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Des victimes oubliées du nazisme. Les Noirs et l'Allemagne dans la première moitié du XXe siècle - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Des victimes oubliées du nazisme. Les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle

Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Le Cherche Midi, Paris, 2007, 196 p
lundi 26 janvier 2009

Fiche de lecture par Jean Claude Halpern.
Catherine Coquery-Vidrovitch cherche à faire le point sur le sort réservé aux Noirs par l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle, et en particulier à l’époque nazie.
Lire : Baba Diallo
Raoul Peck, I am not Your Negro

Des victimes oubliées du nazisme. Les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle,

de Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Le Cherche Midi, Paris, 2007, 196 p.

Compte-rendu par Jean-Claude Halpern

Catherine Coquery-Vidrovitch
est une africaniste réputée. Dans un livre paru en 2007, Des victimes oubliées du nazisme. Les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle, elle cherche à faire le point sur le sort réservé aux Noirs par l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle, et en particulier à l’époque nazie. La plupart des travaux consacrés à ces questions l’ont été en allemand ou en anglais. Les Français les ont tout d’un coup découvertes avec le film du journaliste ivoirien Serge Bilé, Les Noirs dans les camps nazis, en 2001, suivi en 2006 d’un livre du même auteur, avec le même titre, desservi par son manque de rigueur historique.

Comme ailleurs en Europe, quelques Noirs ont vécu en Allemagne depuis le Moyen Âge. L’exemple le plus extraordinaire est, au XVIIIe siècle celui de Wilhelm Anton Amo, natif de la Côte de l’Or, philosophe brillant, diplômé de l’université de Halle et docteur de l’Université de Wittenberg, disciple de Descartes et de John Locke. Cet exemple illustre ne fut pas le seul : à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, une petite élite noire vit en Allemagne, issue des colonies, ou des Etats-Unis où la ségrégation empêche l’accès aux études universitaires à quelques étudiants doués. Sydney Bechet ou Louis Armstrong, Joséphine Baker ou Paul Robeson passent encore par Berlin.
L’attitude envers les Noirs est cependant des plus ambiguës : en Allemagne comme ailleurs en Europe, leur infériorité affirmée est dans le même temps exhibée dans des cirques ou de véritables "zoos humains". Dans le même temps, l’Allemagne est devenue une puissance coloniale. Elle met en 1884 la main sur le Sud-Ouest africain. Entre 1904 et 1907, c’est la répression du soulèvement des Hereros qui se termine par le premier génocide du XXe siècle, décidé par le général Lothar von Trotha. On utilise à propos des camps de prisonniers, pour la première fois en Allemagne, l’expression de "camp de concentration" (Konzentrationslager), qui serait apparue à Cuba en 1896, un peu plus tard utilisée par les Anglais en Afrique du Sud.
Les idées du Français Gobineau connaissent dans le même temps un certain succès en Allemagne, renforcées par le "darwinisme social". Pour l’"hygiéniste" Fritz Lenz, adepte enthousiaste de Gobineau, le peuple allemand est "le dernier bastion de la race nordique". Quand la défaite de 1918 entraîne dans les régions rhénanes l’occupation française, l’humiliation nationale s’accroît de la "honte noire" : parmi les contingents français figurent des troupes coloniales. 600 à 800 petits métis naissent de cette période, et, dès 1927, un ministre de l’Intérieur de Bavière recommande la stérilisation des "bâtards du Rhin". Lenz, l’un des auteurs du premier manuel de génétique humaine allemand, fait en 1931 un compte-rendu élogieux de Mein Kampf : il voit en Hitler le seul homme politique allemand à avoir compris les liens entre génétique et eugénisme.
On connaît mal le nombre des Noirs vivant en Allemagne avant la deuxième Guerre mondiale : les estimations vont de 1000 à … 20 000, Noirs allemands, étrangers issus de l’ancien empire colonial ou de la diaspora d’Europe ou d’Amérique. Ce qui de fait sauve sans doute les Allemands noirs de l’extermination par les nazis, c’est précisément leur faible nombre et leur dispersion. Le désir de recréer un empire colonial en Afrique amène à tolérer relativement les Noirs venus d’Afrique ; enfin le désir de se démarquer des Etats-Unis où règne encore, dans les États du Sud, la ségrégation raciale, amène à limiter la frénésie raciste du parti nazi.
À partir de 1933, les Noirs sont considérés et proclamés comme des êtres de seconde zone. On ne leur veut officiellement pas de mal, mais, dans les faits, ils sont souvent emprisonnés, maltraités, stérilisés ou assassinés.
La loi du 14 juillet 1933, sur l’eugénisme, évite toute allusion raciale. Mais il s’agit en réalité de protéger la race aryenne. Le parti nazi en profite pour réclamer un programme systématique de stérilisation des "bâtards du Rhin", ces Mischlinge nés de l’occupation française (c’est la seule campagne lancée par le parti sur la question noire). La décision finale est prise deux ans plus tard, appliquée seulement en 1937 : il s’agit d’appliquer la stérilisation des jeunes métis du Rhin soit en vertu de la loi de 1933, soit illégalement et en secret sur la base du volontariat. Dans les faits, les mères -allemandes- sont menacées d’être déportées.
La plupart des Noirs étrangers peuvent partir, mais la vie quotidienne devient pour les Noirs allemands un cauchemar. Ils vivent dans la peur, et ne trouvent pas d’emploi. Ils cherchent à s’isoler et dépendent de leur voisinage. Quelques-uns, peu nombreux, collaborent avec le régime, d’autres deviennent des résistants, en Allemagne ou dans l’Europe occupée. Hilarius Gilges, dit Lari, comédien et danseur, membre des Jeunesses Communistes, est assassiné par les nazis dès juin 1933. Le Haïtien Jean Nicholas, résistant en France, est déporté à Buchenwald et à Dora ; Joséphine Baker est la figure la plus connue, qui profite de sa célébrité pour jouer un rôle courageux dans la Résistance.
Les Noirs, en Allemagne, sont évincés de la compétition sportive. Mais, paradoxalement, le racisme nazi se trouve renforcé par les qualités dans ce domaine des boxeurs ou des coureurs noirs –américains surtout. Hitler n’en quitte pas moins la tribune des Jeux Olympiques de Berlin en 1936 quand le Noir américain Cornelius Johnson remporte la médaille d’or du saut en hauteur…
Le jazz, longtemps méprisé aux États-Unis comme une musique d’esclaves, commence à être diffusé en Allemagne après la Première Guerre mondiale. Cette "musique judéo-négroïde", selon Goebbels, est rejetée par les nazis, et la plupart des musiciens de jazz étrangers quittent le pays au début des années 30. Mais les nazis doivent souvent composer : le jazz reste populaire dans une partie de la jeunesse allemande et dans les pays occupés. Le seul milieu du spectacle qui reste ouvert aux Noirs est le cinéma, utilisé à des fins de propagande pour exalter la conquête coloniale, ou souligner la dégénérescence des ennemis de l’Allemagne.
Après le début de la guerre en 1939, il n’existe pas de politique officiellement discriminatoire à l’égard des prisonniers, ou des Noirs résidant dans les pays conquis. Mais cela a encore une fois un sens très relatif.
Ainsi les soldats coloniaux de l’armée française sont particulièrement visés. Pendant la campagne de France, les prisonniers noirs sont très souvent immédiatement massacrés. Parmi les survivants, beaucoup, par peur de la "contamination raciale", sont maintenus dans des camps de prisonniers de guerre, les Frontstalags, en France même. Certains s’échappent, entrent dans la Résistance, et sont déportés. Dans la désorganisation des années 1944-1945, quand les Alliés pénètrent en Allemagne, les Allemands, civils et militaires, s’acharnent tout particulièrement sur les soldats noirs, GI’s américains ou "tirailleurs sénégalais".

Il est difficile de connaître le nombre des Noirs déportés, car ils ne sont pas répertoriés en tant que tels. On avance parfois le nombre de 30 000, sans que l’on sache sur quels indices. Un certain nombre d’Allemands noirs ont été envoyés dans les camps, dans les pays occupés, d’autres Noirs sont arrêtés et déportés en tant que résistants ou ressortissants d’un pays ennemi. Ainsi, outre Jean Nicholas, déjà cité, le Martiniquais Raphaël Élizé, ancien maire socialiste de Sablé-sur-Sarthe, démis par Vichy, déporté comme résistant à Buchenwald, mort sous un bombardement en février 1945. Ainsi, le militant anticolonialiste surinamien Anton de Kom, arrêté comme résistant aux Pays-Bas, déporté à Sachsenhausen et mort à Neuengamme en avril 1945, ou encore Carlos Grevkey, originaire de Fernando Poo et républicain espagnol, déporté à Mauthausen…

Le livre de Catherine Coquery-Vidrovitch, a été sans doute écrit trop rapidement, au prix d’un certain désordre, et de quelques approximations fâcheuses : le chapitre qui traite des déportés utilise indifféremment les expressions de camp de travail ou de camp d’extermination… Mais sa publication est bienvenue : il n’est pas inutile de situer l’exacerbation du racisme allemand à l’égard des Noirs par rapport aux préjugés coloniaux en Europe, ou à la ségrégation aux Etats-Unis, de rappeler que les Noirs en Allemagne sont dans les années 20 et 30 trop peu nombreux pour tenir la place centrale qui a été celle des Juifs dans les phobies exterminatrices des nazis. Bien des Noirs cependant, allemands de naissance, combattants des troupes coloniales ou américaines, ressortissants des pays occupés, résistants, ont connu des souffrances immenses, stérilisés, réduits à la misère, massacrés sur le champ de bataille, déportés et assassinés dans les camps, et ont été les victimes longtemps oubliées du racisme nazi.

Jean-Claude Halpern

COQUERY-VIDROVITCH Catherine, Des victimes oubliées du nazisme. Les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle, Le Cherche Midi, Paris, 2007, 196 p.

Télécharger la fiche de lecture de Jean Claude Halpern :

Des victimes oubliées du nazisme

CHAPOUTOT,Johann, VIGREUX Jean (dir.), Des soldats noirs face au Reich : Les massacres racistes de 1940, PUF, 2015. Détenus et prisonniers noirs dans les camps nazis (Schwarze Häftlinge und Kriegshäftlinge in deutschen Konzentrationslagern)
http://www.bpb.de/themen/0EKGHV,0,Schwarze_H%E4ftlinge_und_Kriegsh%E4ftlinge_in_deutschen_Konzentrationslagern.html

SCHRAMM Gert, Wer hat Angst vorm Schwarzen Mann. Mein Leben in Deutschland, (Qui a peur de l’Homme noir. Ma vie en Allemagne), Aufbau Verlag, 2011, 267 p.
Gert Schramm, “Neger-Mischlings 1. Grade” sous les nazis, était l’invité d’honneur au lycée Ohm (Ohm-Gymnasium) à Erlangen, en Allemagne, le 20 mars 2012.
http://afrocentricity.info/medias/gert-schramm-metis-et-allemand-unique-survivant-du-camp-de-concentration-de-buchenwald/507/
“Camarades. Nous sommes libres. Restez calmes et disciplinés ! ”
11 avril 1945 à Buchenwald.
Der Schwarze, der Buchenwald überlebte, interview et film

Theodor Michael Wonja, Deutsch sein und schwarz dazu : Erinnerungen eines Afro-Deutschen, Deutscher Taschenbuch Verlag, München, 2013
http://www.jeuneafrique.com/370007/societe/theodor-michael-wonja-moi-allemand-noir-rescape-camps-nazis/
Raphaël Elizé, Le métis de la République, documentaire http://dchathuant.blog.free.fr/index.php?post/2013/10/01/%5B2013%5D-Participation-au-documentaire-sur-Rapha%C3%ABl-Eliz%C3%A9
"Le Martiniquais Raphaël Élizé fut maire SFIO de Sablé-sur-Sarthe de 1929 à 1940. Destitué par l’administration française sur demande de l’occupant du fait de la couleur de sa peau, il fut résistant (réseaux Buckmaster) et mourut en déportation à Buchenwald."

Dominique Amigou Mendy, engagé dans le réseau de résistance de Bordeaux-Loupiac où il travaille comme photographe au service du deuxième bureau, c’est-à-dire aux renseignements généraux, rescapé du camp de concentration de Neuengamme (1909-2003) :
http://www.grioo.com/info5094.html

revu 2016


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