Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Le manuscrit de Cayeux-sur-Mer juillet-août 1945, Rouen-Drancy-Louveciennes-Birkenau-Bergen-Belsen, Denise Holstein

Denise HOLSTEIN, Éditions Le Manuscrit, 2008
dimanche 30 août 2009

Compte-rendu de Marie-Paule HERVIEU
Une autobiographie d’une jeune fille juive arrêtée à deux reprises, le 15 janvier 1943 et le 22 juillet 1944, déportée dans deux camps : Auschwitz-Birkenau et Bergen-Belsen et l’histoire d’une famille juive française, socialement et culturellement intégrée, confrontée brutalement au projet « d’anéantissement des Juifs de Rouen »

Le Manuscrit de Cayeux-sur-Mer juillet-août 1945, Rouen-Drancy-Louveciennes-Birkenau-Bergen-Belsen, Denise HOLSTEIN, Entretiens avec Raymond RIQUIER, étude historique de Françoise BOTTOIS, Éditions Le Manuscrit, 2008

Le livre se décompose en trois parties : le premier texte est le récit autobiographique écrit par Denise Holstein, à son retour de déportation, alors qu’elle est âgée de 18 ans, à l’été 1945. Le second texte est une série d’entretiens complémentaires, menés par Raymond Riquier, inspecteur de l’Académie de Paris, sur une période de dix mois en 2007-2008. Le troisième texte est l’histoire de la destruction des Juifs de Rouen élaborée par Françoise Bottois, historienne, qui, selon le mot de Denise Holstein, l’a « immensément aidée » à organiser des témoignages dans les établissements scolaires de l’Académie de Rouen et sur les lieux de mémoire, par des voyages d’étude à Auschwitz-Birkenau.

Outre son caractère exceptionnel d’histoire immédiate écrite par un témoin direct, le texte de Denise Holstein présente des intérêts multiples : d’abord il est l’autobiographie d’une jeune fille juive arrêtée à deux reprises, le 15 janvier 1943 et le 22 juillet 1944, déportée dans deux camps : Auschwitz-Birkenau et Bergen-Belsen, et rentrée seule, mais c’est aussi l’histoire d’une famille juive française, socialement et culturellement intégrée, confrontée brutalement au projet « d’anéantissement des Juifs de Rouen », politique de l’État SS, relayée localement parles représentants du gouvernement de Vichy, engagés dans le choix de la collaboration. Et Françoise Bottois fait la démonstration, sur documents administratifs, de la participation active du préfet régional, André Parmentier, et de son directeur de cabinet, Jean Spach. Denise Holstein est aussi une adolescente protégée qui subit les premières mesures antisémites sans que sa vie quotidienne en soit bouleversée, jusqu’à ce qu’elle soit confrontée une série de ruptures qui sont autant de traumatismes.

La première correspond à l’arrestation de son père, Bernard Holstein chirurgien-dentiste, officier de l’armée française mobilisé en 1939. Arrêté le 6 mai 1942, date par laquelle commence la rédaction du manuscrit, il est emprisonné puis interné à Drancy. Bernard Holstein est libéré le 8 août, peut être à cause de l’appartenance à l’UGIF de sa femme.

La deuxième rupture correspond à la grande rafle des Juifs de Seine-inférieure, le 15 janvier1943. Denise Holstein et ses deux parents, Juliette et Bernard Holstein, sont arrêtés par la police française. Seul son frère aîné Jean, resté en zone sud, est épargné. Ils font partie des 164 hommes, femmes et enfants juifs convoyés par train de Rouen à Paris puis internés à Drancy.

La troisième rupture, la plus douloureuse est lorsqu’elle apprend de sa grand-mère la déportation de ses parents, déportés le 20 novembre 1943. Elle-même, sortie de Drancy pour cause de diphtérie, est devenue « enfant bloquée » puis aide-monitrice d’enfants juifs orphelins, dans une maison de l’UGIF située à Louveciennes. Arrêtée, par Alois Brünner, le 22 juillet1944, elle est déportée, avec 46 enfants, le 31 juillet 1944, par l’avant-dernier convoi [1] parti de Drancy. C’est seule, alors qu’elle est âgée de 17 ans, que Denise Holstein doit affronter l’univers concentrationnaire : rasée et immatriculée 16 727, elle est transférée dans un Block de quarantaine qu’elle qualifie de« véritable enfer », du fait des coups, de la sous-alimentation, des appels interminables, avant de faire l’expérience de plusieurs kommandos de travail. Mais c’est au Revier, où elle est transférée, en septembre 1944, qu’elle est témoin de scènes d’une violence extrême : la sélection de femmes pour la chambre à gaz, dans une atmosphère de « terreur »…

Le 30 décembre 1944, elle est déplacée à Bergen-Belsen, où les conditions de survie sont extrêmement détériorées, souffrant de la faim et de la soif, du froid sans protection, du typhus qu’elle subit couchée à même le sol. Elle est enfin libérée le dimanche 15 avril 1945, alors qu’elle ne pèse plus que 35 kilos, puis rapatriée fin mai 1945. En l’espace de moins d’une année, Denise Hostein a fait l’expérience de plusieurs Blocks et Kommandos, de la brutalité, voire de la cruauté, des Blockowa et Stubowa, sans parler de l’encadrement supérieur des SS, exécutant froidement un crime répété, mais elle a aussi vécu l’expérience de rapports amicaux, de solidarités concrètes.

En relation directe avec l’histoire racontée, les questions de Raymond Riquier permettent de préciser les conditions de rédaction du manuscrit, puis le retour à une vie normale avec un mariage à 20 ans, la perte d’un fils premier né mais la naissance de deux filles. Avec une grande sincérité, Denise Holstein évoque son histoire familiale, les responsabilités de ses parents au sein de l’UGIF et la « protection » toute relative qui en résultait, ses rapports avec son frère resté caché pour échapper au STO, les silences et les malentendus et pourquoi elle commence à témoigner après un passage à Louveciennes, dans les établissements scolaires et sur les lieux de mémoire. Elle multiplie les interventions à partir du début des années 90, dans les académies de Rouen et de Nice le plus souvent accompagnée par Françoise Bottois, qui va se faire l’historienne de son histoire et de celle des Juifs de Rouen. Et c’est le début d’une « remarquable étude historique », comme l’écrit Serge Klarsfeld dans sa préface, un travail approfondi sur archives, documents administratifs et photographiques, entretiens oraux.

Les premières mesures antisémites visent 473 personnes juives habitant le Grand Rouen, majoritairement de nationalité française. Puis ce sont les arrestations de Juifs étrangers (à partir de juin 1941) et les prises d’otages, avec la rafle du 22 octobre 1941. Les premiers otages, juifs et/ou communistes étant transférés dans les camps de Compiègne-Royallieu et Drancy, et fusillés ou déportés. Les arrestations se multiplient en 1942 et une première rafle de Juifs, hommes de 18 à 64 ans, pour les trois quarts de nationalité française, a lieu le 6 mai1942 (77 internés, 2 libérés), les 13 et 14 juillet 1942, 64 femmes juives sont arrêtées, emprisonnées et transférées dans le camp de Pithiviers. Les 9 et 10 octobre 1942, ce sont des couples, trois jeunes enfants, 17 personnes qui sont arrêtées. La dernière grande rafle est celle des 15-17 janvier 1943 qui organise l’arrestation de 164 hommes, femmes et enfants. A cette date le département est vidé de la quasi-totalité de sa population juive.

C’est le très grand mérite de Denise Holstein et de Françoise Bottois que d’avoir rendu à ces personnes une histoire particulière et une identité concrète, ce qui permet d’analyser au plus près comment plus de 250 Juifs ont été déportés en l’espace de huit mois, dont il ne reste à l’été 1943 que deux survivants.
Compte-rendu de Marie-Paule HERVIEU

HOLSTEIN Denise, Le manuscrit de Cayeux-sur-Mer, juillet - août 1945, Rouen - Drancy - Louveciennes -Birkenau - Bergen-Belsen, Entretiens avec Raymond RIQUIER, étude historique de Françoise BOTTOIS, Éditions Le Manuscrit, 2008, 233 p.
HOLSTEIN Denise, Je ne vous oublierai jamais, mes enfants d’Auschwitz, Paris, Éditions 1, 1995, 142 p.
Je ne vous oublierai jamais, mes enfants d’Auschwitz, Denise Holstein

Elle témoigne dans le DVD du Cercle Enfants et adolescents juifs dans les camps. Témoignages de déportés d’Auschwitz.
DVD (3) : 2 dvd, Enfants et adolescents dans le système concentrationnaire nazi

BOTTOIS Françoise, De Rouen à Auschwitz, les Juifs du Grand Rouen et la Shoah - 9 juin 1940 - 30 août 1944, Nice, Ovadia, 2015, 350 p.

ANTIGNANI Baptiste, Une vie nous sépare, Fayard, 2020, 132 p.
Une vie nous sépare, Baptiste Antignani, coréalisé avec Raphaëlle Gosse-Gardet et produit par Federation Entertainment. Rencontre avec Denise Holstein.
https://twitter.com/Loopsidernews/status/1225366621906178049

N.M.