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Primo Levi, écrivain et témoin - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Primo Levi, écrivain et témoin

Conférence par Daniela Amsallem
dimanche 5 octobre 2008

"Avons-nous été capables, nous qui sommes rentrés, de comprendre et de faire comprendre nos expériences ?...
L’arrivée dans le camp était, au contraire, un choc, à cause de la surprise qui lui était associée. Le monde dans lequel on se sentait précipité était effrayant, mais il était aussi indéchiffrable : il n’était conforme à aucun modèle, l’ennemi était tout autour mais aussi dedans"...
Primo Levi, Les naufragés et les rescapés.

L’antisémitisme est marginal en Italie jusqu’en 1938. Les plus fortes communautés sont à Rome, Milan, Trieste. Des juifs sont au PNF. Les fascistes ont du mal à définir qui est juif. Entre septembre et novembre 1938, l’Italie fasciste adopte une législation antisémite.
14 juillet 1938 : manifeste de la race
Lois antisémites : interdiction des mariages mixtes, épuration dans l’armée, l’enseignement, les professions libérales, les métiers culturels.
Avec l’occupation par les Allemands en 1943, 61 % des juifs sont déportés.

« Si c’est un homme » de Primo Levi, itinéraire d’un chef-d’œuvre :
http://www.lemonde.fr/m-actu/article/2017/03/24/si-c-est-un-homme-de-primo-levi-itineraire-d-un-chef-d-uvre_5100310_4497186.html

Conférence par Daniela Amsallem, maître de conférences à l’université de Savoie, auteure de Primo Levi, le témoin, l’écrivain, le chimiste : au miroir de son oeuvre, Cosmogone, 2002

Après, Si c’est un homme, La Trêve, des livres sur son métier de chimiste, Les Naufragés et les Rescapés son testament, Primo Levi a aussi écrit des poèmes comme L’enfant de Pompéi, mort lors de l’éruption du Vésuve, Anne Frank, sa lointaine sœur de Hollande et l’écolière d’Hiroshima dont l’ombre a été figée sur le mur par la bombe atomique.

Primo Levi a consacré toute sa vie pour que son expérience soit un avertissement pour les générations futures, sur ce qu’un homme a osé faire à un autre homme. "Cela s’est produit, donc cela peut arriver de nouveau."

Une enfance turinoise
Né le 31 juillet 1919 à Turin, d’une famille judéo-piémontaise, laïque et assimilée, il avait reçu une culture juive en héritage. Il avait eu une formation religieuse, il fait sa bar-mitzvah, mais la loi de Moïse avait été remplacée par la loi de Darwin. Avec les lois racistes de 1938, il prend conscience du fascisme. Les professeurs d’université hésitent à prendre Levi comme stagiaire. Jusque là être juif était une "anomalie amusante", un juif est quelqu’un "qui ne fait pas de sapin à Noël, qui ne devrait pas manger de saucisson mais en mange quand même, qui a appris un peu d’hébreu à treize ans et l’a oublié ensuite" (extrait Le Système périodique)

Primo Levi, chimiste, a une formation classique et scientifique.
Il apprécie le raisonnement de la chimie dans lequel il voit l’antidote du fascisme, " croire obéir combattre".
Résistant dans l’organisation antifasciste de partisans "Justice et liberté", il est arrêté le 13 décembre 1943 par la milice fasciste de la République sociale de Salo avec un pistolet en nacre, envoyé au camp de Fossoli près de Modène [1], s’étant déclaré juif, déporté à Auschwitz le 22 février 1944, dans le premier convoi de 650 personnes dont 15 sont revenues.
Il survivra aux onze 11 mois d’Auschwitz, grâce à la chance, au hasard.
L’usine de Buna-Monowitz lui a permis d’être à l’abri du froid. Le maçon Lorenzo l’a aidé, il lui a apporté de la soupe pendant six mois.

Le besoin de comprendre
Ce rationaliste, empreint de l’esprit des lumières, a besoin de comprendre. Il est dans un monde où toutes les valeurs sont renversées, où les profs travaillent avec une pelle et où les assassins sont chefs d’équipe. Il fait allusion à Shakespeare, le chant des sorcières de Macbeth, où les valeurs sont inversées. Le Lager est un abominable chaos, une gigantesque expérience, où l’animal homme est confronté à la lutte pour la vie.

Primo Levi écrivain et scientifique
Écrire pour "mettre de l’ordre". Primo Levi est écrivain dans un style où chaque mot est pesé, dérive de sa formation scientifique, après une formation classique au lycée. Il essaie d’expliquer les évènements à la lumière du "logos." Il explique que le "Lager" était une gigantesque expérience.

"Le maximum d’informations pour le minimum d’encombrement". En Italie, il est considéré comme un classique. Il a le regard du scientifique, du naturaliste, ce qui le distingue des autres déportés, avec une écriture claire pour transmettre l’indicible.

Si c’est un homme ? une interrogative indirecte. Est-ce un homme ? Celui qui opprime n’est pas un homme.

Si c’est un homme.

Vous qui vivez en sûreté
Dans vos maisons douillettes,
Vous qui trouvez en rentrant le soir,
Le repas chaud et des visages amis :
Voyez si c’est un homme
Celui qui travaille dans la boue
Qui ne connait pas la paix
Qui lutte pour un morceau de pain
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Voyez si elle, c’est une femme,
Sans cheveux et sans nom,
Sans plus de force pour se souvenir
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
Pensez que cela a existé :
Je vous commande ces paroles.
Gravez les dans votre coeur
Quand vous êtes à la maison,
Quand vous partez au loin,
Quand vous vous couchez,
Quand vous vous levez,
Répétez le à vos enfants.
Ou alors que votre maison s’effondre,
Que la maladie vous abatte,
Que ceux que vous avez enfantés
Détournent le regard de vous.

Primo Levi, 1947

Le titre du livre est dans le poème daté du 10 janvier 1946, Considérez "Si c’est un homme", est la paraphrase du Shema Israël poème qu’il laïcise, pour ce qu’un homme a osé faire à un autre homme. Il est un homme rationnel et laïque. Après Auschwitz, personne n’a le droit de parler de providence. Si Dieu est tout puissant, c’est un Dieu méchant. Il croit en l’existence d’un machiniste de l’univers qui ne se préoccupe pas de l’existence des gens. Il a éprouvé une fois la tentation de trouver refuge dans la prière au moment de la terrible sélection, dans Les naufragés et les rescapés, mais une prière dans ces conditions aurait été absurde.
"Considérez si c’est un homme", il se réfère à la Divine comédie de Dante auquel il consacre le 11ème chapitre. Ulysse invite ses compagnons à franchir les colonnes d’Hercule, alors que c’est interdit. "Considérez" dit Ulysse.
Au-dessus de la porte de l’enfer, "Vous qui entrez, laissez toute espérance" renvoie à "Arbeit macht frei", "les trois paroles de la dérision" dit Primo Levi.
Il a rencontré des êtres d’exception, Alberto, Jean Samuel, Lorenzo à qui revient le qualitatif d’homme.

Universalité de l’oeuvre
Sa réflexion dépasse le camp et atteint l’universel. Il se réfère pas seulement au nazisme, mais aussi au monde d’aujourd’hui, d’exploitation de l’homme par l’homme.
Le génocide des juifs a été un événement unique, unique par sa volonté de détruire, de démolir l’homme, de le tatouer, de lui faire laper sa soupe. L’Allemagne hitlérienne a fait une exploitation impie des cadavres, a exterminé hommes, femmes et enfants. La morale courante s’est renversée.

"Cela s’est produit, donc cela peut arriver de nouveau."
Le peuple allemand qui dans sa majorité a soutenu Hitler, a été aveugle, muet et sourd. On doit connaître cette haine.
Toute sa vie il a ressenti le besoin de réveiller les consciences. Il se définissait comme témoin par droit et par devoir. Ses dialogues s’adressaient aux jeunes, même s’il avait conscience que c’était plus difficile.
Il disait qu’il fallait témoigner sur la violence, fille de la deuxième guerre mondiale.

Daniela Amsallem lit un poème terrible, "Donnez-nous"

Donnez-nous quelque chose à détruire,
Une corolle, un coin de silence,
Un compagnon de foi, un magistrat,
Une cabine téléphonique,
Un journaliste, un renégat,
Un supporter de l’autre équipe,
Un réverbère, une grille d’égout, un banc public.
Donnez-nous quelque chose à érafler,
Un mur neuf, la Joconde,
Une aile de voiture, une pierre tombale.
Donnez-nous quelque chose à violer,
Une adolescente timide,
Un parterre de fleurs, nous-mêmes.
Ne nous méprisez pas : nous sommes
Des messagers et des prophètes.
Donnez-nous quelque chose qui brûle,
Offense, lacère, défonce, salisse,
Qui nous fasse sentir que nous existons.
Donnez-nous une matraque ou une Nagant,
Donnez-nous une seringue ou une Suzuki.
Plaignez-nous.
Primo Levi, A une heure incertaine

Contre les négationistes
Il a des mots très durs pour ceux qui confondent assassins et victimes. Il utilise une ironie cinglante contre les négationnistes comme Faurisson. Le noir est devenu blanc, il n’y a plus de fautes. "Effort hideux et écœurant des révisionnistes".

Contre les historiens relativistes allemands
Dans un article de la Stampa du 22 janvier 1987, "le trou noir d’Auschwitz", contre les historiens relativistes allemands, Nolte et Hillgruber qui disent que les camps soviétiques, le Goulag, avaient précédé Auschwitz. Primo Levi montre l’énorme différence entre les deux :
dans le Goulag, c’est un massacre entre égaux, il ne divise pas en surhommes et sous-hommes. Le Lager reposait sur une idéologie raciste.
Goulag-Lager , la seule différence est la chambre à gaz considérée comme marginale par Nolte et Hillgruber, niée par Faurisson.
"Si l’Allemagne d’aujourd’hui tient à la place qui lui revient parmi les nations européennes, elle ne peut pas et ne doit pas blanchir son passé." écrit-il en 1987.

Il était un héritier des Lumières. Il lisait Rabelais dans le texte et l’appelait "mon maître" avec son rire libérateur. Il était navré du scepticisme des jeunes, il voulait laisser un message optimiste.
Son écriture traduit le goût de la clarté. Il a laissé inachevé un livre de "Chimie pour les dames", s’inspirant de Fontenelle, un des écrivains
préférés de son père. Il était admiratif envers Pascal du roseau pensant, mais ne pouvait le comprendre car il réfutait la théorie cartésienne. Levi évoquait "le profil bossu et tordu des monstres engendrés par le sommeil de la raison." Le nazisme avait pu prospérer parce que les hommes avaient abandonnés tout esprit critique, la raison avait abdiqué.
La science, fille de la raison, peut aider l’humanité à résoudre ses maux.

"Pessimiste dans les idées, optimiste dans les actions" dit D. Amsallem
Le 11 avril 1989, la thèse du suicide est mise en avant [2], après une dépression, une opération de la prostate.
Est-ce un suicide éthique d’un homme accablé par le négationnisme, accablé par le suicide de Paul Celan, de Jean Amery ?
Lui, chimiste, aurait pu trouver d’autres moyens. Réservé, il aurait pu rechercher une façon plus réservée. A t-il eu une chute de tension, un vertige ? La concierge venait d’apporter le courrier, elle a entendu la chute.
A t-il rappelé la concierge dans la cage d’escalier, à la rampe très basse ? Est-ce un acte incontrôlé ? un accident ne peut pas être exclu.
La fin tragique de Primo Levi ne vient pas contredire son œuvre. Son message reste très actuel 15 ans après sa mort.

Henry Bulawko conclut : "Primo Levi est un géant parmi les témoins, un des plus importants dans ce domaine. Daniela Amsallem a fait revivre Primo Levi avec chaleur et émotion".

La conférence est retranscrite dans le PC n° 16, Primo Levi, écrivain et témoin, brochure téléchargeable :
http://www.cercleshoah.org/IMG/pdf/primo_levi_cahier_16.pdf

Si c’est un homme (version théâtrale) de Primo Levi
A Turin, Primo Levi a préparé une version pour le théâtre. La mise en scène pour le théâtre de Turin comprend 40 acteurs de 14 nationalités. Il voulait que chaque acteur parle en sa langue pour que le spectateur comprenne mieux l’incompréhension qui régnait dans les camps.
http://elaboratio.com/shoah_theatre/primolevi/photos_piece.html

quelques ouvrages :

LEVI Primo, Si c’est un homme, Robert Laffont, 1987, (1ère Edition), 1996
LEVI Primo, La trêve, Grasset, 1966, réd.1988, coll. Les cahiers rouges
LEVI Primo, Maintenant ou jamais, Julliard, 1983, réd. 10-18, 1990
LEVI Primo, Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Gallimard, 1989
AMERY Jean, Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour surmonter l’insurmontable, Actes Sud, 1995
AMSALLEM Daniela, Primo Levi, le témoin, l’écrivain, le chimiste : au miroir de son œuvre, Cosmogone, 2002
ANISSIMOV Myriam, Primo Levi ou la Tragédie d’un optimiste, Éditions Jean-Claude Lattès, 1996. Livre de poche, 1998, 829 p.
GEERTS Walter et SAMUEL Jean, Primo Levi. Le double lien, Ramsay, 2002
MESNARD Philippe, Primo Levi, le passage d’un témoin, Fayard, 2011, 612 p.
RASTIER François, Ulysse à Auschwitz. Primo Levi, le survivant, Cerf, Coll. Passages, 2005, 208 p.
http://www.revue-texto.net/Inedits/Rastier/Rastier_Apres-culture.html

Pour les professeurs de lettres :
Primo Levi, une cassette du CNED et de l’École des lettres, 70mn, avec Jean Samuel, Charles Conreau, Jorge Semprun, Daniela Amsallem, Sylvie Rozé, Jean Claude Frissung du Nouveau Théâtre de Besançon
Primo Levi. Et mon tout est un homme, réalisé par William Karel, dans la série de Bernard Rapp, "Un siècle d’écrivains" (110) - France 3
La Trêve, de Francesco Rosi avec John Turturro, Rade Serbedzija, Massimo Ghini

Le site http://www.ac-reunion.fr/pedagogie/lettres/TL/levi.htm au Lycée le Verger ; Sainte-Marie
Bibliographie et choix de sites internet (Lire Primo Levi, Primo Levi dans la presse, La Trêve, Les camps italiens, vidéos...) :
http://clioweb.free.fr/camps/plevi-nm.htm

Cette journée s’est déroulée le 22 mai 2002 au Lycée Edgar Quinet, 63 rue des Martyrs, 75009 Paris

Une partie de l’assistance ; au premier rang, Raphaël Esrail, Bertrand Poirot-Delpech, Ida Grinspan

compte-rendu par Nicole Mullier, Juin 2002

RODOGNO Davide, l nuovo ordine mediterraneo. Le politiche di occupazione dell’Italia fascista in Europa (1940-1943). Prefazione di Ph. Burrin, Torino : Bollati Boringhieri, 2003
Les Juifs dans la zone d’occupation italienne
MATARD-BONUCCI Marie-Anne, L’Italie fasciste et la persécution des juifs, Paris, Perrin, 2007, 699 p.

La réception de l’œuvre de Primo Levi. Les dimensions d’un consensu :
http://ecoleclio.hypotheses.org/221

2014

[1Fossoli est dans la commune de Carpi

[2mais elle est refusée par certains. Cependant, Primo Levi a téléphoné juste avant au grand rabbin de Rome. "Je ne sais pas comment continuer. Je ne supporte plus cette vie. Ma mère souffre d’un cancer et chaque fois que je regarde son visage, je me souviens de celui des hommes gisant sur les planches des châlits d’Auschwitz" Myriam Anissimov, Primo Levi, p. 734-735


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