Les historiens allemands et la Shoah
"Dominique Vidal montre la richesse et la diversité des études menées par les historiens allemands, notamment depuis la chute du mur : études globales (David Bankier sur l’opinion publique, Christian Gerlach sur la faim, Hans Safrian, " Die Eichmann Männer ", Peter Longerich, L’Allemagne déjudaïsée (1933-1939) ), localisées (Dieter Pohl sur la Galicie, Götz Aly et Christian Gerlach sur la Hongrie), ou centrées sur un groupe (Nathan Stoltzfus ou Wolf Gruner sur les femmes de la Rosenstrasse, Michael Zimmermann sur les Tsiganes, Burkhard Jellonek sur les homosexuels)"… CR de Daniel Letouzey
http://clioweb.free.fr/chronique/aphg394.htm
Edouard Husson s’intéresse aux deux écoles d’historiens, qu’on appelle les "intentionnalistes" et les "fonctionnalistes". "Pour un "intentionnaliste", pour quelqu’un qui pense que tout part d’Hitler et que cela permet de tout expliquer, finalement, la question de la décision va de soi, c’est simplement celle de l’opportunité de la radicalisation : à un moment où Hitler peut passer à l’acte, il le fait effectivement. Quant à la mise en œuvre, ce sont les rouages d’une vaste machine totalitaire. A l’inverse, pour ceux que l’on appelle "structuralistes" ou « fonctionnalistes », ce sont les initiatives prises à tous les niveaux du régime - niveau intermédiaire et à la base - qui sont importantes, donc la question de la décision se confond avec celle de la mise en œuvre, et la question de l’intention n’a finalement pas d’intérêt. Ce qui fait que chez les structuralistes on en arrive à décrire une politique de persécution de plus en plus radicale qui aboutit au génocide, et on finit par en arriver à l’idée que la radicalité hitlérienne n’est finalement qu’un épiphénomène, ce qui est exagéré, tout aussi exagéré que l’autre point de vue."
Edouard Husson montre que les massacres commis par les nazis sont intimement liés à « la guerre à l’Est », c’est-à-dire à une guerre de conquête et d’extermination des peuples d’Europe centrale et orientale avec priorité donnée au génocide des populations juives. Lorsque l’Allemagne se trouve en difficultés, c’est le judéocide qui est poursuivi confirmant que c’était le cœur de l’idéologie nazie, que c’était le point qui importait le plus à Hitler, mais aussi à tous les agents de ce massacre.
Le 30 janvier 1939, Hitler affirme son intention, ce qu’on appelle « la prophétie d’Hitler » : « Si la juiverie financière internationale, hors d’Europe et en Europe, réussissait à précipiter encore une fois les peuples dans une guerre mondiale, alors la conséquence n’en serait pas la bolchevisation de la terre et la victoire de la juiverie, mais l’anéantissement de la race juive en Europe ».
La mise en œuvre de la politique visant à débarrasser l’Europe de tous les Juifs est formulée lors de la conférence de Wannsee où il est envisagé la mort de 11 millions de Juifs d’Europe.
Au mois de décembre 1940, le projet Madagascar n’est plus à l’ordre du jour. Heydrich a été chargé de rédiger un plan qu’il remet à Hitler en janvier 1941, un projet dit « de Solution finale de la question juive en Europe ». Le 5 novembre 1941, Hitler fait comprendre à ses lieutenants : « Nous pouvons vivre sans les Juifs. »
Edouard Husson attire l’attention sur le fait que dans le protocole de la Conférence de Wannsee, on parle au futur d’une déportation des Juifs d’Europe vers l’Est, d’une mise au travail sur le territoire à coloniser. Or, en janvier 1942, il y a déjà au moins un million de Juifs soviétiques qui ont été éliminés par les Kommandos d’extermination (Einsatzgruppen, Ordnungspolizei, Waffen SS). Est-ce le plan d’ Heydrich de 1941, avec l’élimination des juifs hommes soviétiques, agents du bolchevisme se demande l’historien. Et quand cela va mal militairement, Hitler s’en prend aux hommes, femmes et enfants, par fusillades sur le terrain par les SS, les Einsatzgruppen. Si l’URSS n’est pas battue en trois mois, c’est parce que les Juifs posent des obstacles, aussi il devient prioritaire de les éliminer.
Le principe de la chambre à gaz a été inventé dans le cadre du programme T4 de la mise à mort des handicapés et des malades mentaux. Deux centres d’extermination, Chelmno et Belzec sont mis en route en Pologne en 1941. A Wannsee, Heydrich veut que l’autorité de la SS soit reconnue dans la mise en œuvre du génocide. Auschwitz devient centre d’extermination à la mi-juillet 1942, au moment de la visite de Himmler.
Les nazis considèrent que le génocide des Juifs est la seule chance de gagner la guerre. On a là un totalitarisme génocidaire qui se réalise par la guerre, par une guerre totale, conclut Edouard Husson.
VIDAL Dominique, Les historiens allemands relisent la Shoah, Bruxelles, Complexe, 2002, 287 p.
HUSSON Edouard, Comprendre Hitler et la Shoah : les historiens de la République fédérale d’Allemagne et l’identité allemande depuis 1949, Paris, PUF, 2000, 306 p.
Discours du Reichführer-SS Himmler à Posen (Poznan), devant des officiers supérieurs SS, du 4 octobre 1943 :
http://www.holocaust-history.org/himmler-poznan/
en français :
http://www.cicad.ch/index.php?id=117
Der Filmemacher Romuald Karmakar ließ diese Rede vom 4. Oktober im Jahr 2000 als Film unter dem Titel „Das Himmler-Projekt“ avec Manfred Zapatk.
La conférence de Wannsee, texte en français :
http://www.ghwk.de/franz/frproto.htm
