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Transferts et évacuations : l’exemple des déportées du convoi 76 internées au camp de Birkenau - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Transferts et évacuations : l’exemple des déportées du convoi 76 internées au camp de Birkenau

mardi 17 mars 2015

L’évacuation des femmes du camp d’Auschwitz- Birkenau présente des caractères particuliers révélés par les témoignages des survivantes. Cette étude du sort des femmes du convoi 76 internées au camp de Birkenau le 4 juillet 1944, nous apporte des éclairages sur les conditions de leur évacuation. Leur évacuation se fait en plusieurs temps, à la différence des hommes.

L’évacuation des femmes du camp d’Auschwitz- Birkenau présente des caractères particuliers révélés par les témoignages des survivantes ainsi que par les dossiers du BAVCC.

L’arrivée
Rappelons comment se déroule l’arrivée de ces femmes sur la rampe de Birkenau le 4 juillet 1944.
Sur les 502 femmes de ce convoi parti de Drancy le 30 juin 1944, 279 sont gazées dès leur arrivée ; parmi elles, probablement, les 48 femmes de 22 à 44 ans ayant avec elles leurs enfants en bas âge, et pour trois d’entre elles, leurs bébés [1]. Parfois aussi des grand-mères arrêtées avec leurs petits-enfants. Ainsi, le pourcentage de femmes assassinées à la descente des wagons est proportionnellement plus élevé que celui des hommes. ( 56% des femmes et moins de la moitié des hommes)
Les travaux de Serge Klarsfeld nous apprennent que 223 femmes entrent au camp de Birkenau, dans la partie appelée camp des femmes, après avoir passé l’épreuve de la « sélection » et échappé au gazage. Elles reçoivent les numéros matricules A-8508 à A-8730. ( voir liste à la fin du fascicule, p. 20).
L’étude des dossiers individuels conservés aux Archives du BAVCC [2] à Caen nous apprend beaucoup sur le devenir de ces femmes après leur arrivée au camp.
Les plus fragiles sont décédées peu après l’arrivée du convoi. C’est le cas de Vida Furman, âgée de 41 ans, décédée le 15 Juillet ou d’Edmée Hirsch, âgée de 37 ans, décédée le 31 août ou d’Hélène Duizend, âgée de 53 ans, décédée en août ou de Julie Dennery, âgée de 16 ans, décédée en octobre.

Des femmes rescapées en témoignent :

« Madame Hélène Duizend, âgée de 53 ans, est arrivée au camp par le convoi du 1er juin 1944 [3]. Je me suis trouvée au courant du mois d’août 1944 dans le même Revier que madame Duizend et j’ai appris peu après ma sortie du Revier qu’elle avait succombé à la violente congestion pulmonaire dont elle était atteinte lors de mon séjour au Revier. La seule doctoresse française alors présente au Revier était : Myriam David. Paris le 6 octobre 1946. »

Lettre écrite par Madame Morhange au frère de Julie Dennery en mars 1947. Cf.pdf

Sont retrouvées les dates de décès de 10 de ces femmes. Pour 13 autres portées disparues nous savons par les Archives du Musée d’Auschwitz, qu’elles sont entrées au HKB ou Haftlingskrankenbau, c’est-à-dire l’infirmerie de Birkenau entre septembre et décembre 1944. Il est donc possible qu’elles soient décédées au camp avant son évacuation. Il est probable qu’environ une trentaine de femmes sont décédées au camp avant le 18 janvier 1945.

Les transferts de déportées de Birkenau avant les marches de la mort : septembre 1944 à janvier 1945

Une grande partie des femmes du convoi 76, quitte le camp de Birkenau entre la fin du mois d’août et le mois de décembre 1944, voire début janvier 1945. Ces dates sont précisées par 60 femmes du convoi 76 dans les dossiers qu’elles constituent à leur retour. Ainsi sur le document ci-dessous.

Dossier du ministère des Anciens combattants complété par Jeanette Wajcman et conservé aux archives du BAVCC Cf.pdf.

Ces femmes sont pour la grande majorité très jeunes. 37 sur 60 ont entre 15 et 30 ans. (Voir tableau page suivante) Seules 3 femmes déportées avec leurs filles ont plus de 40 ans. Cela confirme qu’elles sont évacuées pour participer à cette machine de travail que constituent les camps, dans la dernière année de la guerre. Ces détenues doivent être utilisées tant que leur état physique le permet. L’aptitude au travail devient le critère de la vie ou de la mort. Leur départ s’inscrit dans ce « transfert de l’été-automne 1944 de dizaines de milliers de Juifs vers les camps de travail du Reich qui aboutit en quelques mois à une baisse significative du nombre des internés d’Auschwitz. En tout quelques 65000 détenus des trois camps principaux d’Auschwitz furent ainsi évacués [4] »
Plusieurs de ces jeunes femmes ou jeunes filles témoignent de ce travail dans les usines situées dans ou à proximité des camps dans lesquels elles sont envoyées.

Sarah Grinsnir, âgée de 22 ans en 1944, le confirme :

« A l’automne, une usine de guerre, située à Langenbielau, à la frontière polonaise, et dépendante du camp de Gross Rosen, demande trente femmes au camp de Birkenau. La Blockowa [5] prend les inscriptions. Sarah s’interroge : « Que vaut-il mieux ? Partir travailler ou rester ? » Sarah est finalement inscrite, mais Caroline, sa sœur, n’est pas sur la liste. Elle va donc voir la chef de Block et la supplie d’ajouter le nom de sa sœur. « Nous étions toujours ensemble pour tout. Je ne serais pas partie sans elle ». La chef de Block accepte, peut-être rendue plus indulgente à l’heure de la défaite. Nous sommes parties une trentaine dans des wagons à ciel ouvert. Les deux sœurs travaillent six mois dans cette usine qui produit des pièces pour l’aviation allemande, aux côtés de travailleuses polonaises.

Marcelle Roth, âgée de 23 ans en 1944, dit également :

« Après deux mois environ, avec un groupe de femmes, nous sommes envoyées près de Leipzig, dans un des Kommandos rattachés au vaste complexe industriel des usines d’armement Hasag-Hugo-Schneider. »

Liste des femmes transférées de Birkenau vers d’autres camps et Kommandos à l’automne 1944. Cf. pdf.

Fait également frappant, sur ces 60 femmes, 58 sont survivantes en 1945. Certes, elles étaient jeunes. De plus, elles n’ont pas passé l’hiver dans le camp d’extermination de Birkenau, et surtout, elles n’ont pas effectué ces marches terriblement meurtrières de janvier 1945, au cœur de l’hiver polonais.

Ainsi Sarah Grinsnir dit :

« Vu mon état de fatigue à l’époque, cette marche m’aurait été fatale. Le régime de ce nouveau camp nous permet, au contraire, de nous ‟refaire” jusqu’à la capitulation de l’Allemagne en 1945. »

Ou Henriette Cohen :

« A l’approche des Soviétiques, en janvier 1945, je suis envoyée, par chance, en train, ce qui m’évite la marche de la mort, dans le camp de Bergen-Belsen. »

Selon leurs témoignages, elles sont transportées en train ou en camion dans des camps de concentration situés plus à l’Ouest, en Allemagne, en Pologne, ou à la frontière de la Tchécoslovaquie . Soit par petits groupes de 20, envoyées dans des petits Kommandos, ( Langenbielau ou Plattnitz, Kommandos de Gross-Rosen) soit par convois de plusieurs centaines vers des camps plus importants ( Bergen-Belsen ou Ravensbrück).

Rachel Meyokas et un groupe de jeunes filles en témoignent :
 
« Début 1945, le docteur Mengelé vient aux douches pour repérer les plus costauds. Une jeune dame est rappelée. Je la rejoins. Nous partons en camion. Après un long voyage de plusieurs jours avec mes camarades Rosette Meltzer et Renée Eskenazi, nous arrivons à Flossenbürg, en Allemagne. »

De même Renée Eskenazi dit :

« En novembre, nous sommes parties en wagons à bestiaux pour travailler dans des usines. Nous avions un sentiment de survie, car nous quittions un camp d’extermination et serions à l’abri, dans des usines. Le trajet fut cependant difficile, car nous étions très affaiblies. Le voyage a duré trois à quatre jours. Il y a eu des malades et des morts en raison de la promiscuité dans les wagons, de la dysenterie. Nous sommes arrivées en Bavière, à Flossenbürg »

Nouveaux camps au bout du « voyage »

Les témoignages des détenues déplacées de Birkenau vers ces nouveaux camps à l’automne 1944 évoquent généralement le quotidien de ces camps et les travaux qu’elles y effectuent. Leurs camps et les Kommandos de travail sont installés à proximité des usines de montage ou de tri de matériel militaire. Ces usines appartiennent à grandes firmes allemandes qui ont pour nom Hasag, Siemens, Junkers. Les innombrables Kommandos dépendant des grands camps de concentration de Ravensbrück, Buchenwald, Flossenbürg, Gross-Rosen ont pour nom Malchow, Raguhn, Hasag, Zschoppau, Lippstadt, Parchnitz, Langenbielau, et bien d’autres encore.

Les conditions dans ces camps leur semblent moins insupportables qu’à Birkenau, Début novembre, Renée Eskenazi arrive avec ses camarades Rosette Meltzer et Rachel Meyokas à Flossenbürg.

« Nous sommes immédiatement dirigées dans un Kommando de Flossenbürg qui a pour nom Zschoppau. L’usine épousait la rivière Zschoppau. Des passerelles menaient de l’usine aux Blocks. Nous travaillions et couchions à l’usine même, lorsqu’il y avait des bombardements. A ce moment-là, les Allemands partaient dans des abris.
C’était une usine d’armement qui fabriquait des pièces détachées pour les moteurs d’avion. Compte tenu que c’étaient des pièces lourdes, on avait des portions supplémentaires pour travailleurs de force.
Il y avait des appareils de précision, des tours, et nous faisions du sabotage, essentiellement en ralentissant les machines. Et puis, il y avait de la solidarité dans l’usine. Il y avait des prisonniers de guerre. L’un d’eux nous a déposés un sandwich. Le soir, on le partageait entre nous. Lorsque nous avons voulu fêter l’anniversaire de Rachel, (il s’agit de Rachel Meyokas qui a eu 16 ans le 6 ­avril) je lui ai demandé de nous amener des chaussures pour elle ; il a apporté des galoches. Une autre déportée a écrit un poème. Le chef a donné double ration et chacune a donné une cuillère de soupe. »

Lisette Salisse et Marcelle Roth, après avoir passé quelques semaines à Ravensbrück en octobre, arrivent le 25 novembre à Leipzig dans le Kommando de Buchenwald, appelé Hasag.

Lisette : « Dans ce camp, c’est un autre genre de travail. C’est l’usine. Nous travaillons par équipes, une semaine de jour, une semaine de nuit au triage de cartouches, et bien sûr nous mélangeons les bonnes et les mauvaises pièces chaque fois que nous le pouvons. »

Marcelle confirme : « Nous travaillons en équipes, 12 heures par jour la première semaine, 12h par nuit la deuxième. Nous vérifions des caisses de munitions, douilles, grenades, explosifs. Contrôle au laser sous la direction de civils. Je me souviens que l’on nous avait même donné des gants en coton pour éviter les accidents. »

Elles évoquent ensuite les conditions de vie :

Marcelle décrit ainsi le quotidien au camp : « Les chambrées sont faites de lits à étages dans lesquels nous couchons seules ou à deux. Je me souviens qu’il y avait des femmes belges. Nous avons plus à manger, la nourriture est plus consistante, puisque nous devons travailler et nous prenons une douche en rentrant, avec de l’eau chaude ! Un peu l’impression de rentrer chez soi après le travail. Rien à voir avec Birkenau, même si l’on travaille dur et si on est mal nourries. Surtout, il n’y a pas de sévices physiques. Par contre, nous avions peur des bombardements de plus en plus nombreux. »

Lisette partage cette impression : « Nous pénétrons étonnées dans un réfectoire propre, aux murs des fleurs peintes. Le miracle est la distribution de savon pour aller nous doucher et l’eau est chaude, quel bonheur de se sentir propres ! Le miracle continue, on nous distribue une vraie soupe avec légumes et pommes de terre, c’est de ma vie la meilleure, il n’y en aura pas d’autres, il ne faut pas rêver. »

Kommando de Leipzig HUGO HASAG [6]

Kommando de Ravensbrück, puis de Buchenwald à compter du 1er septembre 1944, ce Kommando fut composé essentiellement de femmes de différentes nationalités (belges, hollandaises, allemandes, polonaises, tchèques, russes, ukrainiennes, hongroises, grecques et françaises). Le Kommando fut dénommé d’après le nom de l’usine locale, l’usine Hasag appartenant à Hugo Schneider. L’usine avait été bombardée par les alliés au début de l’année 1944. L’objectif du Kommando fut donc la reconstruction de l’usine et la production de Panzerfraust et d’obus. Les travaux de terrassement et de reconstruction furent accomplis par le premier convoi de femmes, parti de Ravensbrück à la fin du mois de juillet 1944.
Par la suite les détenues furent affectées à la production militaire. L’ensemble de ces travaux était extrêmement pénible, eu égard notamment au manque cruel de nourriture dont souffraient les déportées. Elles travaillaient en 2 équipes, une semaine de jour et une semaine de nuit, sauf le dimanche.
L’effectif du camp était de : 5000 femmes et 300 hommes environ.

Les marches de la mort en janvier 1945

Comme ce fut le cas pour les hommes, une partie des femmes détenues à Birkenau et toujours là en janvier 1945, reste au camp au moment de l’évacuation. Une trentaine de femmes, probablement éreintées par le travail, épuisées par les 6 mois passés dans ce camp d’extermination, malades, sont déclarées « inaptes » à la marche, selon l’expression utilisée par les nazis, et laissées au camp le 18 janvier 1945, seules, jusqu’à l’arrivée de l’Armée Rouge le 26 janvier.

Estréa Asséo évoque le moment où a lieu une sorte de tri séparant celles qui partiront, des autres :

« Au milieu de la nuit, on vint nous réveiller : toutes dehors, enroulées dans nos couvertures. On examina nos jambes et un tri fut fait. Pourquoi ? Nous nous demandions ce qui allait nous arriver. De quel côté fallait-il aller ? Lesquelles étaient condamnées et à quoi ? »

Ces femmes sont généralement plus âgées, 17 ont plus de 40 ans. Cependant, prises en charge par la Croix-Rouge polonaise, 20 d’entre elles réussissent finalement à survivre et rentrent en France en 1945 , 12 autres décèdent cependant au camp d’Auschwitz au cours des mois de février et mars 1945.

Les autres femmes, connaissent une première marche, au soir du 18 juin 1945, qui, selon les quelques témoignages existants, dure trois jours et trois nuits, plus, semble-t-il pour certaines. Traversée peut-être de la ville de Cracovie et de quelques villages, mais elles marchent le plus souvent dans des campagnes désolées, saisies par le froid glacial. Les conditions de la marche sont aussi atroces que celles des hommes. Même absence de ravitaillement, mêmes routes enneigées, même brutalité des SS et des Kapos tout au long du trajet. Chacune fait la route avec une amie ou un groupe d’amies, solidaires dans l’épreuve.

Simone Kadosche, âgée de 13 ans, évoque le départ du camp d’Auschwitz I, où elle a été transférée au mois de novembre :

« Vers 17 heures, l’ordre fut donné d’arrêter les machines. Le retour au bloc fut rude, les SS hurlaient tandis que les Kapos, tenant leurs bâtons bien haut, tapaient sur toutes celles qui étaient à leur portée. Une fois arrivés au camp, nos gardiennes nous firent mettre par cinq, puis un officier nous fit savoir que nous allions partir immédiatement car l’évacuation allait commencer. Il fallait faire vite. On nous remit à chacune un pain entier ! »

Estréa Asséo, âgée de 36 ans, évoque sa première marche du 18 au 21 janvier, accompagnée de son amie Mary, au départ de Birkenau.

« Nous marchâmes, glacées, sur les routes enneigées toute la nuit.
Nous traversâmes des villes où il y avait des lumières et de la vie, c’était Cracovie, m’avait-on dit. C’était une ville assez grande avec des bâtiments de plusieurs étages. Les fenêtres éclairées me faisaient chaud au cœur…
Mais nous avons continué toute la nuit et toute la journée dans les champs. Le chemin était déjà tracé par d’autres colonnes qui étaient passées avant nous : il était jonché de cadavres et de couvertures…J’ai su alors que l’on pouvait dormir en marchant.. 
Le soir suivant, nous arrivâmes dans une espèce de hangar, de grange. C’est là que nous passâmes la nuit. Couchée entre les roues d’une machine agricole, sur le foin. Nous étions les unes sur les autres…Je souffrai des jambes et hurlai toute la nuit. On me battait.
A l’aube, nous partîmes. Une jeune fille qui paraissait toute jeune était étendue. Elle avait été abattue parce qu’elle tentait de s’enfuir. Plus loin, une autre. Celle-là parce qu’elle avait voulu voler je ne sais quoi. La route n’en finissait pas. Nous marchions toujours, avec, toutes les trois ou 4 heures, deux minutes de halte…
Nous passâmes une seconde nuit dans un hangar où la neige et le vent s’infiltraient. Nous nous recroquevillions pour nous réchauffer.
Et à l’aube, la marche recommença. Épuisées, enveloppées dans nos couvertures. Des femmes tombaient…Nous marchions comme des automates souffreteuses.
Nous croisâmes une ferme. Quelques femmes entrèrent dans la maison et je les suivis. La fermière nous distribua des tartines de pain. Elle nous fit entrer dans une petite cuisine et nous nous réchauffâmes devant une cuisinière. Nous rencontrions enfin une personne humaine ! Il y avait un calendrier au mur. Nous étions le 21 janvier. Le souvenir de cette femme et cette date sont ineffaçables dans mes souvenirs.
La route reprit. J’avais un peu plus de courage. Le lendemain nous atteignîmes une gare. »

Simone Kadosche raconte :

« En passant devant les bâtiments administratifs, je vis de grandes flammes. Les Allemands brûlaient leurs archives.
Nous marchâmes toute la nuit au son du grondement des canons.
Enfin la halte eut lieu au petit matin. Certaines détenues avaient trouvé refuge dans une vieille grange, ainsi protégées du froid. Quant à moi, j’avais creusé avec mes mains une sorte de petit nid dans cette neige gelée et m’y étais accroupie. J’essayais de mordre dans le pain qui nous avait été donné à notre départ, mais celui-ci était dur, gelé. De guerre lasse, frigorifiée, je m’endormis.
Au lever du jour, nous reprîmes la route. Ce n’était que notre première nuit de marche mais déjà nos rangs s’étaient éclaircis. La neige était profonde et l’effort que nous faisions pour avancer nous épuisait… Nous étions poussées en avant par les cris et les coups des SS qui nous accompagnaient.
Vers midi, un arrêt de 15 minutes fut annoncé. Puis nous reprîmes notre marche. Ainsi pendant plusieurs jours. Certaines, dont moi-même, avions les pieds et les mains gelées, cela me faisait beaucoup souffrir. Et nous avions faim…
Un jour de février, alors que notre colonne devenait de moins en moins importante, nous vîmes, arrêtés sur des rails, des wagons-ridelles, sortes de wagons découverts remplis de neige. »

Son amie, Jacqueline Houly a juste quelques flash et beaucoup de mal à parler de ces moments :
« J’ai fait la marche de la mort, par une température très, très basse avec gel et neige ; c’était affreux. »

Le transport en wagons découverts ( fin janvier – début février 1945)

Comme pour les hommes, ce transport se fait dans ces wagons ouverts au vent, à la neige, au froid…Estréa Asséo et Simone Kadosche évoquent ce trajet de plusieurs jours, insistant surtout sur l’atmosphère qui y règne.

« Nous étions serrées comme des sardines. Le moindre mouvement engendrait une bataille. Toutes les trois ou quatre heures, le convoi s’arrêtait et nous descendions faire nos besoins. Mes jambes étaient complètement paralysées et le garde devait me descendre dans ses bras. Chaque fois que nous remontions, il y avait moins de place. Nous nous battions et nous injurions dans toutes les langues. Chacune voulait s’allonger. Dans une gare, on nous jeta une dizaine de boules de pain. Comment décrire le tumulte qui s’ensuivit ? Tous les bras s’agitaient pour en attraper une, on se piétinait, on se battait. »

Simone Kadosche évoque, elle, des gestes de solidarité, malgré le contexte :

« Nous étions poussées, entassées les unes contre les autres, les unes sur les autres. Quelle bousculade ! Celles qui tombaient sur le plancher enneigé étaient écrasées par celles qui montaient. Un vrai cauchemar ! …
Accrochées au rebord, nous faisons corps avec Jacqueline (son amie), pour soutenir Sylviane, une camarade blessée pendant la marche qui ne tenait plus debout seule. Nos doigts gelés étaient collés à la bordure métallique. » Nous avons roulé trois jours et trois longues nuits ainsi… Quelques jours plus tard, à Ravensbrück, Sylviane cessa de vivre. »

Témoignages sur l’arrivée dans ces nouveaux camps en janvier 1945

Ici les rescapées évoquent des camps surpeuplés alors qu’arrive le flot de déportées évacuées des camps de l’Est, à partir de janvier 1945. Désorganisation, absence de nourriture, maladies, impossibilité de travailler, constituent alors le quotidien du camp.

Henriette Cohen est évacuée de Birkenau le 1er janvier 1945 vers le camp de Bergen-Belsen. Elle découvre là un mouroir où, selon elle, les conditions de vie des détenues sont presque pires qu’à Birkenau.

« On nous a dit au soir du 1er janvier : vous embarquez. Nous partons destination inconnue en wagons découverts. Quelques jours plus tard nous arrivons à Bergen- Belsen. À l’origine, c’était un petit camp. En janvier, on ne savait plus où mettre ces déportés qui arrivaient plus nombreux tous les jours. Il y avait un nombre incalculable de femmes. On nous a mises dans un long couloir où nous restions allongées tête-bêche toute la journée sans travailler, sans rien faire. On ne sortait jamais de ce couloir, cela pendant quatre mois. On restait parfois deux à trois jours sans manger. Le typhus et les maladies ont fait des ravages. Il y a eu une hécatombe de morts. Tous les jours, on en sortait deux ou trois. Là ce fut la dégradation complète. J’ai vu des femmes se traîner à quatre pattes, les jambes enflées, rongées par la vermine. C’était le camp de l’extermination lente par la faim, la violence et les maladies. Le 11 avril, j’ai dû fermer les yeux de ma meilleure amie, Estelle, compagne fidèle depuis le début. Ce fut un immense déchirement de tout mon être et j’ai pleuré d’impuissance car je sentais aussi ma fin toute proche. J’ai tenu pour mes enfants. »

Mezaltov El Baz dit la même chose sur le camp de Bergen-Belsen début décembre :
« On était comme des bêtes. On était abandonnées dans un bloc. On ne travaillait pas. »

Estréa Asséo arrive à Ravensbrück fin janvier. Elle en repart quelques semaines plus tard, à destination du Kommando de Neustadt.

« Nous sommes acheminées vers une gare et montons dans un train à wagons normaux. Dans des compartiments prévus pour 8 à 10 personnes, nous sommes 50 à 100. D’où une lutte perpétuelle durant le trajet. Le nouveau camp se situe à quelques kilomètres de Neustadt De la même manière, nous arrivons dans des baraques surpeuplées et ce sont toujours des querelles et des coups. Nous sommes un peu devenues des fauves… Et surtout, je ressens une grande fatigue, je suis dans un état comateux, avec une obsession, la nourriture. Nous sommes de plus en plus affaiblies. Seules celles qui en avaient la force partaient travailler hors du camp. »

Simone Kadosche, évoque le camp de Malchow, annexe de Ravensbrück où elle est emmenée à la fin du mois de février 1945. Ici, des impressions plus mitigées, évoquant la dégradation de la situation à partir du mois d’avril.

« Dans ce nouveau camp qui me paraît bien petit, les blocs entourent une cour au fond de laquelle a été plantée une potence. Notre première journée au camp nous permet de récupérer et se passe bien. Vers midi on nous donne un morceau de pain et un carré de margarine, un véritable festin. Demain, j’irai avec mes compagnes travailler. Pour cela, nous sortirons du camp car les Kommandos sont affectés à des chantiers situés à l’extérieur du camp… »

Deux mois plus tard, elle dit :

« Petit à petit le camp est surchargé, des détenues arrivent tous les jours. Désormais les Kommandos ne sortent plus et nous n’avons presque plus de nourriture. Le peu de pain que l’on nous donne est de plus en plus moisi… Nous passons maintenant nos journées assises au soleil, mais il faut dire que si, au début, nous en étions heureuses, maintenant le temps finit par nous peser. Les journées sont longues, beaucoup trop longues sans travailler. »

Les principaux itinéraires des déportées d’octobre 1944 à mai 1945

Autant certains déplacements sont massifs, convoyant des centaines de femmes, généralement vers de grands camps, autant d’autres se font par petits groupes et dans des directions très diverses. Probablement en fonction des demandes de main d’œuvre des entreprises.

Bergen-Belsen-Raguhn-Theresienstadt

De nombreuses femmes du convoi sont transférées au camp de Bergen - Belsen, dès le mois de novembre 1944 (voir tableau p. 41 et carte dans le pdf ). Le trajet s’effectue soit en train à compartiments, soit en wagons à bestiaux fermés soit en wagons découverts, selon les témoignages. Fin janvier 1945, un nouveau convoi de femmes arrive à Bergen-Belsen, après l’évacuation du camp de Birkenau le 18 janvier et la marche de la mort qui l’a suivie. Les Archives conservent la trace d’un convoi de 401 femmes qui arrive d’Auschwitz au camp de Bergen - Belsen le 1er novembre 1944 et de 3850 femmes le 24 janvier 1945.
Lorsque commencent les évacuations des autres camps de concentration liées à la situation militaire, 500 femmes partent de Bergen-Belsen le 7 février 1945 pour Raguhn, un Kommando de Buchenwald. Parmi elles, une trentaine de femmes du convoi 76, rescapées pour la plupart. Malheureusement, nous n’avons pas retrouvé leur témoignage.
Cf.liste pdf
Elles sont ensuite évacuées en avril-mai 1945 en train vers le camp de Theresienstadt, un Kommando du camp de Flossenbürg, où elles sont libérées.
D’autres détenues restent à Bergen-Belsen jusqu’à sa libération le 15 avril 1945.

Ravensbrück-Malchow

Dans des proportions comparables, légèrement inférieures , un grand nombre de détenues du convoi sont emmenées dès le mois d’octobre, puis après le 18 janvier 1945, au camp de Ravensbrück ( voir tableau p.41 et carte ci-dessus), Elles y restent généralement 2 ou 3 semaines, puis sont déplacées vers le camp de Malchow, Kommando de Ravensbrück. Il semble y avoir un départ pour Malchow le 22 novembre pour les premières arrivées, puis fin février pour les autres. Ces déportées sont libérées en mai 1945 dans la région de Malchow, après une nouvelle marche de 3 ou 4 jours.
En février 1945, d’autres femmes, en plus petits groupes, sont emmenées dans des Kommandos situés à Leipzig et à Neustadt ainsi qu’à Flossenbürg.
Enfin d’autres restent dans le camp de Ravensbrück jusqu’à sa libération le 30 avril 1945.

Des itinéraires plus rares vers des Kommandos de grands camps

Le 23 novembre 1944, un convoi de 300 femmes est transféré de Birkenau à Lippstadt, Kommando de femmes du camp de Buchenwald où est installée une usine d’industries mécaniques, dénommée Kappler Lamb. Rosa Barcsz et Germaine Szlak en font partie. De même, le 23 décembre, 65 déportées arrivent de Bergen-Belsen dans ce Kommando. Estera Herenberg et Szerena Salus en font partie. Elles sont rentrées en 1945
En novembre 1944, des déportées venant d’Auschwitz arrivent à Wilischthal, Kommando du camp de Flossenbürg [7] où des femmes travaillent dans l’usine d’industrie mécanique Deutsche Kühl.u.Kraft-maschinen-GmbH. C’est le cas de Renée Kammeney, décédée dans ce camp.
Le 23 novembre 1944 arrive un convoi de 21 déportées à Leipzig, Kommando de femmes du camp de Buchenwald qui travaillent dans l’industrie de l’armement . Parmi elles, Fanny Chiel et Annette Karbowitz. Toutes deux sont rentrées.
En novembre 1944, 20 déportées sont envoyées à Langenbielau, un Kommando du camp de Gross-Rosen. Elles travaillent dans une usine fabriquant des pièces pour des avions. Sarah Grinsnir et sa sœur Caroline Rosenbaum ont travaillé dans ce Kommando jusqu’en mai 1945. Elles sont rentrées.
Stéphanie Arager, est transférée le 28 août 1944, donc à peine deux mois après son arrivée à Birkenau, à Parchnitz, Kommando du camp de Gross-Rosen situé en Tchécoslovcaquie. C’est la seule déportée du convoi que nous connaissions transférée si tôt dans un autre camp. Elle était médecin de profession, peut-être est-ce une raison ?... Elle est rentrée en 1945.

CONCLUSION GENERALE

Cette étude du sort des femmes du convoi 76 internées au camp de Birkenau le 4 juillet 1944, nous apporte des éclairages sur les conditions de leur évacuation. Leur évacuation se fait en plusieurs temps, à la différence des hommes. La plupart d’entre elles sont déplacées entre le mois de septembre et la fin de l’année 1944. Leurs déplacements s’échelonnent tout au long de ces quatre mois ; par petits groupes souvent, par des convois plus importants, parfois. Elles sont dirigées vers des Kommandos de grands camps, comme Buchenwald, Ravensbrück, Bergen-Belsen, Flossenbürg, pour y travailler dans les usines de guerre.
Contrairement, les déportés hommes, restent au camp de Monowitz , où une usine qui travaille pour les besoins de la guerre, l’usine chimique d’IG Farben, les emploie jusqu’à la veille de l’évacuation générale du camp le 18 janvier 1945, lorsque l’arrivée de l’Armée Rouge est imminente.
Ces transferts des femmes détenues à Birkenau vers les camps de l’ouest se font, selon les témoignages des survivantes, par train. Elles ne connaissent donc pas les marches de la mort, particulière ment meurtrières, qui ont lieu au cours de l’hiver 1945 et qui ont vu disparaître 80 % des hommes encore vivants en janvier 1945.
Ainsi s’explique en grande partie la différence de survie entre les femmes et les hommes de ce convoi. En effet près de 60% d’entre elles ont survécu à l’enfer d’Auschwitz, alors que c’est seulement le cas de 22% des hommes. Ce phénomène nous avait interpellées lorsque nous avons écrit l’histoire du convoi 76. Cette étude nous permet d’expliquer aujourd’hui cette différence.
Concernant les femmes qui ont été évacuées, comme les hommes, le 18 janvier 1945, nous avons peu de témoignages de survivantes, ce qui signifie que beaucoup ont également péri au cours de ces premières marches.
Chantal Dossin

Liste des femmes entrées au camp dont les noms et les numéros matricules ont été retrouvés dans les Archives

pour les documents, cf. le pdf
http://www.cercleshoah.org/IMG/pdf/evacuation-femmes-76_abirkenau.pdf

Transferts, évacuations, Marches de la mort de déportés hommes du convoi 76
Le convoi 76 du 30 juin 1944. Paroles de témoins et documents d’archives

mise en ligne, N.M.mars 2015

[1Lisette Benyacar, et son fils Sylvain, 4mois 1/2, Leokadja Fechtenbaum et son fils Sylvain, 4 mois 1/2, Blanche Gelernter et sa fille Michèle, 1 an.

[2Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC)

[3Elle fait erreur sur la date d’arrivée du convoi, c’est le 4 juillet 1944

[4Daniel Blatman, Les marches de la mort, Fayard, 2009, p.73

[5Femme chef de Block (baraque des détenues)

[6Texte extrait du livre des déportés de Buchenwald, Amicale de Buchenwald

[7Wolfgang Benz, "Das Konzentrationslager Flossenbürg und seine Außenlager", BENZ Wolfgang / DISTEL Barbara, Der Ort des Terrors. Geschichte der nationalsozialistischen Konzentrationslager, 9 volumes, C.H.Beck, 2005-2010.


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17 mars 2015
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