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Le retour des camps de Charles Baron - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Le retour des camps de Charles Baron

jeudi 17 avril 2014

Charles Baron a été déporté dans le convoi 34, le 18 septembre 1942.
Pendant 32 mois, il est interné dans divers camps de travaux forcés pour Juifs (Z.A.L. fur Juden).
Transféré à Auschwitz II-Birkenau, en juillet 1944, il reste en camp de quarantaine, puis il est déplacé, en octobre 1944, à Kaufering-Landsberg, annexe de Dachau.

Le retour ? Charles Baron – Matricule A 17595, reprend sa liberté.

J’ai tiré ma peau : moralement, c’était très important. C’est moi qui m’en suis sorti.

Avec Alfred Sedel (médecin à Paris), nous nous sommes tirés du train qui nous emmenait de Kaufering-Landsberg [1], évadés le 27 avril 1945 à 11 h du matin, à Pestenacker, à 8 km au Sud-Ouest de Dachau. Nous partons à travers champs – lui avait une trouille noire, moi, une trouille bleue, pendant ce temps les avions pilonnaient, cela ne donnait pas envie de rester …
Recueillis par le maire, nous sommes cachés dans la grange d’un paysan. Il nous a apporté du lait chaud , du jambon, du pain blanc. Cela nous a fait drôle de manger du pain blanc, il y a trois ans que je n’en avais pas vu. « Mettez-vous ici, les Américains vont bien finir par arriver tout de même … ».
Au quatrième jour, nous les avons embrassés ; ils étaient deux – grand format, arme à la main. Et j’ai commencé à chialer, et lui me disait : « Ne pleure pas, petit Français ! » Ce sont les premiers mots d’anglais que j’ai entendus. Aux Allemands réunis, il souligne que s’il nous arrivait un accident, il n’y aurait plus de village… Ils ont vidé les onze camps de Landsberg et ont illico envoyé des flopées de médecins pour s’occuper de nous.
29 kg pour 1m 61 … mon état n’a pas plu au médecin.

Les autorités françaises, sous les ordres de de Lattre de Tassigny, nous ont fait entrer au château de Mainau, qui n’était pas encore un hôpital. Il était toujours entouré de plein de généraux et de chefs d’Etat - j’ai connu toute l’Europe … ils ne se sont pas souvenu de moi, c’est dommage. J’avais 40 ° de fièvre et j’ai réclamé « Comment, il n’y a pas de fruits ! Et des journaux ! Je veux un journal ! »
Le lendemain, j’ai vu arriver des mandarines ( venant des serres d’Allemands riches) et des journaux. A chacune de ses visites, je prenais mon petit déjeuner avec lui, et il en était très content – Nous n’étions pas trop gras – puis on nous a amenés au lac de Constance, et après quelques nuits en hôpital militaire, on nous a mis dans le train qui nous a rammené en France. C’est un chemin que j’aurais aimé connaître plus tôt… Les Américains nous avaient donné des vêtements (ces costumes d’alors, avec larges revers) et nous avons été lâchés devant la grille de la Gare de l’Est. On m’a emmené en camion rue Froissart, où habitait ma tante Jeannette qui m’attendait, avertie par un télégramme.

Je m’allonge aussitôt sur le canapé, des gens sont venus me voir, et on me regardait un peu comme une bête curieuse. Je n’étais pas follement brillant. M. Jacques, de notre entourage, m’a dit : « Si tu savais comme nous avons eu faim ! » et moi, j’en ai été physiquement malade. De l’hôpital, j’avais rapporté cinq kg de cigarettes, que j’ai immédiatement revendus pour m’acheter une montre.

L’accueil était dur, oui, il était dur. Et il a fallu que je réapprenne à marcher, je portais un corset.Mes parents n’étaient plus là, déportés à Birkenau - mon père a été gazé tout seul, c’est donc qu’il y a eu un motif spécial. Trois mois après, je me suis battu pour trouver du travail, j’ai essayé de vendre des assurances. J’avais des médecins dans la famille, mais ils ne se sont pas trop fatigués. J’avais dix-neuf ans, j’aurais aimé aller au dancing, au cinéma … mais je n’avais pas d’argent…

Le plus difficile ? Les autres, parce qu’ils ne comprenaient pas, pour nous, l’ignorance était épaisse. Et puis, il y avait ceux qui avaient de l’argent, et ceux qui n’en avaient pas. J’avais mes deux cousins, mais j’avais besoin d’autre chose que de cette affection là. Au bout d’un certain temps, j’aurais aimé être chez moi. J’avais dix-neuf ans et j’étais considéré comme un peu à part, j’en ai entendu des remarques… Mais j’ai rencontré de braves gens, des gens qui m’ont aidé.

J’ai rencontré Micheline en 1947. Celle-ci ajoute « Je l’ai demandé en mariage, en 1949, j’ai mis des gants blancs, et ….ma mère ne m’a pas donné son autorisation, il n’a pas de santé, pas de métier, tu auras toujours des emmerdes ». Il lui a répondu : « Non, dans un an, je serai mort. - Tant mieux, comme cela, je connaîtrai un deuxième homme ! - Je n’en ai connu qu’un, mais, elle l’a considéré ensuite comme un fils. »
On s’est marié en 1950. Micheline rappelle que ce qui l’intéressait, c’était les avions. « Mais, il fallait que je mange. » On disait qu’il était « intelligent », il se privait de manger pour acheter un livre. Sa famille avait de l’argent, c’est vraiment dommage, conclut-elle.

C’était le bon temps ! J’avais plus connu la mort que la vie. J’ai cru que je réaliserais quelque chose, j’étais un très bon élève. Il n’y a qu’ouvrier agricole que je n’aurais pas aimé être. Je préparais – à l’époque cela commençait dès la seconde – Arts et Métiers.
J’étais capable ! Je n’ai pas osé en parler à la famille. Quand on dépend des autres, on n’est pas à l’aise. J’ai toujours eu un sentiment de revanche : j’ai voulu apprendre l’allemand pour lire les journaux ; je l’ai appris, mais mal, mais pas comme l’anglais, c’était le rêve avec les films américains. J’avais un sentiment de reconnaissance pour ces soldats qui sont allés mourir là, pour nous qui étions prisonniers. Des petits tailleurs … On dit en allemand : un Luftmensch, c’est ce que j’ai toujours été…

J’ai eu la chance de revoir ces Américains après-guerre – et j’avais le cœur battant, comme à un rendez-vous avec une fille. Il y avait un meeting d’Anciens Combattants à Londres, une bonne dizaine d’années après et j’avais décidé de retrouver des gens de cette division, ils étaient un symbole pour moi. Je n’avais rien à quoi me raccrocher, ils étaient ce qui me raccrochait à la vie Je m’étais promis dans les camps que je ne serais pas une grande gueule …et j’essaye d’être un bonhomme normal. Il y a des moments où ma revanche, cela aurait été un fusil ; d’autres où je pensais « Plus jamais çà » ou les avoir en face de moi pour leur dire ce que je pensais d’eux.

Nous, les déportés, nous étions dispersés . Parce que je suis incurable, j’ai besoin d’amitié – avec la famille, je ne partageais pas la même expérience. J’ai rejoint l’Amicale d’Auschwitz en 1952, 1953, ce qui n’était pas tellement facile, parce que elle était fortement politisée à l’époque.

Pour témoigner, cela m’a demandé du temps. J’en ai longtemps parlé avec Ida Grynspan, Yvette Lévy, Henri Wolff, je disais non, et puis j’ai été embringué, quelle bonne équipe on faisait ! C’était dans les années 1950 – 1960. Je n’avais pas une folle confiance en moi. Mais, par ailleurs, mon principe c’était que si l’on veut quelque chose, il ne faut pas attendre que cela vienne, il faut aller le chercher. Tu te dis que c’était dur à faire, mais je l’ai fait.

Si j’ai réussi ma vie ? Tu ne peux pas sortir intact d’un truc comme cela. Aujourd’hui encore, je vis au rythme d’il y a soixante dix ans…

Entretien avec Françoise Valleton, 18 janvier 2014

Charles Baron, « Du ZAL au KL Blechhammer », Le monde juif / Revue d’histoire de la Shoah n° 120 – octobre/décembre 1985.

Charles Baron, La mort en spectacle, dans Porte Mémoire, éditions lycée – collège Alphonse Allais, Honfleur 2002.

[1Charles Baron est interné dans divers camps de travail forcé pour Juifs (Zal für Juden), à Cosel (All.), suivi de Sakrau, Klein Mangersdorf et Gross-Sarne (Hte-Silésie) puis Ludwigsdorf (Basse-Silésie). Transféré à Auschwitz II-Birkenau, en juillet 1944, il reste en camp de quarantaine, puis il est déplacé, en octobre 1944, à Kaufering-Landsberg, annexe de Dachau.


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