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Lily Gerlache de Gomery, résistante, rescapée du camp de Ravensbrück - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Lily Gerlache de Gomery, résistante, rescapée du camp de Ravensbrück

par Georges Hauptmann
mercredi 10 juin 2020

Arrêtée par la Gestapo au mois de juillet 1944 pour fait de Résistance, Lily Gerlache de Gomery a été déportée au camp de concentration de Ravensbrück comme prisonnière politique. Elle a connu Adélaïde Hautval.

Décès de la baronne Lily Gerlache de Gomery, née Anne-Marie Van Oost (1923-2020)

Résistante, rescapée du camp de Ravensbrück

La Baronne Lily de Gerlache de Gomery est décédée le 2 mars 2020 dans son château (Kastel den Ast) à Huysse-Zingem en Flandre Orientale, Belgique. En 1974 elle avait publié ses souvenirs dans l’ouvrage intitulé Le Faux Silence [1].

Lily van Ost
Malade du typhus en février 1945, Dessin par Aat Breur

Elle était née le 20 octobre 1923 à Huysse, fille de Georges van Oost et de Marie-Louise Douville de Franssu (de nationalité française). Elle avait grandi dans la commune proche de Mullem. Suivant l’exemple de sa mère qui fut infirmière durant la guerre de 1914-1918, elle résolut malgré son jeune âge de contribuer à l’effort de guerre, en s’engageant à la Croix-Rouge en Belgique, comme téléphoniste, dès 1940, assistante en 1942 aux camps de l’A.E.P. (Aide aux enfants des soldats belges prisonniers en Allemagne), puis ambulancière à la Croix-Rouge. Elle s’engage dans la Résistance en devenant membre de l’Armée Secrète belge (AS), instituée le 1er juin 1944 sous le commandement du général Jules Pire, réalise des missions de messagère d’estafette dans les Flandres.

Elle est arrêtée à Bruxelles le 28 juillet par la Gestapo et conduite, après interrogatoire, à la prison de Gand. Après plusieurs autres interrogatoires elle est déportée à Ravensbrück où elle arrive le 3 septembre 1944. On lui jette « un vêtement infect marqué d’un numéro et d’un triangle rouge… J’étais le 62 787, sans linge de corps, ni objets de toilette, chaussée de semelles de bois », enfermée dans le Block 22 pendant trois mois. Elle y est confrontée à « l’odeur nauséabonde du bloc, les cris des prisonnières gitanes, la brutalité des Blockovas, à l’entassement des femmes à tous les étages de châlits », aux « atrocités imprévisibles qui devinrent les causes de la dégradation rapide des santés physiques et morales des bagnardes ».(1)


Les prisonnières doivent participer à de multiples travaux : construction de routes, ramassage d’ordures, tricotage, défrichage dans la forêt environnante. Pendant une semaine elle fait partie de la colonne de la forêt pour y déraciner des sapins : « Nous formions des rondes d’une dizaine de prisonnières autour de chaque souche et nous commencions à creuser le trou… Les formes des racines nous fascinaient et notre amour de la nature nous faisait oublier la méchanceté des hommes ».(1)

Le 20 octobre 1944, jour de ses 21 ans, elle est placée dans une « file de prisonnières qui se passent sans arrêt des pelletées de sable… des heures avaient déjà passé… il était presque onze heures quand je m’entendis appeler… ».(1) Une femme s’approche : « C’est pour toi Lily, car j’ai appris que tu avais 21 ans aujourd’hui » (1)… « C’est un morceau de pain, je n’en crois pas mes yeux… C’est une femme polonaise, que je ne connais pas, elle me sourit avec une douceur et une bonté exquises » (1). Le soir, lorsqu’elle rentre au Block elle est reçue pas ses compagnes du convoi et du Block  : elles lui tendent une gamelle où sont disposés des morceaux de pain noir, de la margarine et de la confiture de betterave. Une composition noire, jaune, rouge, les couleurs de la Belgique. « Le plus bel anniversaire de ma vie »(1).

Elle refuse de s’inscrire pour le travail à l’usine Siemens car elle ne s’estimait pas suffisamment capable de réaliser des sabotages.

Du fait de son expérience en tant qu’ambulancière elle est affectée le 12 novembre 1944 au Block 11 pour participer aux soins mais doit retourner tous les soirs au block 3. Au Block 11 « j’ai la surprise de me trouver sous les ordres d’une femme admirable : la doctoresse Haïdi Hautval, Alsacienne, grande, distinguée, l’air un peu sévère, distante, mais d’une compétence remarquable et maîtresse d’elle-même d’une façon superbe. Malgré le manque de médicaments et la difficulté de donner des soins aux prisonnières, elle ne négligeait rien pour faire le diagnostic de tous les malades et pour les suivre consciencieusement au jour le jour comme si elle possédait les secours nécessaires pour les sauver. Chaque jour je l’ai vue examiner avec un intérêt grave les feuilles de température que je lui apportais. Elle ne faisait aucune remarque. On sentait qu’elle voulait porter seule la responsabilité de ses connaissances. » (1)

« Hélas, dès le début du mois de décembre les retours du 11 au bloc 3 devinrent un supplice… Pendant les heures de travail tout allait relativement bien, mais vers la fin de la journée je ressentis d’étranges symptômes d’une fatigue abominable, des frissons me secouaient tout le corps et les jambes devenaient flageolantes. Le matin je me sentais d’une vaillance merveilleuse et j’étais persuadée d’être toujours en bonne santé. La fatigue du soir s’aggravait tous les jours et je tâchais de résister et surtout de le cacher à la doctoresse Haïdi Hautval… Mais la doctoresse avait commencé à m’observer en silence, son regard clairvoyant me suivait et, sans me poser de questions, elle se mit à prendre ma température. Le soir cela grimpait, mais le matin c’était normal. La comédie a duré jusqu’au moment où elle a décidé de prendre du sang et de faire une analyse. Ce fut suivi d’un ordre militaire, d’aller me coucher au second étage du châlit qu’elle m’avait réservé dans son bloc. C’était le 10 décembre… J’avais confiance en la doctoresse Haïdi Hautval. La Providence me plaçait entre de bonnes mains. Je n’ai jamais su que l’analyse de sang avait révélé un paratyphus ». « La première preuve de son attention pour moi, c’est qu’elle envoie la prisonnière Aat Breur [2], dessinatrice, pour réaliser mon portrait ; ce document devait servir de souvenir pour mes parents en cas de décès ».(1)

Jeannine Lejard
Jeannine Lejard décédée le 15 avril 1945 à Ravensbrück
Dessin par Aat Breur

Pendant toute sa maladie qui a duré plus de trois mois elle bénéficiera également du soutien de deux prisonnières françaises amies : Denise Lauvergnat [3] et Jeannine Lejard [4].

Des sélections sont régulièrement effectuées, en particulier par le médecin nazi Percival Treite [5] : « Soudain, je me sentis observée et inconsciemment j’ai levé les yeux. Le regard glacé du Dr S.S. Treite, qui était en grande tenue d’hôpital, traversa le mien comme un coup de poignard… Je sentis mon cœur s’arrêter de battre : ou bien cela irait vite, d’un coup dans la chambre à gaz ou bien ce serait une mort lente, à petit feu, sous les mutilations de son bistouri. L’hésitation du S.S. me sauva ».(1) Une initiative particulière d’Adélaïde Hautval lui permet de survivre à la sélection : « Il est arrivé qu’un jour la doctoresse Hautval apprenne que le “sélecteur” de la Gestapo viendrait au bloc 11 chercher les plus malades pour les amener à la chambre à gaz. Soudain, avant que cela se passe, une prisonnière vient près de moi et maquille mon visage cadavérique pour me rendre un teint rose… J’apprends que c’est la doctoresse Hautval qui lui a donné les produits de la pharmacie en lui ordonnant de me maquiller. J’ai en effet ensuite vu passer le “sélecteur” qui m’a regardé les yeux dans les yeux mais ma bonne mine a miraculeusement fait qu’il ne s’est pas intéressé à moi pour son travail... Une autre fois, il est arrivé que j’ai été mourante ; je suis tombée dans un trou noir… Ce sont mes camarades du bloc qui m’ont dit que cela avait duré quatre jours et que la doctoresse Haïdi Hautval était venue tous les jours auprès de moi, pour m’observer et suivre mon état… Il y a encore ceci : le 23 avril 1945, on crie des numéros dans le bloc… Je suis dans le lot d’un départ pour la Suède grâce à l’arrivée des ambulances de la Croix-Rouge. Je n’ai pas de preuve, mais je pense que c’est Haïdi Hautval, entre autres, qui a donné mon numéro pour ce sauvetage. » [6].

Adélaïde Hautval demande à la prisonnière hollandaise, Aat Breur-Hibma, dessinatrice, également hospitalisée dans le Block, de réaliser des dessins des personnes malades pour que les familles puissent plus tard recevoir un souvenir des détenues. C’est ainsi qu’Aat réalise deux dessins d’Adélaïde Hautval, celui de Lily, atteinte du paratyphus, et d’autres détenues dont celui de Jeannine Lejard décédée.

Le 24 avril, des autobus de la Croix-Rouge suédoise prennent en charge des prisonnières belges, hollandaises et luxembourgeoises et se dirigent la nuit vers le Nord. Le convoi est mitraillé à Sternberg par des avions de chasse britanniques (une quinzaine de prisonnières tuées, un sauveteur tué, des blessées) mais arrive à Lübeck, puis Kiel, le 26 à une heure du matin à la frontière danoise, puis le 27 en Suède, à Malmö dans un hôpital de contagieuses. Les survivantes devront y rester pendant quatre mois.

Le 27 août 1946, Lily épouse le baron Gaston de Gerlache de Gomery, né le 17 novembre 1919 à Bruxelles, qui a dirigé, comme son père, Adrien de Gerlache, des expéditions polaires en Antarctique, fut lieutenant-colonel aviateur, pilote de la Royal Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale, et aussi bourgmestre de la commune de Mullem. De leur union sont nés cinq enfants : Bernard, Jean-Louis, Henrianne, François, Hélène. Le baron est décédé le 13 juillet 2006 à Oudenaarde (Audenarde).

Lily de Gerlache de Gomery, passionnée de roses, fut Présidente fondateur honoraire de la “World Federation of Roses Societies”. Une rose issue du croisement entre deux variétés renommées, Perfecta et Prima Ballerina, réalisé en Belgique, lui fut dédiée : très parfumée, d’un beau mélange de rose et de rouge, très résistante au froid et aux maladies. Elle en fit planter plusieurs à Ravensbrück en souvenir d’une amie fusillée et d’amies déportées.

Rose Lily de Gerlache

Elle a été à l’initiative de la création du « monument Ravensbrück » érigé dans le parc Georges Henri de la commune de Woluwe-Saint-Lambert inauguré en 2000 en présence de la reine Paola. Elle se rendait également dans les écoles et à des cérémonies patriotiques pour y évoquer la mémoire de la déportation.

Son mari ayant décidé, après 18 ans, de ne plus se représenter, elle sera élue en 1970 pour exercer les fonctions de bourgmestre du village de Mullem jusqu’à la fusion de celui-ci avec la ville d’Audenarde en 1976. Elle recevra le titre de bourgmestre honoraire.

Au mois d’octobre 2014 elle est intervenue par voie de presse pour réagir, vivement, à Jan Jambon, ministre de l’Intérieur, qui avait déclaré « Les gens qui ont collaboré avec les Allemands avaient leurs raisons ». Elle lui répond : « J’ai le devoir de m’insurger jusqu’à mon dernier souffle car j’ai vécu la Seconde Guerre dans ma chair. La collaboration était aussi un crime, parce qu’on trahissait son pays. Il faut absolument que les jeunes connaissent mieux leur histoire. Il faut rappeler ce passé et refuser toute forme d’oubli, d’amnésie et d’amnistie générale. Et il faut aussi être patriote plus que jamais. Et enfin oser aller à contre-courant, au nom des valeurs humanistes. Je pense à la doctoresse alsacienne Haïdi Hautval que j’ai rencontrée à Ravensbrück. Elle avait été déportée à Auschwitz parce qu’elle avait aidé une famille juive... Par la suite, elle sauva nombre de prisonnières… Elle aussi avait bien de bonnes raisons de ne pas collaborer avec l’ennemi » [7].

Elle a été honorée de nombreuses distinctions en Belgique mais également en France : Chevalier de la Légion d’honneur en 2006, Chevalier du Mérite agricole.

Elle a passé les dernières années de sa vie dans son château à Huysse-Zingem et y est décédée le 2 mars dernier, très entourée de l’affection des siens. Après un office religieux célébré en l’église Saints-Pierre-et-Urbain-de-Huysse le 9 mars, elle a été inhumée le lendemain dans le caveau familial à Gomery.

Georges Hauptmann

Le Cercle d’étude a édité un 55e Petit Cahier intitulé : Docteur Adélaïde Hautval dite « Haïdi », 1906-1988 ; des camps du Loiret à Auschwitz et Ravensbrück ; cette biographie d’une femme d’exceptionest un livre de 238 pages, écrit sur la base d’un immense travail de recherche et de collecte de documents par Georges Hauptmann et Maryvonne Braunschweig.

[1De Gerlache de Gomery Lily, Le Faux Silence, édité par l’auteur, réédité en 2010 par Barnard de Gerlache de Gomery, éditeur.

[2Aat Hibma, née le 28 décembre 1913 à La Haye, fut dessinatrice et illustratrice de journal, épouse de Martinus Krijn Breur, journaliste et militant communiste. Elle participe avec lui à des actions de résistance en falsifiant des cartes d’identité. Ils sont arrêtés tous les deux le 19 novembre 1942 à Amsterdam, emprisonnés à Scheveningen puis à Utrecht. Krijn est exécuté le 5 février 1943, Aat est ensuite emprisonnée à Clèves puis Berlin et finalement transférée à Ravensbrück sous le régime NN, Nacht und Nebel. Admise au Revier pour une pleurésie, elle s’y lie d’amitié avec Adélaïde Hautval qui lui sauve la vie en lui permettant d’exercer la fonction d’aide-soignante sous un faux numéro. Après la libération du camp, Aat restera sur place avec elle pour soigner les survivantes jusqu’au 26 juin. Elles resteront liées d’amitié. Aat est décédée à Amsterdam le 31 décembre 2002.

[3Denise Lauvergnat, née le 26 octobre 1913 à Capdenac-Gare (Aveyron) fut résistante française et une militante de Combat Zone Nord. Elle a été arrêtée le 21 février 1942 par la Geheime Feldpolizei, emprisonnée à Paris puis à Sarrebrück, classée Nacht und Nebel. Sa sentence initiale de condamnation à mort est commuée en 8 ans de travaux forcés et elle va être emprisonnée aux bagnes de Lübeck, de Cottbus et finalement au camp de Ravensbrück d’où elle sera libérée et évacuée, comme Lily de Gerlache de Gomery, en Suède à Malmö. Revenue très éprouvée physiquement de déportation, (atteinte de tuberculose), elle reprend son travail d’assistance sociale à EDF après un séjour en sanatorium. Elle est décédée le 12 octobre 2005 à Paris (Wikipedia).

[4Jeannine Marie Lejard est née le 31 août 1927 à Dijon. Ses deux parents sont résistants et elle est elle-même engagée auprès des Jeunesses Communistes et au Front National, devient agent de liaison en novembre 1943. Elle est arrêtée par la Gestapo le 18 juin 1944 à Paris, déportée via le transport parti le 3 juillet 1944 de Toulouse, arrivé le 28 août 1944 au KL de Dachau. Après un passage dans ce camp, matricule 93849, elle est déportée à Ravensbrück, matricule 62442. Malade, elle est soignée par Adélaïde Hautval au Block 11 mais décède le 15 avril 1945 au Block 8. Aat Breur a réalisé son portrait sur son lit de mort.

[5Percival Treite, né le 10 novembre 1911, médecin gynécologue-obstétricien en 1938, adhère à la SS en 1933. Engagé comme médecin dans plusieurs camps de concentration, à Ravensbrück en septembre 1943. Participe à des exécutions, des stérilisations, propose la construction de la chambre à gaz du camp. Condamné à mort par pendaison au mois de février 1947, se donne la mort dans sa cellule.

[6Témoignage écrit communiqué à Georges Hauptmann

[7Entretien avec le journaliste Christian Laporte, publié dans La Libre Belgique le 20 octobre 2014.