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Un aspect de la déshumanisation dans les camps nazis - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Un aspect de la déshumanisation dans les camps nazis

le Muselmann à ne pas confondre avec musulman (Mohammedaner)
mardi 1er novembre 2016

Un état de dénutrition extrême amène le détenu concentrationnaire à un stade d’être sans volonté, sans dignité. Considérés comme des déchets par les SS, les cadavres sont traités comme des tas d’ordures et brûlés.

Le camp était conçu pour détruire la volonté par la terreur.

Muselmann : Mot en usage à Auschwitz. En langage de camp, par dérision, désigne le détenu affamé, qui a consommé toutes ses réserves de graisse et de muscles, épuisé par le travail, à bout de force, fataliste, qui cesse de lutter.

"Un homme décharné, le front courbé et les épaules voûtées dont le visage et les yeux ne reflètent nulle trace de pensée." Primo Levi, Si c’est un homme.

Ces détenus à bout de force sont désignés de divers noms, dès l’apparition des camps de concentration nazis : kretiner, Kamele, Krüppel.

Le Muselmann [1], c’est le détenu qui n’a pas pu s’adapter au camp, qui souffre de dénutrition (Bruno Bettelheim). Il est un wandelnder Leichnam un cadavre ambulant qui connait une lente dégradation vers la mort.

"Le plus simple est de succomber : il suffit d’exécuter tous les ordres qu’on reçoit, de ne manger que sa ration et de respecter la discipline au travail et au camp. L’expérience prouve qu’à ce rythme on résiste rarement plus de trois mois." Primo Levi, Si c’est un homme

"Nous n’avions plus de muscles, plus de fesses. Des squelettes vivants. On appelait ça " Muselman " ( de Musel, homme de peine, et Mann, homme)." Jacques Zylbermine, PC Robert Waitz

Une situation extrême de déshumanisation  :

Celui qu’on appelait "Muselmann" dans le jargon du camp, le détenu qui cessait de lutter et que les camarades laissaient tomber, n’avait plus d’espace dans sa conscience où le bien et le mal, le noble et le vil, le spirituel et le bestial eussent pu s’opposer l’un à l’autre. Ce n’était plus qu’un cadavre ambulant, un assemblage de fonctions physiques dans leurs derniers soubresauts. Aussi pénible que cela nous soit, il faut l’exclure de nos considérations. Jean Améry, Par delà le crime et le châtiment

La première phase est caractérisée par l’amaigrissement.

Après une perte de poids rapide en quelques jours, les yeux enfoncés dans les orbites, la peau grise, les côtes saillantes et le ventre creux, ils ne sont plus reconnaissables, écrit Hermann Langbein d’après l’étude de Désiré Haffner, en qq jours ils perdent, 20, 30, jusqu’à 40 kilo. Les yeux sont creusés, la peau est grise, des oedèmes apparaissent. Ils ont une obsession de la nourriture.
"Les Muselmannäner ne donnaient signe de vie qu’au moment où leurs yeux ou leurs oreilles percevaient un signal éveillant l’idée de manger."
Pendant cette période, les malades étaient indifférents à tout ce qui se passait autour d’eux...en général ils tremblaient de froid.
Hommes et femmes à Auschwitz, 10/18, 1994, p. 89

Le détenu qui a perdu un tiers de son poids devient un mort vivant, un être hébété, un homme qui n’a plus conscience de la réalité, fataliste.
Sale et puant, le détenu lape la nourriture tombée à terre, cherche des épluchures dans les ordures, vole le pain de ses camarades, il est sans dignité. (Fejkiel)

"Henry Bulawko raconte qu’un jour, trois juifs grecs disputèrent des os à un chien dans le camp annexe de Jaworzno." Hommes et femmes à Auschwitz, p. 94.

Viktor Frankl, interné à Teresienstadt, puis à Auschwitz, [2] considère que le manque de sens à la vie amène à cet état de renoncement.

Devant les poêles de la baraque de l’infirmerie, des femmes affamées, frigorifiées, apathiques sont assises sur des tuyaux brûlants, comme si c’était des bancs, sur lesquels elles se brûlent sévèrement, souvent sans s’en rendre compte, raconte Janina Kowaljkowa. Langbein, 2016, p. 92.

Hermann Langbein cite Adolf Gawalewicz [3] qui décrit le Block 7 B I b à Birkenau : "Wartesaal zum Tod" salle d’attente de la mort, Menschen in Auschwitz, 2016, p. 310, les hommes incapables de travailler, affamés, —ils ne reçoivent que peu ou pas de nourriture, sont à la merci de l’arbitraire et des violences des SS et des Kapos, ils attendent la Selektion. Les femmes, épuisées, sont dans le Block 25.
Au moment des Selektionen les Muselmänner, entre la vie et la mort, sont désignés pour la chambre à gaz. Ils sont la terreur des autres détenus qui refusent de les voir, qui ont peur de devenir comme eux.

"Cet individu souillé, abruti, paresseux, était la cible naturelle de toutes les grossièretés, de tous les quolibets." Langbein p. 100

Parce que le camp est un énorme mécanisme qui tend à nous ravaler au rang des animaux, il ne faut pas que nous devenions des animaux.... Nous devons donc nous laver la figure sans savon et nous sécher avec notre veste... par respect pour nous même et par propreté. Primo Levi cité par Langbein, p. 102

Fait capital, cette déchéance physique s’accompagne d’une déchéance intellectuelle et morale. Elle en est même souvent précédée. Lorsque cette double déchéance est complète, l’individu présente un tableau typique. Il est véritablement sucé, vidé physiquement et cérébralement. Il avance lentement, il a le regard fixe, inexpressif, parfois anxieux. L’idéation est, elle aussi, très lente. Le malheureux ne se lave plus, ne recoud pas ses boutons. Il est abruti et subit tout passivement. Il n’essaie plus de lutter. Il n’aide personne. Il ramasse la nourriture par terre, prenant avec sa cuiller de la soupe tombée dans la boue. Il cherche dans les poubelles des épluchures de pommes de terre, des trognons de choux et les mange sales et crus. WAITZ Robert, « Auschwitz III : Monowitz », De l’Université aux Camps de Concentration, Témoignages strasbourgeois, Presses universitaires de Strasbourg, 1947, p. 490-491

CNRD 2017. La négation de l’Homme dans l’univers concentrationnaire nazi

La terreur est insupportable :

La seule chose qu’eût obtenue le détenu, c’était un bref report, un délai de grâce avant l’épuisement complet. Le travail devait nuire aux prisonniers, briser leur résistance. Ce n’était pas un moyen de survie, mais une arme du pouvoir absolu et de la terreur. Wolfgang Sofsky, L’Organisation de la terreur

http://next.liberation.fr/livres/1995/05/04/anatomie-du-camp-de-la-mort-l-organisation-de-la-terreur-les-camps-de-concentration_134215

Pour garder sa dignité, il faut "livrer bataille tous les jours et à toute heure contre la fatigue, la faim, le froid, et l’apathie".
Les Prominenten, "fonctionnaires" du camp tirent des avantages de leur situation et deviennent des êtres corrompus. Mais même cette "aristocratie des prisonniers" ne peut échapper à la terreur.

Survivre sans avoir renoncé à rien de son propre monde moral, à moins d’interventions puissantes et directes de la chance, n’a été donné qu’à un tout petit nombre d’êtres supérieurs, de l’étoffe des saints et des martyrs. Primo Levi.

Vivre c’est vaincre, André Rogerie

Kaffeelied
1) C-A-F-F-E-E, trink nicht so viel Kaffee !
2) Nicht für Kinder ist der Türkentrank,
Schwächt die Nerven, macht dich blaß und krank,
3) Sei doch kein Muselmann, der ihn nicht lassen kann.

AMERY Jean, Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour surmonter l’insurmontable, Actes Sud, 1995
ANISSIMOV Myriam, Primo Levi ou la Tragédie d’un optimiste, Éditions Jean-Claude Lattès, 1996. Livre de poche, 1998
BETTELHEIM Bruno, Le cœur conscient, Pluriel, 1981.
BOROWSKI Tadeusz, Le Monde de pierre (Kamienny świat), Christian Bourgois, 2002
FRANKL Viktor, Un psychiatre déporté témoigne, éditions du Chalet, 1967
FRANKL Viktor, Le dieu inconscient, Paris, Centurion, 1975
GAWALEWICZ Adolf, Refleksje z poczekalni do gazu : ze wspomnień muzułmana , (Réflexions dans la salle d’attente de la chambre à gaz, mémoires d’un Muselmann), Cracow, Wydawnictwo Literackie, 1968. 165 p.
HAFFNER Désiré, Aspects pathologiques du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau, Tours, imprimerie union coopérative, 1946.
KOGON Eugen, L’État SS, éd. Seuil, 1970 ; (Der SS-Staat, Das System der deutschen Konzentrationslager, 1946 ; L’Enfer organisé - Le système des camps de concentration, éd. La Jeune Parque,1947).
KUON Peter, L’écriture des revenants. Lectures de témoignages de la déportation politique, éd. Kimé, 2014, 458 p.
LANGBEIN Hermann, Hommes et femmes à Auschwitz, Fayard, 1994 (Menschen in Auschwitz, 1er édition, Europa Verlag, Wien, 1972), Fischer Verlag, 2016.
LEVI Primo, Si c’est un homme, Presses Pocket, 1988.
LEVI Primo, Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Gallimard, 1989
SOFSKY Wolfgang, L’Organisation de la terreur, Paris, Calmann-Lévy, 1995.

"D’où vient cette étrange appellation de "musulmans" citée par Primo Levi ? " par Evelyne Marsura
http://memoirenet.pagesperso-orange.fr/article03cb.html?id_article=101

N.M. juillet 2016

[1En allemand le croyant musulman se disait Mohammedaner, aujourd’hui plutôt Muslim . Muselmann désigne quelqu’un de malade à cause de traitements inhumains.

[2Il a été transféré ensuite à Kaufering III, puis à Türkheim, sous-camp de Dachau.

[3Résitant polonais interné en 1940, sauvé in extrêmis, Adolf Gawalewicz connait aussi les camps de Buchenwald, Dachau, Mittelbau-Dora, Ellrich, Bergen-Belsen