Cercle d’étude de la Déportation
et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

vendredi 30 janvier 2009

Un enfant à Auschwitz

Maurice Cling, rééd. de l’Atelier/FNDIRP, 2008

Fiche de lecture par Maryvonne Braunschweig

C’est d’abord le témoignage d’un très jeune adolescent, mais c’est aussi, par les réflexions personnelles ajoutées au début et à la fin de son livre, la transmission d’un regard d’adulte mûr sur son vécu d’hier.

Vous qui entrez ici...Un enfant à Auschwitz

Maurice Cling a été arrêté dans sa classe de 4e à Paris à l’école Lavoisier, dans le 5e arrondissement, le jour de son 15e anniversaire, le 4 mai 1944. C’est avec son frère aîné, Willy, âgé d’à peine 17 ans, sa mère, Simone, 41 ans et son père, Jacques, 50 ans, immigré de longue date, d’origine roumaine, naturalisé français, ancien combattant volontaire de la Grande Guerre, plusieurs fois décoré, qu’il est interné à Drancy puis déporté le 20 mai 1944 par le convoi n°74. Maurice a été élevé dans le « cocon » familial, particulièrement protégé et choyé par sa mère. L’Occupation et les lois antisémites obligent son père à abandonner son magasin de tailleur-fourreur pour travailler « illégalement » à domicile, et toute la famille doit porter l’étoile jaune à partir de mai 1942, mais Maurice n’en souffre pas vraiment. C’est encore un enfant, dont l’univers se limite à sa famille, sa scolarité, ses camarades, ses professeurs, et ses activités d’éclaireur israélite qui lui tiennent tant à cœur. C’est dire que Maurice est vraiment d’une naïveté totale, quand il débarque à Auschwitz. Le choc est d’autant plus brutal. Dès l’arrivée sur la rampe, c’est la sélection, la séparation définitive d’avec sa mère d’abord, puis d’avec son père, envoyés immédiatement (ce qu’il n’apprend qu’un peu plus tard) à la chambre à gaz. Resté avec Willy, il part avec une colonne d’une centaine d’hommes et jeunes garçons pour le camp d’Auschwitz I.

Là, isolés du reste du camp, dans un block, ils subissent le dressage brutal de la quarantaine et la découverte du fonctionnement d’une planète incompréhensible. Puis c’est le travail : Kommando de terrassement, Kommando du bois, brouette à rouler, pelle à manier, bûches à fendre, coups, ampoules, épuisement ... Enfin une amélioration : travail au Canada, le Kommando de récupération des effets volés aux Juifs qui permet d’« organiser », c’est-à-dire de « chaparder » de quoi survivre. Mais cela n’a qu’un temps et ce sont d’autres Kommandos : celui du charbon, de nouveau la terrasse, ensuite celui des ordures. Dans ce Kommando, perdu au milieu des champs de choux, d’énormes tas de terre, de fumier, de chaux, de boites de conserve, on brûle, on transporte, on crible les déchets, mais on récupère aussi quelques choux ou un peu de confiture. Maurice y rencontre aussi à proximité son futur « ange gardien », Eva, une déportée française qui travaille pour le laboratoire de Raisko et semble jouir d’une relative autonomie et d’une autorité certaine auprès des Kapos eux-mêmes. Au bout de quatre mois à Auschwitz, son frère aîné, Willy, son soutien, son alter ego, est victime d’une sélection à l’intérieur du camp. Et Maurice se retrouve tout seul, anéanti. C’est le moment où il touche le fond, en étant affecté au pire des Kommandos, au sein du Kommando des ordures : le Kommando de la « merde » ! C’est l’abjection : rejeté de tous, empuanti, abandonné.

Mais c’est aussi la découverte de la solidarité. Alors que la neige s’annonce et qu’il s’affaiblit de plus en plus, un Unterkapo, l’introduit à l’« hôpital », le Revier. C’est ce qui le sauve. Le médecin du Block le « soigne » - autant qu’on le peut sans médicament -, Eva lui transmet un cadeau. Il reprend des forces. Et au lieu d’être renvoyé vers les Kommandos d’extérieur en plein hiver, il est recruté comme garçon de salle, ce jusqu’à l’évacuation.

Nouvel épisode terrible, la marche de la mort à partir du 17 janvier 1945. Bientôt il n’en peut plus et est sur le point de se laisser tomber dans la neige quand un déporté belge inconnu le ramène dans les rangs et lui redonne la force de continuer. L’évacuation se poursuit en wagons de marchandises découverts : les morts, le froid, la faim, la soif. Maurice arrive au camp de Dachau, à demi inconscient. Il se laisser tomber sur un monceau de morts et à nouveau la solidarité le sauve : un chef de Block, l’empoigne et le ramène dans la colonne avec les autres.

Désormais, il croupit dans un Block sans rien faire, affamé. Le régime est moins dur qu’à Auschwitz, mais c’est l’attente, le vide des journées. Et le 19 avril, nouvelle évacuation en train de voyageurs d’abord, puis à pied vers les Alpes, et enfin, après maints allers et venues, la libération par les Américains à Mittenwald (en Haute Bavière, à 100 km au sud de Munich). Puis enfin le retour à Paris à l’hôtel Lutetia le 18 mai, juste un an après son arrestation, Paris où il retrouve ses grands-parents, sa tante et son cousin qui n’ont pas été déportés. Par la suite Maurice a eu quatre fils, est devenu professeur d’anglais et universitaire, spécialiste de linguistique. Qu’apporte ce témoignage par rapport à d’autres ? C’est d’abord qu’il a été écrit par un enfant déporté à Auschwitz. Comme celui de Nadine Heftler ou d’Ana Novac. Le livre de Maurice s’appuie pour l’essentiel sur un récit, écrit à 16 ans, peu après son retour, simplement remis en forme cinquante ans plus tard.

Ce témoignage est donc à lire à plusieurs niveaux. C’est d’abord le témoignage d’un très jeune adolescent, mais c’est aussi, par les réflexions personnelles ajoutées au début et à la fin de son livre, la transmission d’un regard d’adulte mûr sur son vécu d’hier. Extrêmement intéressante et éclairante est l’impressionnante série de notes avec références, reportées en fin d’ouvrage - fruit d’une recherche minutieuse et précise -, qui expliquent ou complètent les faits vécus et alors incompris par Maurice enfant, ou qui les replacent dans leur contexte, tout en restant parfaitement neutres.

Ce récit c’est un peu celui de Candide aux enfers ! Maurice à quinze ans est d’une extrême candeur, voire d’une naïveté confondante. Maurice passe son temps à essayer de s’adapter mais il n’a pas de réelles capacités pour cela. Survivre au camp suppose d’être ou de devenir rapidement malin, roublard, et Maurice est tout le contraire : même quand il croit avoir compris, il se fait encore « avoir », rien ne lui sert vraiment de leçon. Comme il le dit lui-même, se reportant en arrière : il était au camp « un gosse faible et geignard ». En sens inverse ce sont ces mêmes faiblesses qui ont sans doute suscité la pitié et des aides. Ce récit est celui de la vie et de la survie au jour le jour, il s’attache avec la précision d’un entomologiste aux petits détails véridiques de la vie quotidienne, tant sous l’Occupation que pendant la déportation, c’est ce qui le rend attachant. Ce récit, parce que sans doute revu bien après par un linguiste, est d’une grande limpidité, a un côté très didactique, bien construit. Cela lui donne un intérêt pédagogique évident.

CLING Maurice, Vous qui entrez ici..., Un enfant à Auschwitz, Graphein/FNDIRP, 1999, nouvelle édition Un enfant à Auschwitz, éd. de l’Atelier/FNDIRP, 2008

Il faudra raconter, Daniel Cling et Pascal Cling, 2004, 57 minutes, Iskra - Arte, distribué par Iskra, 18 rue Henri Barbusse BP 24 ; 94 111 Arcueil Cedex, 01 41 24 02 20 ; interro_liens_callback ; courriel : iskra@iskra.fr


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