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Le Détour de Luce d’Eramo - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Le Détour de Luce d’Eramo

CR par Martine Giboureau
samedi 6 juin 2020

"Je démontais et remontais des souvenirs à l’infini. […] Des choses insoupçonnées faisaient surface, erreurs, dérapages, entêtements, actes complètement ensevelis, eux aussi refoulés"

Le Détour de Luce d’Eramo, traduction et postface de Corinne Lucas Fiorato, Le Tripode, février 2020 [1]

Ce livre est complexe et dérangeant. Très dense, ne suivant pas la chronologie des événements (mais celle des écrits successifs de l’auteure), il oblige à relire certains passages, d’autant que les prénoms changent d’un texte à un autre.
Trois plans sont censés aider le lecteur pour suivre les multiples déplacements de l’auteur, mais sans dates, ni échelle et très schématiques, ils ne contribuent que très peu à fixer la géographie de ces récits.
Ce livre de 420 pages (plus 19 pages de postface) est à la fois un témoignage, une autobiographie, un puzzle composé de plusieurs nouvelles et essais écrits entre 1953 et 1977, une analyse des occultations, réécritures des faits par la mémoire, un roman (des noms sont modifiés ; le texte est parfois écrit à la première personne, parfois à la troisième personne).

  • Une évocation des différents Lager créés par le IIIème Reich,
  • Une description de l’immédiate après-guerre en Italie (dont l’épuration douce subie par son père),
  • Une méditation sur ce qui interfère lors d’un récit de souvenirs, traquant les travestissements de la mémoire,
  • Le décryptage très fin de ce qu’on est de par le regard des autres : de multiples pages sont consacrées à la situation de paralysée de Luce d’Eramo,
  • L’histoire d’une héroïne hors-norme, en rupture avec sa famille, son milieu bourgeois. La postface cerne la personnalité de Luce d’Eramo , en « combat contre les étiquettes [dont] le comportement est dicté par des principes éthiques clairs : avoir confiance en autrui et en toute chose, mais juger par soi-même, de préférence en passant par l’expérience directe ».
    Elle cherche sans cesse à « sortir des innombrables conditionnements matériels et mentaux qui emprisonnent les êtres humains et ce, en vue d’une plus grande conscience de soi, et aussi d’une ouverture sur l’inconnu et la diversité, afin de franchir les barrières qui font obstacle à la participation et au partage entre tous ceux qui vivent sur cette planète. » https://fr.wikipedia.org/wiki/Luce_d%27Eramo

L’auteure a une très forte personnalité, elle reste idéaliste toute sa vie, souvent exaltée (ou d’autre fois profondément dépressive), s’engageant dans de multiples combats, anti-conventionnelle, faisant front crânement à tout adversaire. Une phrase p 141 définit son attitude constante : « je ne me rangerai pas, je ne me rendrai pas, je n’entrerai pas dans l’engrenage. » Elle prend très souvent des décisions de façon impulsive comme par exemple dans son camp de travail de l’I.G. Farben : « Brusquement, elle décida de se joindre aux Russes. Comme ça, elle montrerait aux Italiens et aux Français qu’elle était plus démocrate qu’eux. ‘’Ils snobent les Russes, pensa-t-elle, ils se croient plus évolués. Je vais leur faire voir, moi.’’ » (p 209) Elle pose p 319 une question qui vient souvent à l’esprit du lecteur : « Pourquoi j’allais toujours me fourrer dans des situations intenables, toujours cette foutue manie d’accourir, de m’essouffler pour les autres, de vouloir partager mes découvertes, mes espoirs ? »

Son analyse des nazis, bourreaux au quotidien dans les camps, est très personnelle : « Instruments d’un pouvoir qu’ils ne comprenaient pas, ils se donnaient l’illusion de ne pas être des marionnettes par leurs initiatives de cruauté que n’imposait aucun règlement. […] Ne jamais oublier qu’on leur rendait service chaque fois qu’on désespérait. Considérer simplement que plus quelqu’un s’enfonce dans l’abjection, plus l’atrocité est son ultime éclair d’humanité. » (p 307)

Elle cherche obstinément à fuir son milieu familial. Le Détour s’achève par ces mots : « J’ai été frappée moi aussi, personnellement, maintenant je suis comme eux, battue, insultée, tout comme eux, je ne retomberai plus dans mon milieu. » (p 419) Toutefois, elle se défait très difficilement des préventions liées à ses origines et sa culture, pouvant écrire par exemple sur les femmes de son premier camp de travail : « elles prenaient un air servile devant le Lagerführer et devant les gardiens. Elles acceptaient de se faire traiter comme des chiens. » (p 200) et reconnait être « débordante d’amertume et de mépris. » (p 201) Elle explique aussi qu’à l’I.G. Farben, elle bénéficiait de plus de ‘’liberté’’ de déplacement, « non parce que la jeune fille était fasciste – puisque les Français ‘’collabos’’ et les pronationalistes roumains de la Croix de fer restaient eux aux niveaux inférieurs – mais plutôt parce qu’elle était d’une origine sociale élevée et ne manquait jamais une occasion de le faire valoir. » (p 228)

Mais elle dénonce à plusieurs reprises une constante : « A Dachau comme à Francfort, des riches, des puissants, il n’y en avait pas. […] Les financiers, les vrais possédants étaient à l’abri à l’étranger. » (p 300-301). Et dans ce constat que les inégalités du monde extérieur se retrouvaient exaspérées par l’organisation interne des camps, elle note la situation spécifique des Akademiker (les internés qui avaient un diplôme d’études quelconque) : « Ces Akademiker étaient mieux traités que les gens qui travaillaient en dehors du camp. […] Leur capital mental, bien qu’inutilisé, les tenait à l’abri de menues misères. » (p 301) Après-guerre, dans les années 50-60, elle lit toute la « littérature concentrationnaire » et constate : ces livres « avaient été écrits par des officiers ou des internés dotés d’un ‘’capital mental’’ comme disaient les nazis […] Pas un de ces livres n’était l’œuvre d’un ouvrier, d’un évadé ou de quelqu’un qui s’était trouvé à découvert. » (p 351)

Tout au long de ses récits, elle brosse de multiples portraits très vifs et attachants des très nombreuses personnes qu’elle a côtoyées, contre lesquelles elle s’est opposée ou au contraire qui l’ont aidée et qu’elle a aimées.

 Tentative de reconstitution de la chronologie

Tentative de reconstitution de la chronologie des événements vécus par l’auteure (ce n’est qu’à la page 146 du Détour qu’un court récit linéaire de ce qu’a vécu Luce d’Eramo est présenté).

  • Luce d’Eramo est née à Reims en 1925 de parents italiens : de multiples fois dans Le Détour, elle évoque sa maîtrise du français et de l’italien ainsi que de plusieurs autres langues, dont l’allemand.
  • A 14 ans elle retourne avec sa famille en Italie.
  • En 1943, son père rejoint la République de Salo : il est un haut dignitaire fasciste (sous-secrétaire d’Etat de la république de Salo). Suite à l’armistice du 8 septembre 1943 se mettaient en place « une confusion d’idées, une épouvante indicible, chacun livré à soi-même et se cachant comme si les idéaux d’avant étaient devenus des crimes et les serments passés des paroles en l’air. » Luce est résolument fasciste.
  • Le 8 février 1944, ayant fini « par comprendre que la seule façon de saisir la vérité entre fascistes et antifascistes […] était de juger par [elle]-même […] elle a fui de la maison et [s’est] engagée comme simple ouvrière volontaire en Allemagne, avec les portraits de Mussolini et d’Hitler dans [son] balluchon. »
  • Elle est affectée dans un « camp de travail » (Höchst) près de Francfort-sur-le-Main. Elle participe à l’organisation d’une grève à l’usine I.G. Farben (où elle travaillait dans la section Ch 89). Près de 20 pages sont consacrées à l’organisation de cette grève début juin 1944 qui tourne court : une fausse alerte disperse des grévistes groupés dans les vestiaires et la promesse d’une soupe de pois cassés et d’un œuf pour ce jour et d’un hareng chacun pour le lendemain fait que « le flux qui pousse en direction des cantines l’emporte ».
  • Luce est emprisonnée du fait de son rôle dans la grève. Elle tente d’empêcher le suicide de sa co-détenue, une Allemande enceinte : on l’a « félicitée d’avoir tout fait pour l’arracher au coup de folie infanticide. En récompense, on [lui] concéda la liberté surveillée. » Elle retourne au Lager. Elle est d’abord ostracisée (ses compagnons organisateurs de la grève ne sont pas revenus), fait une tentative de suicide, est hospitalisée [2] cinq semaines. Le consul d’Italie en personne vint la voir « Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à moi ? Je vous aurais fait rapatrier d’office. » (p 271)
  • Rapatriée à Vérone en août 1944, elle ne peut se résoudre à retourner dans sa famille, s’intègre volontairement à un convoi de déportés, jetant ses papiers qui auraient pu la faire libérer. Elle croit que c’est pour tenter de retrouver ses compagnons organisateurs de la grève qu’elle agit ainsi mais avoue p 295 : « de jour en jour il m’importait de moins en moins de les retrouver. Pis, j’en suis arrivée à craindre de rencontrer l’un d’eux. »
  • Elle se retrouve à Dachau, immatriculée ‘’triangle noir’’ (c’est-à-dire ‘’asociale’’), y survit douze semaines et s’en évade en octobre 1944. La première phrase du Détour est « Ce fut incroyablement facile de s’évader ». Luce précise p 18 « L’idéal pour fuir, c’était un bombardement surprise pendant le travail, quand l’incursion aérienne ennemie, trop brusque, n’était annoncée par aucune alerte et prenait au dépourvu les surveillants, qui galéraient pour nous regrouper. »
  • Elle reste cachée pendant près de deux mois à Munich (Thomasbräu). Elle mène alors une existence de clandestine vagabonde, exécutant diverses tâches plus ou moins au noir. Elle se fait embaucher chez Siemens sous son vrai nom [3] ; c’est la dernière fois qu’elle donne signe de vie à sa famille, en décembre 1944.
  • Le 7 février 1945 elle retourne vers son premier camp de travail (le Lager de Francfort-Höchst) « par le train – sans billet, tapie dans les toilettes – et à pied, dormant la nuit dans les abris antiaériens, dans les fourgons à bestiaux abandonnés, dans les baraquements pour étrangers ». Elle voulait « faire voir à [ses] amis qu’[elle] ne s’était pas défilée. » (p 352) Elle est emprisonnée, battue par le Lagerführer, se sauve grâce à la complicité d’une Russe, Lidja [4], va à Mayence.
  • Le 27 février 1945 elle aide à un déblaiement de ruines à Mayence. Un mur s’écroule sur elle : elle reste paralysée. Elle est longuement soignée dans divers hôpitaux – dont un hôpital psychiatrique - où elle fait de multiples connaissances, organise une vie sociale, se crée des amitiés avec toutes sortes de personnes de nationalités différentes, élabore des stratégies « abracadabrantesques » pour fuir et organiser sa vie d’après !
  • Le 4 décembre 1945, elle rentre en Italie. De retour dans son pays, elle subit de longs soins, étudie, se marie, a un enfant, divorce, se drogue, enseigne, milite, écrit … Elle meurt en 2001.

 Description des Lager que Luce d’Eramo a connus

Luce d’Eramo décrit des situations concernant la fin de la guerre, dans un Reich bombardé régulièrement, passablement désorganisé. Elle est d’un milieu très bourgeois, elle est lors de son départ pour l’Allemagne une fasciste convaincue et travailleuse volontaire quand elle arrive en Allemagne. Le livre Le Détour nous entraine donc dans des lieux, des milieux dont on ne parle quasiment jamais dans les associations comme le Cercle d’étude se consacrant aux déportations dans les camps nazis. Elle-même s’étonne que l’on ait si peu parlé des « évadés, trois millions au moins, qui circulaient dans le Troisième Reich, se passaient des informations et changeaient d’identité à volonté [5]. » (p 349)

Page 79, Luce d’Eramo présente « les cinq différents types de camps : en plus des camps de triage, pour tout le monde (Durchgangslager), il y a les camps de travail libre pour les volontaires (Freiarbeitslager), les camps de prisonniers de guerre (Kriegsgefangenenlager), les camps de travail (Arbeitslager) où l’on interne les déportés pris dans des rafles, les otages, les parents des détenus politiques, des résistants et des déserteurs étrangers ; enfin les camps de concentration (Konzentrationslager) où l’on envoie les victimes d’épurations raciales – les Juifs – ainsi que les ennemis politiques, les saboteurs, les prostituées non autorisées, les pédés, les lesbiennes, les criminels de droit commun, les voleurs, receleurs, violeurs … […] sans parler des prétendus camps qui garantissent la solution finale […] l’anéantissement pur et simple. »
On peut utilement comparer cette typologie à celle présentée par le Cercle d’étude https://www.cercleshoah.org/spip.php?article303

Luce d’Eramo détaille les rivalités entretenues par les nazis entre ressortissants de diverses nationalités, Ukrainiens contre Russes, minorités lithuaniennes contre Polonais, Croates contre Serbes et Slovènes, et évoque « le mépris des Français à l’égard des Italiens accusés d’avoir frappé la France dans le dos à la veille de la défaite pour lui arracher Nice et la Savoie. » (p 233) Elle souligne aussi que « déjà divisés artificiellement au départ en communautés arbitraires de jaunes, rouges, verts, roses et noirs, [… chacun des déportés] défendait férocement son identité personnelle en même temps que son existence physique. D’où le paroxysme de comportements individuels si exclusifs que toute cohésion de fait devenait impossible entre détenus. » (p 317) « Notre haine contre les nazis, nous la retournions contre nous-mêmes et nous nous démolissions entre internés. » (p 382) Luce insiste toutefois à plusieurs reprises sur les conditions particulièrement difficiles imposées aux Russes et au fait que « dans les Lager, personne n’était aussi solidaire que les Russes. Ils ont été, et de loin, les plus généreux avec moi. » (p 168)

  • Camp de travail : Luce est ouvrière à l’I.G. Farben
    « Il faut préciser que cette I.G. Farben n’était pas rattachée à un camp de concentration (réservé aux Juifs, aux prisonniers politiques, aux homosexuels et aux criminels de droit commun) mais seulement à des camps de travail et de prisonniers de guerre. […] La main d’œuvre étrangère tournait autour de quatorze, seize mille travailleurs dont un bon quart de femmes. […] Les citoyens allemands au deuxième degré, les Volksdeutschen, […] provenaient de pays annexés, à différents titres, par le Troisième Reich. […] On les avait enrôlés dans l’Arbeitsdienst (Service du travail) et acheminés vers l’Allemagne. […] Les Allemands purs, les Reichsdeutschen, étaient en plus grand nombre [parmi les Allemands] » (p 230-231)

« Les Lager des prisonniers de guerre, au nombre de quatre, s’alignaient les uns à côté des autres […, les baraques des travailleurs civils et volontaires s’étendaient de l’autre côté de la route […] [6] » (p 228) Les gardes, tout comme le Lagerführer, habitaient avec leurs familles dans une concession de maisons en briques, en bordure du Lager, côté route. » (p 218)

« Vingt-deux femmes s’entassaient dans la baraque de neuf mètres sur cinq, […] de huit heures du soir à quatre heures du matin. Le reste du temps, on le passait à l’usine, à la cantine, sur la route [l’usine étant à cinq kilomètres du Lager …] Deux rangées de couchettes superposées se faisaient face. […] Six châlits s’alignaient en groupes de deux contre un des murs sur toute sa longueur, cinq autres contre le mur d’en face. […] Des petites armoires métalliques à compartiments superposés, où les occupantes rangeaient leurs affaires, s’adossaient au mur entre chaque tête de lit. […] Le poêle [était] campé au centre de la pièce. [… Il y avait] un petit lavabo derrière la porte. » (p 196 – 197)

Luce d’Eramo a l’occasion d’observer les multiples nationalités présentes dans l’usine. « Les Russes et les Polonais, portaient un triangle au revers de leur bleu de travail avec Osten et P écrit dessus. » (p 204). Elle note les fractures instaurées : « les cantines de l’I.G. Farben se divisaient en deux complexes distincts. Derrière l’établissement, le long du canal, se tenaient les cantines des Slaves où mangeaient, triangles au revers, les Russes et les Polonais auxquels on avait associé les Slovènes. Les cantines des Occidentaux : Italiens, Français, Belges et Croates, donnaient sur la voie ferrée intérieure, perpendiculaire au canal. » (p 204) Les « prisonniers italiens du 8 septembre 1943 étaient les seuls avec les prisonniers soviétiques à ne pas avoir droit à l’assistance de la Croix-Rouge internationale dont les Français et Anglo-Américains recevaient régulièrement des colis. » (p 220)

« On lui avait donné un travail facile, au quatrième et dernier étage du Ch 89. Elle était chargée de contrôler le bon fonctionnement de différents types de thermomètres. » (p 202) Mais suite à une protestation stupéfiante « je suis venue pour parler de la nourriture des Russes, cette soupe est scandaleuse, elle contredit les promesses de civilisation nazi-fasciste. […] Vous le savez que c’est seulement sur l’égalité des peuples qu’on peut construire le Reich millénaire. » (p 211), Luce est « transférée au rez-de-chaussée, dehors, au chargement et au déchargement de blocs d’acide sulfurique congelés à moins soixante-dix-huit degrés, avec les prisonniers russes et les insurgés de Varsovie. » ( p 212)

Luce reçoit des lettres. « Une fois tous les quinze jours, les travailleurs volontaires (Freiarbeiter) avaient le droit d’écrire à leur famille un billet postal qu’ils retiraient à la cantine du Lager à un guichet, et qu’ils devaient ensuite jeter non cacheté dans la boite à côté. » (p 213) À la fin du Détour, elle consacre une petite dizaine de pages à cette correspondance, aux lettres que sa mère lui avait écrites au Lager Pfaffenwiese, quand elle travaillait à l’I.G. Farben, lettres qu’elle avait abandonnées dans son sac à dos à Vérone et qui avait dû alors être trouvées par un passant qui les avait fait parvenir à son père. (p 397-406)

Comme de multiples fois, Luce trafique : « Elle vendit aux gardiens sa montre Oméga en or pour huit miches de pain de deux kilos chacune, son manteau pour cinq miches et sa robe pour deux. » Elle fit des calculs compliqués pour partager ce pain avec tout le monde, mais engloutit une grande part de ses réserves même si elle en donna aussi et qu’au bout de six jours la quinzième et dernière miche fut distribuée. (p 219-220)

C’est quand elle fut à Dachau, où « on respirait l’intolérable », qu’elle relativisa les conditions de vie de ce Lager, les dépeignant « agréables » de façon injustement excessive : « J’en arrivais à rire en repensant que j’avais été scandalisée par la façon dont les étrangers de Höchst étaient traités, ces étrangers qui vivaient dans le bien-être et la liberté, Osten et P compris. » (p 293)

  • Dachau
    « La faiblesse du corps engourdissait le cerveau. Il ne restait à l’organisme que l’énergie de tirer encore un mois, encore un jour, encore une heure. [Elle découvre] la normalité absolue du crime, de la violence physique, de la délation, la perversion, qui nous apparaissent tout de suite naturels, familiers comme une routine. » (p 293) Évoquant les SS venant de temps à autres les inspecter dans le Quarantäne-Block, Luce écrit : « Je devais me répéter sans arrêt : ‘’Ce sont des monstres’’ pour ne pas me laisser prendre au piège par la Selbstverständlichkeit [7] de leur habitude à se distraire au moyen de lubies cruelles comme allonger une gifle, renverser d’un coup de pied une gamelle pleine, cracher sur une couverture, mais tout ça sans aigreur, comme ça, seulement pour passer le temps. » (p 294)

« A Dachau, une longue bande de terre aride et inculte sépare le camp de triage du camp de concentration. […] un courant électrique à haute tension passe dans les barbelés qui entourent l’enceinte du second. […] Tant que j’étais au camp de concentration, j’ignorais l’existence même de l’autre camp tout à côté. » (p 53)

Dans sa baraque des asociales, elle découvre vingt-deux alcooliques, deux chapardeuses (d’où un tour de garde organisé par les autres, une heure chacune, jour et nuit), une dizaine de prostituées professionnelles de tous pays, une Flamande déportée depuis un camp de travailleurs volontaires en représailles de son attitude, trois ‘’triangles roses ‘’ danoises (ou peut-être norvégiennes), un seul triangle vert, criminelle de droit commun, une prostituée française infanticide ... « Méchancetés, farces, dénonciations s’accumulaient le jour de repos [c’est-à-dire le dimanche propice aux bagarres] quand les quarante-deux femmes s’entravaient mutuellement dans cette pièce de cinquante-cinq mètres carrés, entre sept échafaudages à trois étages de deux places chacun. » (p 298) La solidarité n’existait qu’entre quelques personnes. « Les internés ne facilitaient pas les évasions car la surveillance redoublait à chaque fois et entrainait des punitions et des peines supplémentaires pour ceux qui restaient. » (p 18) Luce fut tabassée par une dizaine d’internées qui lui reprochaient ses façons de faire, en particulier son choix de chanter des hymnes nazis pour décontenancer gardiens ou soldats et détourner leur vigilance … « Ce qui m’arrivait était impossible […] Il me semblait d’une évidence absolue que mes chansons étaient notre arme finale contre les nazis, une voie à suivre par chacun de nous. […] J’étais tellement assommée par l’infamie subie que j’ai même cessé de me défendre. » (p 311)

Début septembre 1944, restant la seule de sa baraque à ne pas travailler, elle se porte volontaire pour le kommando [8] chargé de nettoyer les égouts de Munich et descendait donc tous les matins en ville. Cela lui permet de fouiller les poubelles sur la route et de dénicher « des merveilles : épluchures de fromage, de fruits, de pommes de terre, os de viande garnis de tendons et de cartilage, et parfois même des croûtes de pain. » (p 310)

  • Thomasbräu
    Thomasbräu est un camp de triage de l’Office du travail, « où s’entassent les étrangers qui attendent un nouveau boulot ou bien leur rapatriement, qui attendent que se forment de nouveaux convois auxquels ils se joindront, car […] personne, pas même les libres vendus, n’a le droit de voyager tout seul » (p 24)

Le premier chapitre du Détour est consacré à « Thomasbraü ». Le « dortoir » se présente comme un antre où « les profils bosselés des paillasses superposées se détachent dans la pénombre, [où] une odeur de moisi, de sueur, de corps humains entassés dans une pièce sans aération » envahit l’atmosphère, où sont hébergés ensemble hommes et femmes qui multiplient les rapports sexuels. (p 26-27).

L’auteure présente la situation « privilégiée » des prisonniers de guerre français : « Ce sont des militaires qui ont refusé de devenir travailleurs civils. […] Ils travaillent à deux pas de leurs chambrées, ils sont rémunérés, ils reçoivent régulièrement des colis de la Croix Rouge » (p 32)

Luce peut circuler à son gré, multiplie les larcins, petits trafics, vente de cigarettes au marché noir ou échange de ces cigarettes contre des cartes alimentaires. (p 33) Elle trouve divers emplois provisoires car certains « préfèrent engager des étrangères sans papiers pour ne pas avoir à payer d’assurances et de charges supplémentaires ». (p 47)

 Quelques considérations sur les travestissements de la mémoire

Luce dans le quatrième chapitre intitulé « La distorsion (écrits de 1977) », tente de cerner comment ses récits antérieurs ne correspondaient pas forcément à la réalité. Elle dit avoir « vécu la moitié de son existence perchée sur une colonne de silence, comme un antique anachorète… « (p 409)

« En 1961 seulement […] j’ai osé reconnaître ouvertement que je m’étais engagée volontaire dans un Lager. Au bout de quinze ans ! […] Il m’a fallu encore quinze ans pour admettre que dans les Lager, j’y étais retournée de ma propre initiative. » (p 285 - 286)

« A force de répéter que j’avais été déportée à Dachau [juste après la grève], j’ai fini par y croire. Mais ce n’est pas vrai. Dans ce Lager on y a bien transféré mes camarades. Moi non. J’ai été rapatriée » (p 259) « Il m’a fallu arriver à cinquante ans pour reconnaître que j’avais été rapatriée. » (p 284)

« La stupéfaction a peut-être été le sentiment le plus fortement ressenti à mon arrivée à Dachau. […] C’est peut-être pour ça aussi que, de retour dans le monde civil, ces abîmes se sont enfouis pendant plusieurs décennies, se déchaînant seulement dans mon sommeil. » (p 292)

« Le blocage de ma mémoire était également dû à l’incrédulité envers mon passé, à la peur de paraître excessive. […] Je veux seulement dire que les faits rapportés [dans les années 1953-1954] sont exacts mais qu’ils mentent par omission. » (p 316)

Luce évoque plus loin une autre hypothèse : « Le blocage de ma mémoire avait été lié à ma guerre contre la pression sociale qui voulait me cantonner dans le rôle d’invalide. » (p 365)

Elle revient plusieurs fois sur cette idée de ne pas être « réduite » à un déterminisme imposé par les autres : à Vérone, « j’avais jeté mon sac à dos et avec lui mon identité sociale, afin de n’être plus protégée [par mon milieu social]. » (p 398)

Pendant des années, prise par son mariage, la naissance de son fils, ses examens à l’université, les activités ménagères, les loisirs, « toutes ces petites choses qui remplissent les journées, il ne restait pas un brin de place pour le passé. » (p 341) « 

La première fois où je suis retournée par la pensée dans mon Allemagne, c’est quand les disputes de mon mari nous conduisirent à la rupture » en 1953. « J’étais prisonnière de la paralysie, de la fièvre, de la drogue et de la jalousie. » Cherchant à se libérer de ces angoisses, « tout naturellement » elle se remémore son évasion de Dachau et « toutes les péripéties qui m’avaient menée d’un bout à l’autre du Troisième Reich […] Cette période me semblait la plus libre et la plus heureuse de toute mon existence » (p 347)

De même, c’est lorsque sa vie part à la dérive, qu’elle raconte en 1961 son accident la rendant paralysée : « Je me reconnaissais dans la Luzi de Mayence, quand j’avais buté pour la première fois contre la paralysie. Peut-être qu’en racontant, j’accentuais mon je-m’en-foutisme d’alors pour y puiser l’énergie dont j’avais maintenant besoin. » (p 361) Quand en 1975, Luce doit déménager et commence à trier ses papiers, elle découvre sa carte de travail des Lager qu’elle ne savait pas avoir conservée. « Sur la photo, mon visage alourdi me rappela les états d’âme enfouis de cette période. […] Tous les événements refoulés, depuis la prison de Francfort, étaient là devant moi, nets, précis, sans problèmes : non seulement mon rapatriement et mes journées véronaises, mais peut-être encore davantage ces douze semaines d’ébahissement continu devant la ‘’normalité’’ de Dachau. » (p 365-366)

Ce n’est que bien plus tard, qu’elle décide de fouiller son passé : « Je démontais et remontais des souvenirs à l’infini. […] Des choses insoupçonnées faisaient surface, erreurs, dérapages, entêtements, actes complètement ensevelis, eux aussi refoulés. […] Comme par hasard, c’étaient presque toujours des scènes désagréables, des comportements pour le moins embarrassants que j’avais rangés dans l’oubli. […] Démasquer mes ruses mentales devint mon nouvel objectif. » (p 326-327)

Comme on le constate, cet ouvrage est très riche (et je n’ai pas abordé toutes les pistes offertes). Les lecteurs doivent être très attentifs et avoir une bonne connaissance de cette période historique pour ne pas se perdre dans le labyrinthe de ces récits. C’est un texte très fort qui a connu dès sa première publication en 1979 un grand succès en Italie et qui depuis quelques années est traduit dans le monde entier.

Martine Giboureau juin 2020

[1Une première publication de ce livre eut lieu en 1979 en Italie et en France. La présente édition repose sur une traduction entièrement revue.

[2On lui transfusa quatre litres de sang donnés par les camarades de Lager, anémiés, affamés. (p 271)

[3« Mon engagement chez Siemens sous mon vrai nom, n’est [pas] seulement après Dachau et Thomasbräu le geste crâneur d’une fille de dix-neuf ans exaltée par son ‘’irréductibilité’’ [mais) inconsciemment […] la possibilité de recourir en haut lieu. » (p 412)

[4Lidja fut transférée à Dachau en punition de son aide, a sauté du train en marche, a survécu trois semaines en se cachant jusqu’à l’arrivée des Américains. Elle retrouve Luce au camp de triage de Hombourg, dans la Sarre, où Luce arrive en fauteuil roulant six mois plus tard. (p 418)

[5Il suffisait en se présentant à une Kommandantur, de dire qu’on venait d’un endroit qui avait été incendié et dont les archives avaient été détruites : « impossible à contrôler. Déjà les Allemands étaient soulagés qu’on se présente spontanément. Et on trouvait toujours un étranger avec des papiers en règle prêt à témoigner. » (p 349)

[6Le plan p 229 montre d’un côté de la route Francfort-Mayence le Lager des Slaves (nombreux Ukrainiens, déportés russes civils en masse), le Lager des Occidentaux (internés civils et volontaires), et de l’autre côté de la route, le Lager des prisonniers de guerre français, celui des ‘’bodogliani’’ (= résistants) italiens, celui des prisonniers de guerre polonais, celui des bolcheviks prisonniers de guerre soviétiques et à l’écart le Lager des insurgés de Varsovie.

[7Note de l’éditeur : Littéralement : ‘’qui va de soi’’

[8L’auteure n’utilise jamais le mot de Kommando.