Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

FAMILLE JACHSON, Dora, 32 ans, Simon, 13 ans et Louis, 7 ans

Convoi 76
jeudi 29 juin 2023

Famille Jachson, Dora, 32 ans, Simon, 13 ans et Louis, 7 ans

Jankiel Jachson (parfois écrit Jackson) était né le 13 mai 1908 à Varsovie. Ses parents, Leib Jachson et Sara Goldberg étaient commerçants. Dora, son épouse, également polonaise, était née le 25 janvier 1912, à Varsovie, fille de Judka Barbanel et Laya Cegielka. Emigrés en France durant l’entre-deux-guerres (précisément en 1920 pour Dora), ils habitent en 1931 au 25 rue Ramponeau au domicile des parents de Dora puis s’installent au 397, rue des Pyrénées dans le 20ème arrondissement de Paris. Jankiel est dit coupeur, un ouvrier coupant des pièces de vêtement dans les ateliers de tailleurs. Ils ont eu deux enfants, nés à Paris, Simon, né le 1er janvier 1931 dans 19ème et Louis, né le 22 juillet 1936, dans le 12ème.

Le couple n’est pas encore uni par le mariage lors de la naissance de leur premier fils Simon le 1er janvier 1931 dans le 19ème ; quelques mois plus tard, ils officialisent leur union à Paris le 13 juin 1931 dans le 20e arrondissement. Leur second fils Louis naîtra le 22 juillet 1936, dans le 12ème.

Le premier drame s’abat sur la famille dès 1941 avec l’exécution au Mont-Valérien du neveu de Jankiel, Hirsch Mejerowicz [1], 24 ans, né le 18 mai 1917 à Kobryn (Pologne), détenu comme otage. Arrivé en France en 1938, Hirsch est hébergé un temps par son oncle au 397, rue des Pyrénées. Son titre de séjour expirant le 5 juillet 1941, réfractaire au recensement obligatoire des Juifs de 1941 et suspect au point de vue politique car citoyen soviétique depuis l’annexion de la Pologne par l’URSS, il est appréhendé par la police française le 6 juillet 1941 et fusillé le 15 décembre à titre de représailles contre des attentats.

Jankiel, le père, est arrêté seul lors de la rafle du Vel d’Hiv le 16 juillet 1942. Peut-être au courant des rumeurs précédant la rafle, avait-il quitté son logement pour protéger sa famille ? Interné au camp de Drancy, il fait partie des premiers hommes déportés dès le lendemain de la rafle, le 17 juillet, par le convoi 7 parti de Drancy à destination d’Auschwitz.

Suite à l’arrestation de son époux, Dora et ses deux enfants traversent clandestinement la ligne de démarcation à Châlons-sur-Saône et se réfugient à Saint-Laurent de Neste, un petit village situé à 45 kms de Tarbes, dans le département des Hautes-Pyrénées. Ont-ils une parenté avec Chaja Charles Jackson et son épouse Helen (née Rochman), réfugiés dans cette petite commune depuis 1940-41 ?Repérés par les autorités françaises pour franchissement clandestin, leur infraction conduit les trois réfugiés à être assignés par le préfet [2] des HP au camp d’Aulus-les-Bains en Ariège ; la mesure ne sera pas appliquée car le camp d’Aulus sera dissous à cette même période. Leur assignation à résidence [3] sera donc définitive le 15 janvier 1943 pour le village de Saint-Laurent-de Neste.

Le passage de la frontière vers l’Espagne, à travers les Pyrénées, y était difficile, mais possible. De plus, au moins six familles juives originaires de Paris, s’étaient ainsi réfugiées dans ce village, après la rafle du Vel d’Hiv. Il semble que certaines familles étaient parentes ou se connaissaient et s’étaient donné l’information, d’autant plus qu’une famille d’agriculteurs de la commune, la famille Marmouget, avait hébergé clandestinement plusieurs de ces familles.

L’exil dans les Hautes-Pyrénées ne mettra pas pour autant un terme à leur persécution implacable et protéiforme, jusque sur le plan administratif : en 1943, la politique antisémite de Vichy et son Statut des Juifs instauré dès octobre 1940, continue son œuvre de purge de la société de ses éléments dits indésirables : naturalisé français en 1932 par déclaration, Simon se voit retirer [4] sa nationalité française par décret du 9 septembre 1943 publié au Journal Officiel du 12 septembre. Son nom rejoindra la longue liste des « dénaturalisés de Vichy », tout comme celui de son jeune frère Louis, naturalisé français par déclaration en 1938 et dénaturalisé en 1943.

Face à des menaces de rafles grandissantes dans la région, la plupart des hommes de ces familles sont déjà partis pour l’Espagne début avril 1944 guidés par des passeurs rémunérés. Si la traversée des montagnes pyrénéennes, très risquée et exténuante, est un succès, le froid intense inflige des séquelles musculaires à vie à une partie des fugitifs, qui, abandonnés trop loin de la frontière par leurs passeurs, désorientés, perdent leur chemin malgré les indications des passeurs et sont forcés de coucher à même la neige, subissant de graves engelures irréversibles. Enfin parvenus à Sort, puis Lerida entre le 5 et 10 avril 1944 [5] où ils sont interceptés par la police espagnole, les hommes organisent le passage de leur famille en Espagne et leur demandent de les rejoindre par la même filière avec les mêmes passeurs. Ainsi, à la tombée de la nuit, le 2 juin 1944, 18 personnes, les deux hommes, 16 femmes et enfants, et les deux passeurs se mettent en route pour la traversée.

{}Grâce au témoignage vidéo de Rosa Rozemberg [6], unique rescapée de la rafle, nous connaissons les tragiques circonstances de leur arrestation. Alors qu’elles progressent de nuit en file indienne aux abords du village de Chaum en Haute-Garonne, leurs deux passeurs rémunérés en tête de la caravane, des cris brisent le silence : Halt ! Halt ! Cernées, les familles, terrorisées, tentent de fuir de toute part. Des tirs claquent et Jankiel Kadenski s’effondre, sous les yeux de son fils Marcel âgé de 12 ans et de son épouse Rywka. Rosa quant à elle, guidée par un instinct de survie, s’agrippe au bras d’un des passeurs qu’elle ne lâchera plus. Elle est ainsi extraite de la nasse nazie et fuit via le petit cours d’eau, déjouant le flair des chiens. Les familles prises au piège sont quant à elle dirigées vers la Kommandatur de Luchon, selon le témoignage audio de Henri Dasque [7], teinturier de Tuzaguet qui employait plusieurs familles juives dont la famille Rotsztein(parfois Rotsztajn). Selon toute vraisemblance, les guides sont à l’origine de l’arrestation et auraient vendu aux Allemands leurs clients. La rumeur de leur culpabilité s’est très vite répandue à Saint-Laurent-de-Neste et la Résistance les a exécutés quelques jours après, et une épouse fut tondue.

Dora Jackson et ses deux enfants, captifs des douaniers de Cierp, sont conduits dans les cellules de la Gestapo de Luchon puis internés à la prison de Toulouse, et emmenés au camp de Drancy où ils entrent le 19 juin 1944. Leurs numéros matricule sont le 24167, 24168 et 24169. Dix jours après leur arrivée, le 30 juin, ils sont conduits à la gare de Bobigny avec 1153 internés destinés à être déportés vers le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau. C’est le 76ème convoi de déportés juifs parti de Drancy.


Extrait du cahier des entrées au camp de Drancy, à la date du 19 juin 1944.
Y figurent Dora Jachson et Ruchla Zytaner et leurs enfants raflés dans les Hautes-Pyrénées

Le voyage qui dure quatre jours, par une chaleur torride, dût être particulièrement épuisant pour cette mère, seule dans ces wagons à bestiaux plombés avec ses deux fils âgés de 7 et 13 ans. Le 4 juillet, le convoi entre à l’intérieur du camp de Birkenau sur la ’rampe d’Auschwitz’ où a lieu la sélection. Les travaux de Serge Klarsfeld ont permis d’apprendre que 223 femmes sur 495 et 398 hommes sur 654 sont déclarés ’aptes’ pour le travail. Ce sont généralement les plus jeunes. Le nombre de déportés désignés pour ce travail d’esclave, plus de la moitié, est beaucoup plus élevé que celui des transports précédents car les camps deviennent, en 1944, un vivier de travailleurs pour l’industrie de guerre. L’autre moitié du convoi, les malades et les enfants, dits ’inaptes’ au travail, sont gazés dès l’arrivée.

Il est probable que Dora Jackson et ses deux enfants aient été gazés dès l’arrivée à Birkenau. Des enfants de 13 ans sont parfois entrés au camp, mais Simon a dû suivre sa mère et son jeune frère.

Toute la famille Jachson, Jankiel, Dora, Simon et Louis, a été assassinée à Auschwitz.

Stèle, " Contre l’oubli" de Saint-Laurent de Neste en hommage aux victimes de la rafle du 3 juin 944

Sources : DAVCC AC 21P 737287- Notice écrite en collaboration avec S. Espouey, documentaliste du Musée de la Déportation et de la Résistance des Hautes-Pyrénées ( cotes archives citées ci-dessus).

Chantal Dossin
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Liste du Convoi 76 et liens vers des notices biographiques

[1https://maitron.fr/spip.php?article144879, notice MEJEROWICZ Hirsch Leib par Daniel Grason, version mise en ligne le 9 février 2013, dernière modification le 16 novembre 2020.

[2Archives Départementales des Hautes-Pyrénées, Liste des israélites étrangers devant transférer leur résidence au centre régional d’Aulus-les-Bains, 12W67.

[3Archives Départementales des Hautes-Pyrénées, Notice individuelle concernant un étranger qui a franchi clandestinement la ligne de démarcation, Jackson née Barnabel Livojia, 12W64.

[4Archives Nationales, dossier BB/27/1432, "les dénaturalisés de Vichy".

[5Archives de l’American Jewish Joint Distribution Committee.

[6Témoignage en français collecté en 2005 par Joseph Blum et conservé au Musée de Malines (Belgique) ; une copie de ce témoignage a été déposée en 2023 au Musée de la Déportation et de la Résistance des Hautes-Pyrénées avec l’aimable autorisation de Serge Zombek, fils de Rosa.

[7Témoignage en français collecté en 2010 par Lassalle Renaud, enquêteur et Eth Ostau Comengés, producteur, “Collectage de Henri - (Tuzaguet-65),” Oralitat de Gasconha, consulté le 4 avril 2023, https://culturaviva.ahum.fr/items/show/377.


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