucoup d’habitants qui ont connu la première Occupation

Une « chape de plomb » s’abat alors sur les deux départements du nord de la France. Dès le 1er juin, un décret donne au général Alexander von Falkenhausen le titre et les fonctions de « gouverneur de la Belgique et du nord de la France », titre confirmé par Hitler le 15 juin, avant la signature de l’armistice du 22 juin. Le Nord et le Pas-de-Calais vont ainsi se retrouver rattachés au commandement militaire de Bruxelles. Dès le 7 juillet, une ligne de démarcation, située sur la Somme, est créée et isole ainsi les deux département du reste de la France. Les réfugiés des deux départements et de Belgique, qui ont fui l’avance allemande au-delà de cette ligne, se retrouvent dans l’impossibilité de rentrer chez eux. C’est le début du « dépeçage » de la France qui se manifeste aussi par le rattachement de l’Alsace et de la Moselle au Grand Reich, en violation des clauses de l’armistice.

Cependant, déjà avant l’Appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle, des habitants du département du Nord sont entrés en résistance et ce département peut même être considéré comme le « premier résistant » de France. En effet, une grande partie de la population du Nord et du Pas-de-Calais va rester très anglophile et n’adhère pas au culte rendu au maréchal Pétain, pourtant natif comme Charles de Gaulle de la région. Dès les premiers jours de l’Occupation, la seconde depuis le début du siècle, des femmes et des hommes se lancent dans une forme de « résistance spontanée », sans appartenir à un quelconque mouvement ou à un réseau. Cette résistance de solidarité se manifeste, dès le 1er juin, par l’aide apportée aux combattants du « chaudron lillois » qui, après avoir déposé leurs armes sur la place de la gare de Lille, partent à pied vers la Belgique en direction de l’Allemagne. Sur le parcours d’environ 15 kilomètres jusqu’à la frontière, des habitants des communes traversées, comme Annappes et Ascq, aident certains d’entre eux à s’échapper de la colonne, les recueillent et leur fournissent des vêtements civils. Les longues colonnes de dizaines de milliers de prisonniers de guerre vont se succéder durant environ deux semaines, les soldats faits prisonniers dans la « poche de Dunkerque » suivant le même chemin.

La première occupation allemande de 1914 à 1918 a déjà permis à de nombreux nordistes d’entrer en résistance en faisant du renseignement ou en diffusant de la presse clandestine. Vingt deux ans plus tard, ce sont nombre d’entre eux qui retrouvent la même détermination à résister et qui vont s’engager dans la création des premiers réseaux d’évasion. Ceux-ci vont devoir rapidement se structurer et vont se développer durant toute l’Occupation, prenant dorénavant en charge les équipages d’avions alliés abattus par la DCA allemande. Et cela malgré les risques considérables encourus. En effet, le Nord-Pas-de-Calais est la région française qui va concentrer le plus de forces ennemies durant la durée de la guerre. Dès le 24 août 1940, le général Heinrich Niehoff, premier commandant de l’Oberfeldkommandantur du Nord-Pas-de-Calais nommé par le général von Falkenhausen, fait placarder cet avertissement lourd de conséquences :
« Article 1 : Quiconque a connaissance de la présence ou du séjour de militaires anglais doit absolument et sans délai en informer l’autorité allemande la plus proche.
Article 2 : Il est interdit d’héberger les militaires anglais, de les cacher et de leur porter aide en quelque façon que ce soit [...]
Article 4 :Toute contravention aux dispositions des paragraphes [...]ci-dessus sera punie de mort ou de travaux forcés. ».

  • Un réseau d’évasion à l’origine du mouvement de résistance Voix du Nord

Attardons-nous maintenant sur la naissance et le développement d’un de ces réseaux d’évasion qui donne naissance au mouvement de résistance Voix du Nord et, en avril 1941, à son journal clandestin La Voix du Nord, devenu après-guerre le grand quotidien régional.

Un petit groupe de résistants se crée, dès juin 1940, autour de Madame Anastasie Samiez qui habite le quartier de Fives à Lille. Lors de l’occupation de Lille durant la Première Guerre mondiale, elle a déjà largement fait preuve de son patriotisme en s’engageant dans la Résistance. De retour d’exode le 9 juin 1940, elle vient immédiatement en aide aux prisonniers de guerre évadés ou à des soldats égarés, faisant d’ailleurs porter l’essentiel de ses efforts sur les Britanniques. Elle ramène chez elle les soldats, les cache le temps de trouver des vêtements civils puis de leur confectionner de faux papiers. Mais, alors que l’Angleterre est si proche, la présence très pesante de l’Occupant, en particulier sur les côtes de la Mer du Nord et de la Manche, l’oblige à envisager de les envoyer à Paris. Quand les communications ferroviaires reprennent peu à peu, elle les conduit par groupe de trois ou quatre jusqu’aux abords de la gare de Lille où un cheminot, Alphonse Rever, les prend en charge, achète les billets et passe les consignes au chef de train qui assure une surveillance discrète durant le trajet jusqu’à la sortie de la gare du Nord. Malheureusement, les militaires britanniques se retrouvent alors livrés à eux-mêmes car, initialement, le groupe Samiez n’a pas de contact dans la capitale... Heureusement, un policier du commissariat de Fives, Jules Noutour, un des deux co-fondateurs du journal clandestin La Voix du Nord, prend rapidement contact avec elle. Grâce à ses relations avec des collègues parisiens, il apporte au groupe le relais indispensable dans la capitale afin que la filière se prolonge vers la zone non occupée au-delà de la ligne de démarcation. Le groupe va être rapidement renforcé, dès juillet 1940, par l’arrivée de Natalis Dumez, l’ancien maire de Bailleul, l’autre co-fondateur du journal clandestin.

Jules Noutour 1897-1945

Un des épisodes dans lequel va s’illustrer le groupe Samiez-Noutour-Dumez concerne « l’odyssée » du lieutenant britannique Jimmy Langlay entre début juin 1940 et avril 1941. Celui-ci grièvement blessé devant Dunkerque, va être soigné au sanatorium voisin de Zuydcoote où il est fait prisonnier par les Allemands puis transféré à la clinique Saint Raphaël de Lille pour y être amputé du bras gauche. Il s’en échappe grâce à la complicité de la mère supérieure, sœur Marie-Emmanuelle, et trouve refuge au presbytère d’Ascq où l’abbé Louis Wech, en même temps qu’il le soigne, loge - réquisition oblige - un sous-officier allemand. Rétabli, il est conduit chez Madame Samiez d’où il part, probablement en novembre 1940, par la filière habituelle en compagnie d’un autre Britannique et de deux civils belges. Quelques jours plus tard, Madame Samiez reçoit une lettre dans laquelle les évadés signalent qu’ils n’ont pas trouvé le contact prévu et errent dans Paris sans savoir que faire. Natalis Dumez décide alors de se rendre sur place pour prendre contact avec deux policiers, relations de Jules Noutour. L’un d’entre eux, Noël Riou, lui apprend qu’une intervention des services allemands a rendu inutilisable la filière habituelle. Dumez doit alors tout à la fois retrouver les fugitifs, avec pour seul indice l’arrondissement d’où a été postée la lettre reçue à Lille, et chercher une nouvelle filière. Ce n’est que le lendemain qu’il découvre, assis sur le banc d’un square, un amputé du bras gauche « lisant » à l’envers un journal. Le Lieutenant Langlay et ses compagnons avaient eu la chance de trouver refuge chez un hôtelier complaisant.

Natalis Dumez 1890- 1976

L’officier de police Riou va mettre ensuite Dumez en relation avec Jean Roigt, un républicain espagnol réfugié en France, et avec Madame Alphand qui assurent, jusqu’à leur arrestation en mai 1941, le passage de la ligne de démarcation vers la zone non occupée. Jimmy Langlay peut ainsi gagner Lyon puis Marseille, perdant en route ses compagnons de voyage. Mais, à peine arrivé à Marseille, il y est arrêté par la police française et interné au fort Saint-Jean avec d’autres Britanniques. Cependant, libéré par la police française, le lieutenant Langlay arrive, après un long parcours, à regagner Londres en avril 1941 où il est alors affecté à la section de l’Intelligence Service chargée des évasions.

  • Les trois fondateurs du réseau sont victimes tour à tour de la répression

La fondatrice du réseau Anastasie Samiez est arrêtée en novembre 1940 (D’après R. Vandenbussche qui a consulté son rapport d’activité en 1945 dans le Fonds Diligent à la médiathèque de Roubaix. Mais Marc Sueur parle de son arrestation en juillet 1941.), victime à la fois de la dénonciation d’une Française et de l’infiltration d’un auxiliaire de la police militaire allemande se faisant passer pour un militaire britannique.

Natalis Dumez est arrêté le 7 septembre 1942 comme d’autres résistants du mouvement Voix du Nord, infiltré par deux Français Marcel Denèque et Guillaume Schippers recrutés par l’Abwehr, service de renseignement et de contre-espionnage de l’armée. Il est condamné à quatre ans de forteresse par un tribunal militaire allemand et il est interné à Bochum dans la Ruhr. Natalis Dumez est rentré de déportation le 4 juin 1945.

Le 1er septembre 1943, c’est au tour de Jules Noutour d’être arrêté par la Sipo-SD, la police de sûreté de l’État du parti nazi. Il est interrogé et torturé par Kurt Kohl, inspecteur de la Sipo-SD de La Madeleine, un redoutable tortionnaire. Noutour est ensuite condamné par un tribunal militaire allemand à 20 ans de travaux forcés. Il est déporté le 27 janvier 1944 [2] et trouve la mort au camp de Groß-Rosen où il a été évacué, en février 1945, peu de temps avant la libération du camp par l’Armée Rouge.

Bibliographie
DEJONGHE Étienne, Le Maner Yves, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande, 1940-1944, La Voix du Nord, 1999
DUHEM Jacqueline, Crimes et criminels de guerre allemands de 1940 à nos jours dans le Nord-Pas-de-Calais, Les Lumières de Lille, 2017
SUEUR Marc, Des chrétiens dans la Résistance, l’exemple de La Voix du Nord, Revue du Nord n°238, juillet-septembre 1978
VANDENBUSSCHE Robert, La clandestinité en Belgique et en zone interdite (1940-1944), IRHIS, 2009

Jacqueline Duhem

Les responsabilités du commandement militaire allemand dans les déportations depuis le Nord de la France
Pierre Hachin, résistant-déporté Voix du Nord

https://resistancepasdecalais.fr/
https://resistancepasdecalais.fr/wp-content/uploads/2019/09/GUIDE_DES_SOURCES_RESISTANCE.pdf

[1« [..] Les 28, 29, 30 et 31 mai 1940, par le sacrifice de ses derniers éléments, il arrêtait, par des combats de rues, à Loos-sous-Lille, la progression allemande jusqu’à ce qu’il fut réduit à quelques officiers et une poignée de tirailleurs privés de munitions [...] » Extrait de la 1re citation à l’ordre de l’armée décernée au 2e RTM (2e Régiment de Tirailleurs Marocains) après les combats à Lille fin mai 1940

[2Convoi de "NN" pour Bruxelles (St-Gilles), puis vers diverses prisons allemandes