Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Génia et Aimé, une histoire extraordinaire

Génia, un film d’Anice Clément
jeudi 18 mars 2021

Génia, matricule 42 576, dépend du Dr Horst Schumann qui étudie l’effet des rayons X sur les organes génitaux au Block 10 à Auschwitz.

« Texte de présentation de l’histoire de Génia Goldgicht et Aimé Obœuf écrit à la demande de l’association »Mémoire Vive« paru en février 2021 dans leur bulletin et accessible sur leur site (accompagné d’une présentation par la documentariste Anice Clément, de la façon dont elle a conçu son remarquable documentaire, Génia. »

capture d’écran du documentaire « Génia » d’Anice Clément

Génia et Aimé, une histoire extraordinaire

Alors qu’Anice Clément vient de terminer le remarquable film documentaire, Génia, je vais tenter de retracer ici l’histoire de cette femme étonnante, chaleureuse, émouvante, à l’aide de son témoignage oral, complété par le site de « Mémoire vive des 31 000 et des 45 000 », le blog de Claudine Cardon-Hamet et son livre Mille otages pour Auschwitz. Génia, on peut aussi la retrouver dans le Petit Cahier N° 25 du Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah, Dr Adélaïde Hautval, dite « Haïdi », publié à la suite de la conférence où elle témoigna de son histoire et de sa rencontre avec Haïdi, médecin détenue, au Block10 des expériences pseudo-médicales.

Génia, capture d’écran du documentaire « Génia » d’Anice Clément

Génia Goldgicht, née le 10 décembre 1923 à Varsovie, est arrivée en 1928 avec son tout jeune frère Michel et ses parents, des juifs polonais communistes, à Bruxelles, ville où elle a grandi. Son père travaillait dans une entreprise d’import-export avec le Congo belge, mais il était aussi un militant, responsable du Secours rouge et, à partir de 1933, il s’est occupé de l’accueil des réfugiés, juifs ou non, communistes ou non, de diverses nationalités, fuyant le nazisme ou Franco.

Avec l’invasion allemande, la famille part en exode en France, mais l’application de la loi de Vichy, du 4 octobre 1940, l’envoie dans le camp de Rivesaltes d’où elle s’enfuit et retourne à Bruxelles. Le père est arrêté début 1942 comme militant communiste, jugé par les Allemands et emprisonné dans la Ruhr. Génia n’a plus rien su de son sort mais on sait aujourd’hui qu’à la fin de sa peine, il a été à nouveau arrêté, comme juif, et envoyé à Auschwitz. Génia (19 ans) a été déportée, le 19 avril 1943, avec sa mère (38 ans) et 1 631 juifs au départ de Malines, le « Drancy » belge. À l’arrivée sur la rampe, alors à l’extérieur de Birkenau, elles font partie d’un groupe d’une centaine de jeunes femmes conduites à pied directement à Auschwitz I, dans le Block 10. Il s’agit du Block des expériences dites « médicales » qui vient d’être ouvert début avril dans ce camp pour hommes, peu avant l’arrivée de Génia. Quatre cents femmes, toutes juives, devenues « cobayes » sont affectées à différents médecins chargés d’expériences en lien avec la stérilisation. Génia, matricule 42 576, dépend du Dr Horst Schumann qui étudie l’effet des rayons X sur les organes génitaux. C’est ainsi que quelque temps après son arrivée, son groupe est conduit à Birkenau pour subir des radiations. Génia, passée la deuxième, n’a reçu qu’une faible dose, ce qui ne fut pas le cas des suivantes. Sa mère a été assez vite renvoyée à Birkenau où elle a disparu. Génia a eu la chance de ne subir que deux expositions aux rayons X.

C’est au Block 10 qu’elle fait connaissance du Dr Adélaïde Hautval, matricule 31 802, déportée le 24 janvier 1943 dans le convoi dit des « 31 000 », affectée fin avril dans ce Block et ce jusqu’à fin août 1943. Génia et ses camarades reçoivent de cette femme de bon conseil et de langue française, qu’elles croisent au rez-de-chaussée en allant aux toilettes, un soutien moral important. Ces détenues (celles qui ne sont pas éliminées suite à des opérations mutilantes) passent une partie de leur temps dans le dortoir à l’étage où elles entendent certains jours des bruits de fusillade. Leurs fenêtres étant obturées par des planches, elles ont l’idée de retirer avec précaution les yeux du bois qu’elles remettent ensuite, et découvrent des cadavres dans la cour fermée entre les Blocks10 et 11. Un jour, elles entendent chanter le répertoire de Maurice Chevalier et, à leur grande surprise, aperçoivent des détenus de langue française en train de faire de la gymnastique. Il s’agit des « 45 000 » et parmi eux, Aimé Obœuf, matricule 45 934. Que font-ils là ?

Aimé et Génia, capture d’écran du documentaire « Génia » d’Anice Clément

C’est le 6 juillet 1942 qu’un groupe de 1 175 otages dont plus de mille communistes ont été déportés de Compiègne à Auschwitz. Ils ont reçu des matricules dans la série des 45 000, d’où leur nom. Parmi eux, Aimé Obœuf, né dans le Pas-de-Calais le 16 avril 1912, dans une famille de mineurs venue s’installer en région parisienne. Il travaille depuis l’âge de treize ans, souvent comme manœuvre. Il a adhéré au parti communiste dès 1935, a été un syndicaliste actif lors des grandes grèves de 1936-37. Dès septembre-octobre 1940 il participe à l’O.S. (l’Organisation spéciale du Parti communiste français), dans un groupe clandestin de trois militants, chargé de service d’ordre, collage d’affiches, distribution de tracts, petit sabotage. Mais surveillé de près par la police française, Aimé est arrêté chez lui à Vincennes, le 28 avril 1942, lors d’une grande rafle de communistes du département de la Seine, puis interné par les Allemands au camp de Royallieu à Compiègne, avant d’être déporté le 6 juillet suivant à Auschwitz. Peu après son arrivée le convoi est séparé en deux groupes à peu près égaux, Aimé fait partie de ceux qui restent à Birkenau, camp en construction dans une plaine insalubre et marécageuse où règnent travail forcé épuisant et épidémies. La mortalité y est effarante, sans commune mesure avec celle du camp d’Auschwitz I. Sur les 600 restés à Birkenau, ils ne sont plus, en mars 1943, que 24 survivants parmi lesquels 17, dont Aimé, sont transférés à Auschwitz I. Là il est assigné au travail dans le Kommando TWL  [1], chargé du ravitaillement des troupes. À la mi-août 1943, il fait partie des 130 à 140 « 45 000 » survivants rassemblés au premier étage du Block 11 pour une quarantaine surprenante ‒ mais c’est une autre histoire ‒, ce qui va leur permettre de se rétablir un peu. Ce Block 11, c’est la prison dans la prison : au rez-de-chaussée la Gestapo et son tribunal, au sous-sol les cellules de détention et de torture, et entre les deux Blocks 10 et 11 une cour fermée, au fond de laquelle la Gestapo fait régulièrement fusiller des prisonniers, le plus souvent des Polonais extérieurs au camp. Mais c’est aussi dans cette cour que les « 45 000 » ont de temps en temps la possibilité de faire de l’exercice et de prendre l’air. Et c’est ainsi qu’un jour, Génia découvre ces détenus français, par l’œil d’une des planches des fenêtres. Génia raconte que quelques-uns de ces détenus sont chargés d’apporter les bouteillons qui contiennent leur soupe quotidienne et qu’Aimé est l’un d’eux. Ainsi naît leur idylle. Quand son jeune frère Michel, déporté à son tour arrive à Auschwitz, Aimé veille à ce qu’il soit protégé, malheureusement il disparaît après l’évacuation de janvier.

En décembre 1943 prend fin la quarantaine et les 45 000 sont répartis dans différents Blocks d’Auschwitz I. Aimé retrouve son Kommando TWL. Les femmes « cobayes », hors des « expériences », sont emmenées cueillir des pissenlits à l’extérieur d’Auschwitz I pour d’autres études, cette fois sur la possibilité d’en extraire du caoutchouc. Leurs gardiens SS exercent une surveillance un peu relâchée ce qui permet à Génia et Aimé, dont le Kommando est dans les parages, de se retrouver subrepticement quelques instants. Ils savent que les Allemands reculent sur tous les fronts, alors ils se promettent de se retrouver à Paris… s’ils s’en sortent

Le 18 janvier 1945, c’est l’évacuation d’Auschwitz, à pied d’abord, en train ensuite dans des wagons à charbon à ciel ouvert, les trains de la mort. Génia et Aimé suivent des itinéraires différents. Génia part pour Ravensbrück puis Neustadt-Glewe où elle est libérée par les Russes ; Aimé à Mauthausen d’où il est transféré au camp annexe de Melk puis d’Ebensee où il est libéré par les Américains. De retour à Paris, Aimé reste un an sans pouvoir travailler avant d’être engagé comme chauffeur au ministère de la Reconstruction puis à l’ambassade d’Union soviétique. En 1947 il devient finalement permanent au parti communiste comme chauffeur-garde du corps de plusieurs personnalités du PCF (André Marty, Auguste Lecœur, Jacques Duclos). Cette même année Génia vient à Paris, et ils se marient en 1948. Les radiations légères reçues par Génia ne l’empêchent pas de donner naissance à deux fils, Michel et Daniel. Aimé a été gravement marqué par sa détention, il tombe malade et doit subir de graves opérations. Il prend rapidement sa retraite et s’installe dans la Nièvre avec sa famille en 1952. Il reste actif politiquement et dans le domaine associatif au sein de la FNDIRP. Il décède en 2004. Génia, quant à elle, n’a cessé jusqu’à l’an dernier, de témoigner encore et toujours, dans les collèges et lycées de son département et d’être une militante active au sein des Amis de la Fondation pour la mémoire de la Déportation de la Nièvre (AFMD-58).

Génia et Aimé, en famille

Elle est aujourd’hui, à 97 ans, la dernière survivante du Block 10 des expériences dites « médicales » et, malgré ce passé douloureux, sait toujours faire preuve d’optimisme et d’empathie dans ses échanges avec les autres.
Maryvonne Braunschweig
Secrétaire générale du Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah
Présidente de l’AFMD-77

DVD du documentaire « Génia » d’Anice Clément

Anice Clément :

Filmographie d’Anice Clément

http://www.memoirevive.org/wp-content/uploads/2021/03/Bulletin-n%C2%B073-v2-int.pdf

Claudine Cardon-Hamet :
La déportation politique à Auschwitz

[1Kommando TWL (Truppenwirtschaftslager), magasin de ravitaillement des troupes